Sharakhaï T5 : La Porte vers l'au-delà

Bradley P. Beaulieu · Chapitre 40 sur 72

Pages du PDF

Sharakhaï T5 : La Porte vers l'au-delà

Chapitre 38

 

À la lumière des étoiles, Hamid suivait le lit asséché d’un cours d’eau dans un vallon coincé entre les montagnes. Il était fatigué. Il avait mal aux pieds. Il avait à peine mangé au cours des derniers jours et n’avait bu que de l’eau de rivière. Il voulait rejoindre Darius. Il voulait lui annoncer les bonnes nouvelles et oublier la pluie de catastrophes qui s’était abattue sur lui en l’espace d’une seule nuit.

Il se figea en arrivant en vue du bosquet de pins dans lequel Darius et lui avaient trouvé refuge. Des voix montaient entre les arbres. Il dégaina son poignard et scruta les environs en quête de danger, puis avança sur le sol sec. Une lampe était allumée à l’intérieur du bosquet – ce que Darius et lui ne s’autorisaient qu’en cas d’extrême nécessité.

Il approcha et entendit les voix plus distinctement. L’une d’elles était celle de Darius. Et il reconnut l’autre. C’était celle de Rasime, un ancien scarabée, une femme qui regrettait presque autant que lui la disparition des Hôtes sans Lune.

Sa peur s’évanouit. Il rangea son poignard dans son fourreau et avança. L’odeur de pin envahit ses narines tandis qu’il écartait les branches hérissées d’aiguilles pour gagner le campement. Entre les troncs dénudés se trouvait un espace dégagé de la taille d’une petite tente. Darius et Rasime étaient assis en tailleur sur une couverture bleue en crin de cheval. Darius se poussa sur le côté et Hamid s’installa près de lui. Au centre du vague triangle qu’ils formaient, une minuscule lampe à huile projetait sa douce lumière dorée sur le sol tapissé d’épines.

Rasime observa les hématomes et les plaies qui parsemaient le visage de Hamid.

— Lémi le Frêle ne t’a pas raté, dit-elle.

— Ne me parle pas de Lémi le Frêle !

— Il est dans la vallée. Tu veux que je lui tranche la gorge à ta place ?

— Je me réserve ce plaisir, merci.

Rasime haussa les épaules.

— Comme tu veux. (L’espace était tellement exigu qu’elle se pencha sur le côté, jambes croisées, et s’appuya sur un coude.) Macide a l’intention de négocier avec la Reine Meryam.

— Je sais, dit Hamid.

— Il a demandé à la tribu de se tenir prête à lever le camp pour se rendre à Mazandir pour la rencontrer.

— Je sais.

Le regard de rapace de Rasime se fit plus intense.

— Comment pourrais-tu le savoir ? La décision a été prise aujourd’hui. Et à ta place, je remballerais cet air satisfait.

Personne ne pouvait le nier. Hamid était satisfait. Ravi, même. Les Fileuses du Destin daignaient enfin lui prêter attention. Cinq jours plus tôt, alors que Darius était allé cueillir des baies, les branches s’étaient écartées et quelqu’un s’était glissé dans leur minuscule repaire. C’était Brama, le voleur de Sharakhaï. Il n’avait pas changé depuis la bataille de la Lance noire, à l’exception de cette curieuse bosse sur son front.

— Tu es dans une position difficile, Hamid, lui avait-il dit.

Hamid avait sursauté, inquiet.

— Qu’est-ce que tu en sais ?

— Je sais que tu es en fuite. Je sais que, quand Emre rejoindra la vallée du mont Arasal, dans cinq jours, tous les membres de la tribu recevront l’ordre de te traquer pour te faire payer tes crimes. Je sais que tu sais que Macide le croira lui plutôt que toi.

Hamid ignorait comment Brama avait découvert tout cela, mais il savait que le petit voleur qu’il avait connu au cours de sa jeunesse ne pouvait pas l’avoir fait sans aide. Il savait également que Brama avait croisé la route d’une ehrekh du nom de Rümayesh. Qu’à en croire certaines histoires sharakhiennes Rümayesh choisissait des gens et les habitait avant de s’en débarrasser comme de vieux vêtements.

— Je ne parle pas à Brama, n’est-ce pas ?

— Est-ce que cela te dérangerait si ce n’était pas le cas ?

Hamid avait haussé les épaules.

— Pas vraiment. Sauf si on cherche à me manipuler.

Brama avait éclaté de rire.

— Tout le monde est manipulé, d’une manière ou d’une autre. Quelle importance ? Tant qu’on obtient ce qu’on veut ?

— Et qu’est-ce que je suis censé vouloir, d’après t… d’après vous ?

— Une tribu débarrassée de Macide Ishaq’ava et de ses proches alliés. Une tribu dont tu pourras prendre les rênes pour en faire ce que tu veux.

Hamid avait essayé de cacher sa surprise. C’était exactement ce qu’il voulait.

— Et vous pouvez m’offrir tout cela ?

— Je peux t’offrir des outils pour obtenir tout cela.

— Des outils.

— C’est cela, Hamid.

— Comme… ?

— Comme l’endroit où se trouvent quatre Rois de Sharakhaï. Comme les modalités du marché qu’ils ont passé avec un membre de ta tribu, Çedamihn Ahyanesh’ala. Comme les détails de l’offre que Macide étudie en ce moment même, une offre envoyée par la Reine Meryam en personne.

Hamid s’arracha à ses souvenirs et se concentra sur le présent. Il jeta un coup d’œil à la bouteille d’arac que Rasime avait apportée. Il la prit sans en demander la permission, mais la tendit à la jeune femme dès qu’il l’eut débouchée. Elle la refusa et il but longuement avant de la donner à Darius qui se contenta d’une modeste gorgée.

— Rümayesh m’a raconté une histoire incroyable, déclara-t-il.

Il répéta tout ce que l’ehrekh lui avait appris. Çeda avait passé un marché avec la Reine Nayyan pour trouver Nalamae. Puis elle s’était alliée à Ihsan et à trois autres Rois pour repousser Goezhen et ils avaient quitté Sharakhaï afin que leur alliance obtienne la bénédiction de Macide. L’ehrekh lui avait ensuite indiqué l’emplacement d’une baie et, lorsqu’il s’y était rendu, il y avait découvert un galion royal. Et d’autres choses très intéressantes.

— Husamettín était à bord. Avec Cahil, Ihsan et un autre. Il était tout maigre, mais par tous les dieux ! je suis sûr qu’il s’agissait de Zeheb.

— Sable et pierre ! souffla Rasime. Je savais bien que Çeda mentait. Je savais bien que j’avais vu un galion royal. Dieux ! tu aurais dû voir comment elle se pavanait dans la vallée. Comme une putain de messie ! Elle le paiera de sa vie, Hamid. Je te jure qu’elle le paiera de sa vie.

— Du calme. Cela peut attendre. Nous ne pouvons pas commencer à tuer les traîtres avant d’avoir raconté ce que nous avons vu aux autres. Ensuite, et seulement ensuite, nous nous occuperons de Macide.

Rasime plissa les yeux.

— Il est bien protégé.

Hamid haussa les épaules.

— Je connais une dizaine de personnes qui serrent les dents à l’idée de traiter avec les Rois. Même par l’intermédiaire de leur porte-parole, Meryam.

— Moi aussi, dit Rasime. Mais il y a Sehid-Alaz. Il ne nous laissera pas faire. Ça ternirait son honneur. Et l’honneur, il ne parle que de ça. De ça et de gagner les champs lointains pour y trouver le repos éternel.

Hamid sourit.

— Laisse-moi me charger de Sehid-Alaz. Et commence à parler aux autres.

Trois jours après le départ de Nalamae, Macide et la treizième tribu quittèrent la forteresse située au pied du mont Arasal et mirent le cap vers Mazandir pour y rencontrer la Reine Meryam. Ils étaient accompagnés par des représentants des autres tribus à l’exception de celles de Neylana et du Sud. Un navire de patrouille rapide changea de cap pour aller les avertir et leur demander d’envoyer leurs propres représentants.

La flotte rassemblait dix bâtiments. Emre avait reçu le commandement de l’Amarante sur laquelle se trouvaient Macide, Lémi le Frêle et Sehid-Alaz. Les Bouclières, plusieurs centaines de guerriers et les asirim avaient été répartis à bord des autres navires. Par chance, le jeune cheikh Aríz de la tribu des Kadris était arrivé la veille du départ et avait demandé à les accompagner.

— Ma tribu doit être représentée au cours de ces négociations, avait-il dit à Macide. Comment pourrais-je en faire un compte-rendu exhaustif si je ne suis pas présent ?

Lémi le Frêle avait hoché la tête d’un air fier et entendu. Aríz avait fait de même et ils avaient tous les deux éclaté de rire.

Le vizir d’Aríz, Ali-Budrek, avait protesté.

— Envoyez-moi à votre place, mon cheikh. Je reviendrai aussi vite que possible et je vous raconterai tout dans les moindres détails.

— Je ne vois pas pourquoi je vous laisserais vous amuser à ma place !

Ali-Budrek s’était gonflé comme un ver des sables effrayé, mais Lémi le Frêle avait pris la parole avant qu’il ait le temps de dire un mot.

— Peut-être que tu es encore un peu jeune pour ce genre d’amusements, petit cheikh.

Aríz avait reniflé d’un air hautain.

— Si la situation dégénère en bataille comme celle de la gorge, il faudra bien que je sois là pour sauver ta misérable queue. Une fois de plus.

Lémi le Frêle s’était esclaffé et les deux hommes s’étaient serré l’avant-bras – au grand mécontentement d’Ali-Budrek. Le vizir n’appréciait pas l’amitié fraternelle qui s’était tissée entre Aríz et Lémi, mais Aríz s’en fichait et Lémi ne prêtait aucune attention au déplaisir des autres.

L’Amarante naviguait à la tête de la petite flotte. La Mariée Rouge, à bord de laquelle se trouvaient Çeda, ses Bouclières et les deux anciennes Vierges du Sabre Sümeya et Kameyl, suivait. Puis venait la caravelle d’Aríz, la Rose d’Automne, et cinq autres bâtiments. L’irascible Rasime – qui avait bataillé sans relâche pour faire partie de l’expédition – fermait la marche avec son ketch, le Sable Brûlant.

— Je ne sais pas pourquoi vous avez accepté qu’elle nous accompagne, dit Emre à Macide tandis que l’Amarante franchissait une dune imposante. (Les deux hommes se trouvaient sur le pont avant avec Lémi le Frêle.) Rasime répand le poison partout où elle passe.

Macide était assis en tailleur. Il tenait un de ses deux shamshirs et faisait glisser la lame sur une pierre à aiguiser avec des gestes minutieux. L’autre sabre attendait son tour sur les planches brûlées par le soleil à côté de lui.

— Quel genre de chef serais-je si je ne laissais pas mes opposants assister à la rencontre ? dit-il sans lever les yeux. Qu’elle vienne. Qu’elle voie ce que nous avons à gagner. Elle se chargera ensuite de convaincre les autres.

— Si vous croyez qu’elle leur dira la vérité, il se trouve que j’ai une oasis à vous vendre.

Lémi le Frêle, qui était appuyé contre la rambarde fortifiée, éclata d’un rire qui évoquait le cri d’une hyène, puis étendit des bras aussi larges que les cuisses d’un homme normal le long du plat-bord.

— Une oasis à vendre.

— Certaines personnes ne reconnaîtront jamais les bonnes choses que vous avez accomplies, poursuivit Emre. Pas si cela va à l’encontre des mensonges qu’ils se racontent. Rasime s’est égarée dans la haine. Elle est convaincue que le désert doit être purifié.

Lémi le Frêle frotta son crâne chauve d’une main nonchalante.

— Un jour, Hamid m’a dit qu’elle se prend pour la réincarnation de Suad, le Fléau de Sharakhaï.

Emre fit un geste en direction du colosse.

— Vous voyez ?

— Il faut avouer qu’elle a du tempérament, dit Macide en adressant un clin d’œil à Lémi.

Le colosse gloussa.

— Je suis sérieux, dit Emre.

— Moi aussi, répliqua Macide. Je ne peux pas contrôler ses pensées. Pas plus que celles des autres. Alors nous irons à Mazandir. Et nous rencontrerons la reine qaimirienne.

— Et ensuite ?

— Nous ferons ce que nous avons toujours fait. Nous naviguerons du mieux possible entre les sables mouvants. Certains ne demandent qu’à avaler le brouet empoisonné que mijote Rasime, mais la majorité comprendra que nous avons agi au mieux des intérêts des peuples du désert.

— Et vous ne craignez pas que la Reine Meryam ait d’autres projets pour vous ?

— À cause de la passe sanglante ?

— Non, parce que j’ai entendu dire qu’elle n’aimait pas les hommes tatoués. (Emre sentit la migraine se réveiller.) Évidemment à cause de la passe sanglante !

— Et si j’envoyais quelqu’un traiter avec elle à ma place  ? Comment cela serait-il interprété ?

Ce fut Lémi le Frêle qui répondit à la question.

— Elle se dirait que vous tenez à votre tête.

Toujours fier quand il pensait avoir dit quelque chose d’amusant, il esquissa un large sourire. Un sourire authentique et sincère. Pas le rictus qui déformait ses traits quand il s’apprêtait à massacrer quelqu’un.

Macide leva son sabre et examina le tranchant à la lumière du soleil.

— Elle ne se tromperait pas. Il se trouve que j’y tiens beaucoup, dit-il.

Il fronça les sourcils, baissa l’arme et continua à l’aiguiser.

La blessure à la tête qu’Emre avait reçue lorsque Darius l’avait frappé avec une pelle avait mal cicatrisé et elle se rappela à son bon souvenir. Il se massa les tempes dans l’espoir de contenir la douleur, de l’empêcher de se transformer en torture qui le laisserait à l’agonie sur le pont.

— Le fait que vous vous rendiez à Mazandir devrait suffire. Laissez-moi rencontrer l’ambassadeur de la Reine Meryam. Je parlerai en votre nom.

— J’apprécie ta proposition, jeune faucon. (Satisfait, Macide posa son sabre et prit le second.) Mais la Reine parlera au nom de Sharakhaï, alors je n’ai guère le choix. Il faut que j’y aille.

Le soleil devint plus éclatant. La douleur envahit le crâne d’Emre et se déchaîna.

— La Reine Meryam viendra en personne ?

— C’est cela. Et elle…

Macide ne termina pas sa phrase, car à cet instant la souffrance devint insoutenable. Emre s’effondra sur le pont et se roula en boule.

Lémi le Frêle se précipita vers lui.

— Appelez Dardzada ! hurla-t-il avant de se mettre à masser le dos de son ami avec ses grosses mains.

— Il était comme ça pendant le voyage de retour ? demanda Macide à voix basse.

Emre se recroquevilla un peu plus. Chaque son, chaque mot était un clou qu’on enfonçait dans son crâne.

— Non, ce n’était pas à ce point, répondit Lémi. (Il souleva Emre dans ses bras puissants et le porta vers la poupe en murmurant à son oreille :) Ça va aller mieux. Accroche-toi, Emre. Dardzada arrive.

Le colosse l’emporta dans sa cabine. Il l’allongeait sur la couchette quand l’apothicaire entra.

— Je t’ai dit de me laisser t’examiner quand nous étions dans la vallée, grogna-t-il sur son ton hautain.

Lémi le Frêle le fit taire aussitôt.

— Pas plus fort que le vol d’un moineau, Dardzada.

Emre crut que l’apothicaire allait ignorer le colosse. Il n’aimait pas qu’on lui explique comment faire son métier. Surtout quand il s’agissait d’un balourd qui n’avait pas la moindre notion de médecine. Il reprit cependant la parole d’une voix plus basse et plus douce.

— C’est comme ça depuis que Darius t’a frappé avec cette pelle ? demanda-t-il.

Il ouvrit les paupières du jeune homme et examina ses yeux. Emre aperçut alors l’apprentie de l’apothicaire, une jeune fille maigre comme un clou qui s’appelait Clara. Elle se tenait derrière Dardzada et observait ses gestes avec attention.

— Non, réussit-il à articuler. Ça empire.

Dardzada lui palpa le crâne du bout des doigts et son univers se transforma en champ d’étoiles. Il se recroquevilla autant que possible, mais cela ne servit à rien. La douleur était si intense que, pendant un long moment, il ne put rien faire d’autre que gémir. Ce qui ne le soulagea pas, bien au contraire.

Au bout d’un certain temps, il eut l’impression qu’elle refluait. Il se demanda s’il avait perdu connaissance. Tout ce qu’il savait, c’est qu’il était de nouveau capable de penser. Lémi le Frêle avait disparu. Dardzada lui parlait.

— Tu t’es battu contre Hamid dans cet état ?

— Il fallait bien.

— Espèce de sinistre andouille ! Pourquoi ?

— Pour l’honneur, marmonna Emre. C’est sa parole contre la mienne.

— Tu penses vraiment qu’il y a un membre de cette tribu qui croirait Hamid plutôt que toi ?

Dardzada lui ouvrit la bouche sans ménagement et fourra un bout d’écorce entre sa joue et ses dents. Le morceau avait la taille d’une noix et un goût d’amande amère, comme une peau de citron en train de pourrir.

— Tu sous-estimes ta réputation au sein de la tribu, poursuivit Dardzada. Et tu surestimes grandement celle de Hamid.

Il glissa un second bout d’écorce contre son autre joue.

— Laisse-les là. Ça va soulager les gonflements intérieurs.

L’apothicaire partit en compagnie de Clara. Emre entendit les échos d’une conversation étouffée devant la porte de sa cabine, mais ne comprit pas ce qui se disait.

Ils vont me renvoyer dans la vallée, songea-t-il. Macide va se rendre compte que je suis un poids mort et il va me renvoyer dans la vallée.

Il se réveilla en sentant une main lui caresser doucement les cheveux. C’était Çeda. Il faisait sombre dehors. La cabine était éclairée par une petite lanterne posée sur le bureau. Pendant un moment, il eut l’impression d’être de retour dans leur appartement de Crêterose. Que la jeune femme le soignait parce qu’il avait croisé la route d’une patrouille de Lances d’argent, ou qu’il avait attrapé la fièvre jaune.

— Quoi ? demanda-t-elle quand elle s’aperçut qu’il la regardait.

— Il reste des olives ?

Çeda – bénie soit-elle – comprit tout de suite ce qu’il voulait dire.

— Je crois. Et la moitié d’une miche de pain que j’ai achetée à Tehla ce matin.

— Je prends le pain et les olives.

— Je prends le vin.

Ils gloussèrent tandis qu’elle faisait glisser ses doigts entre ses cheveux. Dieux ! c’était tellement agréable ! De l’autre main, elle attrapa une tasse remplie d’eau et la lui tendit.

— Ordre de Dardzada.

Emre leva les yeux au plafond, mais seulement parce que cela aurait été sa réaction s’il s’était trouvé à Crêterose. Il n’avait jamais été un patient facile. Il prit la tasse et en but la moitié avant de se rallonger. Il était épuisé.

— C’est ce que tu voulais me cacher, quand nous étions dans la vallée ?

Il haussa les épaules. Il était trop gêné pour dire quoi que ce soit. Il aurait dû se faire soigner plus tôt.

— Tu n’es qu’un abruti et un entêté.

— C’est l’hôpital qui se moque de la charité.

— Tu ne peux pas aller à Mazandir comme ça.

— C’est ce que pense Macide ?

— Tu le lui reprocherais si c’était le cas ?

— Çeda…

— Dardzada a dit d’attendre un peu, mais il n’est pas optimiste. (Elle le secoua doucement jusqu’à ce qu’il accepte de la regarder.) Tu n’as pas besoin d’aller à Mazandir. Il te suffit d’emprunter un skiff et d’attendre que tout soit terminé dans la vallée.

— Cesse de vouloir me protéger.

— Cesse de te conduire comme un imbécile. Tu es blessé, Emre. Salement blessé.

— Non. Mon combat contre Hamid a juste empiré les choses. Il suffit que je prenne un peu de repos et tout ira bien. (Çeda ouvrit la bouche, mais Emre enchaîna aussitôt.) Tout va bientôt se décider. Tu le sais et je le sais. Je n’ai pas l’intention de retourner dans une vallée perdue et d’y rester jusqu’à ce que tout soit terminé.

— Si ta blessure doit guérir aussi vite que tu le dis, tu pourras vite nous rejoindre.

— Si elle guérit aussi vite que je le dis, elle guérira avant qu’on arrive à Mazandir.

— Emre, si tu ne veux pas le dire, je vais le faire à ta place. Dans cet état, tu risques de mettre tout le monde en danger. Toi. La mission. La tribu tout entière.

Il ferma les yeux. C’était douloureux d’entendre ces mots, surtout de la part de Çeda qui passait le plus clair de son temps à le tirer d’affaire depuis qu’ils étaient enfants. Mais il était assez mature pour reconnaître que c’était la vérité. Il risquait bel et bien de mettre les autres en danger. Comment pourrait-il se regarder dans une glace si, à un moment critique, la migraine s’emparait de lui et compromettait les négociations avec la reine ?

— Écoute, dit-il. Il faudra quelques semaines pour atteindre Mazandir. Je pourrais prendre un skiff à tout moment. Laissons Dardzada faire son métier. S’il ne parvient pas à me guérir, je retournerai dans la vallée.

Elle le regarda comme si elle s’apprêtait à dire quelque chose. Il vit les mots se rassembler sur ses lèvres… mais elle se contenta de pousser un long soupir agacé.

— Que les dieux maudissent le jour où j’ai croisé ton chemin pour la première fois.

— Parle pour toi. (Il prit la main de la jeune femme et caressa ses doigts avec douceur.) Moi, je préfère leur demander de le bénir.

Elle grimaça comme si elle se préparait à lancer une réplique mordante, puis se pencha et déposa un baiser sur ses lèvres.

— Ton charme ne t’amènera nulle part, Emre Aykan’ava, souffla-t-elle.

— Tu en es sûre ? demanda-t-il avec un petit sourire.

— Sûre. (Elle l’embrassa de nouveau.) Sûre et certaine.

Elle s’étendit près de lui et l’attira contre sa poitrine. Le mouvement réveilla la douleur dans la tête d’Emre, mais elle reflua rapidement. Leurs respirations s’harmonisèrent et ralentirent en se faisant plus profondes. La chaleur qui envahit le cœur du jeune homme l’emporta vers le sommeil tandis que Çeda le berçait avec tendresse.

OceanofPDF.com