Sharakhaï T5 : La Porte vers l'au-delà
Chapitre 57
Çeda regarda Emre se redresser près de Sehid-Alaz dans le bosquet d’adicharas. Elle avait senti que son peuple était attiré par les arbres tors, mais elle ne s’était pas rendu compte que cette attraction s’exerçait également sur les asirim. C’était pourtant évident. Elle, ses frères et ses sœurs n’étaient-ils pas les descendants de ces âmes maudites et tourmentées ?
— Çeda ?
Le visage d’Emre exprimait une profonde inquiétude. Son regard allait et venait entre elle et Sehid-Alaz. C’était la voix de l’asir qui l’avait appelée quand elle était sortie de la caverne et avait remonté le lit à sec de la Haddah. Elle l’avait suivie et avait eu la surprise de découvrir Emre. C’était un cadeau des Fileuses du Destin. Emre serait là à la fin. Elle pourrait le prendre une dernière fois dans ses bras. Elle pourrait lui dire au revoir avant d’être emportée.
— Çeda, est-ce que tu m’entends ?
Elle regarda l’adichara devant lequel Sehid-Alaz était agenouillé. Comme tant d’autres, il était malade, à l’agonie. Il était prêt à être libéré, prêt à écrire la fin de cette grande histoire d’amitié, de douleur et de sang. Comme Sehid-Alaz. Comme tous les asirim.
— Çeda !
Elle avait l’impression que son corps était en plomb, mais elle réussit à tourner les yeux vers son ami.
— Tu ne peux rien faire pour empêcher ça, Emre, dit-elle en faisant un pas en avant.
— Écoute-moi ! (Il s’interposa entre l’arbre et la jeune femme.) Écoute-moi, Çeda ! Tout ça, c’est l’œuvre de Meryam !
— Meryam n’est qu’un rouage de la machine. Ce jour est l’aboutissement d’un long processus. Les dieux y travaillent depuis des siècles. Crois-tu vraiment pouvoir les arrêter et les empêcher d’arriver à leurs fins ?
— Oui ! Et tu le croirais aussi si tu n’étais pas sous l’influence du sortilège de Meryam. Elle se sert de Macide. Elle se sert de son sang. Du lien familial qui vous unit. C’est pour ça que tu es venue ici.
Il fit un geste en direction des arbres les plus proches. Dans le lointain, le cri suraigu d’un asir monta vers le ciel.
— C’est pour ça que vous êtes tous venus ici ! poursuivit Emre.
Çeda sentit l’asir qui avait hurlé. Une créature qui avait jadis été une femme. Elle venait de se glisser dans les bras des adicharas.
Un nouveau cri retentit, beaucoup plus près. Ce n’était pas celui d’un asir, mais d’un homme de soixante étés. Un lointain cousin de Macide, un lointain cousin de Çeda qui répondait lui aussi à l’appel. La jeune femme en entendit d’autres le long de l’anneau que les champs en fleur formaient autour de Sharakhaï. Des âmes succombaient au désir, au besoin de s’offrir aux arbres tors et de trouver enfin la paix.
Tous ressentaient ce que Çeda ressentait : la douleur intérieure des adicharas qui résonnait dans le cœur des asirim. Les bosquets avaient été témoins de tant de souffrances que même les arbres étaient impatients d’en finir.
Elle avança d’un nouveau pas sans même s’en rendre compte.
Emre se précipita vers elle et la saisit par les épaules pour l’arrêter.
— Çeda, tu dois résister. (Il jeta un coup d’œil à Sehid-Alaz qui était toujours à genoux.) Vous devez tous les deux résister !
Il ne pouvait pas imaginer à quel point l’appel était puissant. De plus en plus d’arbres mouraient dans les champs en fleur, et plus il en mourait, plus le poids des morts pesait sur les vivants. C’était un cycle qui s’autoalimentait et qui s’intensifiait petit à petit.
— Ne la laisse pas te contrôler ! cria Emre. (Son avertissement n’eut pas plus d’effet que s’il l’avait adressé aux arbres.) Ne laisse pas Meryam gagner !
— Je suis désolée, Emre. Tu arrives trop tard.
— Çeda, écoute-moi. (Il la serra par les épaules pour l’empêcher d’aller plus loin, puis la secoua jusqu’à ce qu’elle lève les yeux vers lui.) Tu te souviens quand ta mère est partie dans les champs en fleur ? Tu te souviens quand on a observé les étoiles ensemble ?
Le regard de Çeda glissa vers les fleurs. Comme elles brillaient. Elles lui rappelaient la nuit à laquelle Emre faisait référence. Il était venu chez elle alors que le soleil se couchait, quelques minutes après le départ de sa mère, Ahya. Elle était sûre qu’il avait attendu devant son immeuble. Qu’il avait attendu de la voir partir.
Emre avait neuf ans, Çeda huit. Cela s’était passé quelques mois avant que les Rois tuent Ahya. Ils s’étaient couchés sur le lit que Çeda partageait avec sa mère et s’étaient serrés l’un contre l’autre, terrifiés. Pour une raison étrange, les asirim s’étaient rassemblés dans le quartier misérable dans lequel Ahya et sa fille s’étaient installées quelques semaines plus tôt. Ils n’étaient cependant pas restés très longtemps. Ils avaient pris les offrandes et étaient retournés dans les champs en fleur avant que les lunes se lèvent. Lorsque le silence était revenu et que la peur avait reflué, Çeda avait entraîné Emre sur le toit de l’immeuble. Là, elle avait étendu une couverture et ils s’étaient allongés l’un contre l’autre. Ils avaient contemplé les lunes jumelles et les myriades d’étoiles.
— Tu crois que Sukru marque des gens dans le désert ? avait demandé Emre.
— Pourquoi il ferait ça ?
Elle avait senti Emre hausser les épaules.
— Je trouve que ce n’est pas juste que ce soient toujours des habitants de Sharakhaï qui meurent.
— Tu as peut-être raison, mais les offrandes sont des paiements, non ? Plein de gens seraient morts si Suad et les tribus du désert avaient attaqué
Sharakhaï.
Dans le bosquet, Çeda chassa ces souvenirs et se ressaisit.
— C’était il y a des années, Emre.
— C’était hier, Çeda. Tu m’entends ? C’était hier.
À bien des égards, il avait raison. Elle avait aimé sentir son épaule contre la sienne. Elle avait frémi d’excitation quand il avait pointé le doigt vers le ciel et lui avait parlé des constellations.
— Tu te souviens de ce que tu m’as dit ? demanda Emre. Quand je t’ai parlé des étoiles.
Çeda sentit des larmes rouler sur ses joues. Les histoires que la mère d’Emre lui avait racontées avant sa mort. Elles étaient différentes de celles d’Ahya, et de celles qu’elle avait lues dans les livres, mais elle les avait adorées quand même.
— J’ai dit qu’elles me donnaient l’impression d’être très forte.
— Oui, mais pourquoi ? Pourquoi m’as-tu dit ça ?
— J’ai dit que je me sentais comme si nous pouvions écrire l’avenir. Comme si nous pouvions l’écrire comme nous l’entendions. Comme si nous pouvions apporter la justice à ceux qui en avaient besoin. Comme si nous pouvions libérer ceux qui étaient opprimés.
— Oui ! (Emre prit ses mains et les serra.) Et nous pouvons encore le faire, Çeda. Nous pouvons encore écrire notre avenir.
Il hocha la tête en direction de Sehid-Alaz. L’asir était plié en deux, le front sur le sable. Ses griffes raclaient le sol en grès près du pied de l’arbre.
— Nous le pouvons tous.
Mais Emre ne comprenait pas. Il n’entendait pas l’appel des adicharas. Il n’imaginait pas le poids de siècles de douleurs. Çeda comprenait, elle. Sehid-Alaz également. Ils comprenaient cette vérité évidente : en s’offrant aux arbres, ils effaceraient le passé. Comme s’il n’avait jamais existé.
— Çeda.
La jeune femme ne répondit pas. Elle avait les yeux rivés sur l’arbre. Emre attira ses mains contre sa poitrine, juste au-dessus de son cœur.
L’appel de l’adichara était fort, mais la peau d’Emre était si chaude. Il en avait toujours été ainsi, même quand ils étaient enfants. Combien ses caresses lui avaient manqué au cours des dernières années. Combien elle avait eu envie de raviver la flamme de leur amour.
Derrière Emre, Sehid-Alaz se leva et fit un pas vers l’arbre.
— Arrêtez ! cria Emre. Sehid-Alaz, arrêtez !
Elle lut le terrible dilemme dans les yeux du jeune homme. Il voulait se précipiter vers l’asir pour le protéger, pour l’empêcher de se sacrifier, mais il ne voulait pas la lâcher.
Alors que Sehid-Alaz s’arrêtait et que les branches commençaient à s’enrouler autour de lui, Emre plongea son regard dans celui de Çeda.
— Sur ce toit, nous pensions que Beht Zha’ir était le prix à payer aux dieux pour l’aide qu’ils nous avaient apportée. Cette idée ne nous plaisait pas, mais nous pensions que c’était la vérité. Nous ne savions pas à l’époque, mais nous savons maintenant ! Nous savons que c’est un mensonge. Nous savons que cette date marque un jour d’infamie, le jour où les Rois ont sacrifié leurs frères et leurs sœurs dans leur seul intérêt.
Les branches enlacèrent Sehid-Alaz, puis le serrèrent de plus en plus fort. Çeda aurait voulu l’aider, mais elle en était incapable.
Voilà ce qu’on doit ressentir, songea-t-elle. Voilà ce que les asirim ressentent depuis des générations. Ils connaissent la vérité. Ils la connaissent depuis toujours, mais ils sont soumis à la volonté d’un autre.
Les yeux d’Emre étaient pleins de larmes. Il était si gentil, si prévenant. Elle avait envie de passer la main dans ses cheveux. Elle avait envie de le prendre dans ses bras et de lui dire que tout irait bien quand elle ne serait plus là.
— Tu ne le sais peut-être pas, dit-il, mais je t’ai entendue dans la cabine. Tu as dit que je ne pouvais pas partir maintenant. Que notre aventure ne faisait que commencer. (Il frotta les articulations de ses doigts avec le pouce.) Il est temps d’écrire la fin de cette histoire, Çeda. Faisons-le. Faisons-le ensemble.
La jeune femme frissonna de la tête aux pieds. Elle n’aurait jamais pensé… elle n’avait pas imaginé un seul instant qu’il pouvait l’entendre. Elle l’avait espéré, certes, mais elle n’y avait jamais cru. Un flot de larmes s’échappa de ses yeux. Elle voulait faire ce qu’il disait. Elle voulait écrire leur histoire, ensemble, mais…
— C’est trop fort, Emre. L’appel des arbres est trop fort.
— Je sais. (Il l’attira contre lui.) Mais reste avec moi quand même. Reste ici.
Elle sentit le cœur du jeune homme qui battait à tout rompre et elle se rappela alors l’enseignement de Zaïde. « Cherche le cœur de ton ennemi, lui avait-elle répété à maintes reprises. Et utilise-le contre lui. »
« Et ceux qu’on aime ? s’était demandé Çeda. À quoi peut bien servir ce pouvoir si on ne peut pas l’utiliser sur ceux qu’on aime ? »
Le pouls d’Emre était de plus en plus perceptible. Il résonnait au-delà des deux amants enlacés. Çeda sentit le cœur de Sehid-Alaz qui battait plus fort sous l’emprise de la peur. Elle sentit la présence d’autres asirim. Certains succombaient à la terrible étreinte des adicharas, d’autres avaient le plus grand mal à résister à leur appel. Elle sentit d’autres offrandes, des membres de la treizième tribu entraînés par le sang qu’ils partageaient avec Macide.
Ensemble, ils formaient un grand anneau autour de la cité, un écho des champs en fleur. Çeda se rendit alors compte qu’elle était en parfaite harmonie avec les arbres. Elle le sentit à travers sa main droite, à travers la petite cicatrice laissée par une épine empoisonnée. Elle le sentit aussi à travers sa main gauche. Puis à travers ses bras, ses épaules, sa poitrine et son dos.
Les tatouages, comprit-elle. Le premier avait été réalisé par Dardzada, les autres par Zaïde, Sümeya et Sehid-Alaz en personne. Ils racontaient son histoire, mais aussi l’histoire des asirim, des adicharas, de Beht Ihman et des mensonges que les Rois de Sharakhaï avaient colportés pendant quatre siècles.
Sur son dos, Sehid-Alaz avait dessiné un acacia sur lequel était écrit le nom de tous les asirim qui avaient été soumis. Ce n’était pas les noms eux-mêmes, mais le lien qui les unissait à Sehid-Alaz qui l’arracha à l’emprise du sortilège.
Lorsque les cris du Roi des asirim devinrent insoutenables, elle serra les mains d’Emre et l’écarta de son chemin. Le jeune homme dut sentir qu’il se passait quelque chose, car il ne chercha pas à l’arrêter. Çeda approcha du tronc. Toucha son écorce. L’arbre frissonna. Il ne voulait pas lâcher sa proie, mais, quand elle entreprit de libérer Sehid-Alaz, quand elle tira sur les branches sans se soucier des épines, il céda.
Il écarta lentement ses bras et le Roi des asirim s’effondra à son pied.
— Aidez-moi, mon Roi, demanda Çeda.
Sehid-Alaz comprit ce qu’elle voulait dire. Ils étaient faibles, mais ensemble ils contactèrent et prêtèrent leur force aux asirim. Ceux-ci essayèrent alors de résister à l’appel. Le lien se renforça et ils entrevirent les âmes des mortels qui étaient attirées par les adicharas.
Macide se trouvait au centre de cette toile, au cœur de l’infâme sortilège tissé par Meryam.
— Empêchez-les d’approcher des arbres, dit Çeda. Et aidez les autres.
— Je le ferai, dit Sehid-Alaz d’une voix qui trahissait son épuisement. Mais dépêche-toi. Nous ne résisterons pas longtemps.
Çeda se tourna vers Emre qui récupérait déjà l’arc qu’il portait dans le dos. Il hocha la tête, les joues trempées de larmes, puis ils s’élancèrent ensemble vers le lit de la Haddah.
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