Sharakhaï T5 : La Porte vers l'au-delà

Bradley P. Beaulieu · Chapitre 57 sur 72

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Sharakhaï T5 : La Porte vers l'au-delà

Chapitre 55

 

 

Après avoir laissé Ihsan et les autres dans la salle souterraine du collegium, Emre et Lémi le Frêle se rendirent dans une caverne toute proche dans laquelle se trouvaient une quarantaine de guerriers de la treizième tribu et une vingtaine de la tribu des Kadris. Jenise et ses Bouclières étaient prêtes et concentrées derrière les voiles qui dissimulaient leurs visages. Elles tenaient leurs boucliers ronds et leurs sabres à la main. Shal’alara serrait la poignée d’un redoutable cimeterre. Le cheikh Aríz de la tribu des Kadris arborait une expression féroce. Son arc était encordé et un carquois plein de flèches était accroché à sa ceinture. Son vizir, Ali-Budrek, se tenait près de lui, une massue hérissée de pointes dans les mains. Les coupures et les hématomes qui parsemaient son cou depuis la bataille de Mazandir rendaient son expression plus sauvage encore. Il ressemblait à un carcajou blessé protégeant son terrier et ses petits.

— Dans la cité, les choses n’ont pas beaucoup changé depuis notre départ, déclara Emre en allant et venant devant ses troupes. De nouveaux monarques sont assis sur les trônes, mais les fils et les filles règnent comme leurs pères ont régné avant eux. (Quelques sourires sombres fleurirent sur les visages.) Ils veulent nous traiter comme du bétail. Ils croient que nous tremblerons de peur devant eux. Ils croient que tout leur appartient, dans la cité comme dans le désert. Alors non, en vérité, les choses n’ont pas vraiment changé dans la cité. (Emre fit une courte pause.) Mais elles ont changé dans le désert.

— Oui !

— Les treize tribus sont désormais unies. Nos alliés se sont rassemblés autour de nous afin que nous puissions lutter contre le pouvoir de Tauriyat. Ensemble !

Il leva le poing droit et écarta les doigts aussi largement que possible, comme le faisaient les Kadris en rencontrant un allié. Aríz lui rendit son salut, montrant ainsi les tatouages orange qui couvraient sa main. Ali-Budrek l’imita. Puis tous les autres, qu’ils soient kadris ou khiyanats. Tous levèrent la main, la paume en avant.

Emre garda la sienne levée et croisa le regard de chaque personne qui se trouvait devant lui.

— Ils ont capturé Macide et Çeda.

— Oui ! répondit le chœur des guerriers.

— Allons-nous les abandonner ? Allons-nous laisser les Reines et les Rois de cette ville traiter les nôtres comme bon leur semble ?

— Non !

— Non, car ils nous ont sous-estimés.

Emre tourna sa paume vers son cœur et serra le poing. Un par un, les guerriers l’imitèrent.

— Le temps est venu. Nous allons délivrer notre cheikh et la Louve Blanche afin qu’ils reprennent leur place parmi nous.

S’ils avaient été dans le désert, les guerriers auraient sans doute rugi leur assentiment, mais dans les cavernes un minimum de discrétion était indispensable. Personne ne cria, mais cela ne signifiait pas qu’ils n’étaient pas prêts. Chaque homme et chaque femme regardait Emre avec un sourire féroce et des yeux sauvages.

Dans le brouhaha discret qui précède les explosions de violence, ils quittèrent la caverne et remontèrent les galeries à grandes enjambées. Ils étaient suivis par Ramahd, le duc Hektor, Cicio et leur détachement de chevaliers qaimiriens. Hamzakiir, Meiying et les autres mages de sang avaient pris de l’avance. Emre ne savait pas trop où étaient les trois Rois et leurs Vierges du Sabre, et il s’en fichait. Selon toute probabilité, ils éviteraient de participer aux combats et ne se manifesteraient pas avant que la bataille soit terminée.

Emre était habité par la même détermination que ses camarades, mais il devait bien avouer que les paroles d’Ihsan tournaient toujours dans sa tête. «  Les arbres, Emre. Les arbres tors. C’est là que vous devez être. » Une partie de lui avait envie de suivre ce conseil et de se rendre dans les champs en fleur au cas où Çeda s’y trouverait vraiment. Peut-être même l’aurait-il fait si ce n’avait été Ihsan qui le lui avait donné.

Lémi le Frêle, qui tenait une lanterne, le regarda à plusieurs reprises tandis qu’ils couraient.

— Il y a un problème ?

Emre faillit éclater de rire.

— Lémi ! est-ce que tu pourrais me citer une chose qui ne soit pas un problème ?

La plaisanterie ne satisfit pas le colosse.

— Tu sais la tête que je fais quand je n’arrive pas à savoir si je fais ce qu’il faut faire ?

Emre haussa les épaules.

— Je crois, oui. Et alors ?

— Eh bien ! tu fais la même tête en ce moment.

C’était une invitation à confesser ses craintes, mais Emre la déclina sans un instant d’hésitation. Lémi ne pouvait pas comprendre.

Mais, alors que le tunnel tournait et que le sol se redressait en pente douce, le colosse le surprit.

— Et si Ihsan disait la vérité ? Et si le livre dit vraiment que tu la trouveras dans les champs en fleur ?

Ils slalomèrent entre des colonnes de pierre naturelles. Les guerriers qui marchaient devant éclairaient le chemin en brandissant des lanternes sourdes. Ce fut à ce moment qu’Emre ralentit, puis s’arrêta.

Dieux ! ô dieux ! est-ce que je n’ai pas fait une terrible erreur ? Est-ce que je n’aurais pas dû aller là où Ihsan m’a dit d’aller ?

Lémi le Frêle, qui s’était arrêté un peu plus loin, approcha en tenant sa lanterne d’une main. Emre n’avait jamais lu autant de compassion sur son visage.

— On va à la caverne, déclara le colosse sur un ton grave. Si Çeda y est, on la sauvera. Mais si elle se retrouve dans les champs en fleur, qui est-ce qui l’aidera ?

Emre eut l’impression de recevoir un coup de gourdin sur la tête, comme s’il venait de comprendre qu’il avait condamné son amie à mort. Sans se rendre compte qu’il avait déjà pris sa décision, il se remémora les paroles d’Ihsan.

— Un dragon de cristal, marmonna-t-il tandis que les lumières des autres lanternes et les bruits de pas s’éloignaient. Ihsan a dit que Çeda sortait de la gueule d’un dragon de cristal. Qu’est-ce que ça peut bien vouloir dire ?

Lémi lui tendit sa lanterne, puis recula. Sans quitter Emre des yeux, il se frappa la poitrine avec une énorme main comme s’il marquait le rythme de son pouls.

— Suis ton cœur, Emre.

Puis il pivota et rejoignit les autres au petit pas. Il ralentit le temps de jeter un dernier coup d’œil par-dessus son épaule.

— Sauve la demoiselle en danger, Emre.

Emre regarda la silhouette massive s’éloigner et rattraper le reste du groupe. Les échos de leurs pas s’estompèrent et il se retrouva seul dans la caverne. Des gouttes d’eau s’écrasaient par terre dans un bruit sec qui se répercutait dans les ténèbres au-delà du faible cercle de lumière de la lanterne.

Un dragon de cristal. La gueule d’un dragon de cristal.

Une goutte tombait. Son écho s’évanouissait. Ce bruit le fit songer à la Haddah dont le lit était à sec pendant la plus grande partie de l’année. Puis il se rappela le jour où Macide et lui étaient descendus dans les catacombes d’un palais perdu dans le désert pour trouver un mage de sang. Son cœur bondit dans sa poitrine.

Il leva la lanterne devant lui, pivota sur les talons et s’élança.

Emre courait le long du lit asséché de la Haddah, à moins d’un quart de lieue des champs en fleur. Le vent hurlait. Une tempête faisait rage et les rideaux de sable étaient si denses que la lanterne sourde n’éclairait pas à plus d’un mètre. Mais il continuait. Il concentrait le rayon lumineux devant lui, cherchant l’entrée du tunnel qui lui avait permis de pénétrer dans le palais caché du Roi Külaşan avec Macide et un commando d’Hôtes sans Lune.

Il crut la trouver une bonne dizaine de fois, mais ce n’étaient que des dépressions dans le sable.

— Alors là, tu as vraiment merdé, Emre.

Non seulement il avait abandonné ses camarades juste avant la bataille, mais il s’était lancé dans une quête au terme de laquelle il errerait sans fin dans les champs en fleur. Çeda allait être victime d’un infâme sortilège, sa tribu allait être massacrée dans la caverne qui s’étendait sous le palais du soleil et il ne pourrait rien faire pour les aider.

Et puis il aperçut quelque chose le long du lit du fleuve, une ouverture qui ressemblait à une plaie laissée par la lame d’un sabre. Il approcha tant bien que mal et vit qu’il avait trouvé ce qu’il cherchait. L’entrée de la galerie qu’il avait empruntée avec Macide des années plus tôt. Il aurait à peine été surpris de voir Çeda en émerger, mais il n’y avait malheureusement personne. Une fois de plus, il eut l’impression d’avoir commis une terrible erreur.

Il entendit un son par-dessus les hurlements du vent, cadencé et métallique, accompagné de chocs sourds. Des bruits de pas. Des soldats en marche.

Il éteignit aussitôt la lanterne, s’allongea sur le ventre et rampa vers l’entrée du tunnel. Les cristaux qui parsemaient le sol accrochaient son armure, son arc et son carquois plein de flèches. Il savait qu’ils étaient tranchants comme des rasoirs, mais il était si pressé qu’une dizaine d’estafilades zébrèrent bientôt ses mains et ses poignets.

Il continua à ramper jusqu’à ce que les bruits de pas occultent celui du vent. Il aperçut la lumière d’une lanterne et se figea. Il distingua des jambes. Trois soldats se tenaient à l’entrée du tunnel bas de plafond. Ils parlaient en miréen. Emre n’avait pas la moindre idée de ce qu’ils disaient, mais il n’eut aucun mal à deviner ce qu’ils faisaient là. Il avait aperçu le faisceau lumineux de sa lanterne et ils craignaient d’avoir été découverts par des soldats sharakhiens. Ils se demandaient ce qu’ils allaient faire.

Leur lanterne s’inclina et éclaira l’intérieur de la caverne. L’air était chargé de poussière et Emre était en partie caché par les inégalités du sol.

Les Miréens échangèrent de nouvelles paroles, puis des ordres retentirent. La lanterne se souleva et s’éloigna. Quelques minutes plus tard, Emre entendit le bruissement régulier de soldats marchant à vive allure, puis des claquements de sabots. D’étranges créatures mugirent et barrirent. Un bref éclat de lumière bleutée éclaira une patte antérieure qui semblait appartenir à un lézard géant. Puis les bruits s’éloignèrent et Emre se redressa avec prudence.

Que devait-il faire ? S’il attendait, il trouverait peut-être Çeda, mais peut-être était-elle sortie, peut-être se dirigeait-elle déjà vers les champs en fleur. Il pouvait partir à sa recherche, mais où aller ? Les chances de la trouver étaient minces, même s’il écumait les bosquets d’adicharas jusqu’au petit matin.

Chassant la crainte d’être découvert, il ralluma sa lanterne et projeta le faisceau lumineux dans la caverne en priant pour que Çeda apparaisse. Il eut l’impression que le temps ralentissait et accélérait à la fois.

Elle est déjà passée, soufflait une voix à son oreille. Elle a déjà franchi la gueule hérissée de cristaux.

Lorsque cette crainte se transforma en certitude, Emre fit demi-tour et affronta la tempête pour se diriger vers les champs en fleur. Il marchait depuis quelques minutes quand il aperçut une lumière à travers le brouillard de sable. Ce ne fut d’abord qu’une vague tache ambrée, mais tandis qu’il se rapprochait elle se transforma en points pâles et distincts. Les fleurs blanc-bleu des adicharas scintillaient comme il ne les avait jamais vues scintiller. Par le doux baiser de Goezhen ! les branches semblaient être devenues folles ! Elles s’agitaient, s’entrechoquaient, grinçaient et cliquetaient. Emre eut l’impression qu’une armée de squelettes – celle des sacrifiés qui étaient morts dans les bras des adicharas – avaient émergé de leurs tombes de sable pour danser entre les arbres.

Le jeune homme longea plusieurs bosquets, terrifié à l’idée de s’aventurer à l’intérieur. Il craignait de manquer Çeda s’il s’enfonçait entre les arbres. Et il était convaincu que les branches s’enrouleraient autour de lui et le broieraient impitoyablement s’il approchait trop.

Il était figé par l’indécision depuis un certain temps quand un bruit couvrit le souffle du vent et les claquements des branches. Un long hurlement empreint de tristesse. Par tous les dieux ! un asir. Emre se dirigea vers l’endroit où il devait se trouver en songeant que Çeda ferait sans doute de même. Puis il en entendit un autre. Et un autre. Les adicharas les avaient-ils appelés ? Quelque chose les avait-il attirés là ?

Emre se dirigea vers le point d’origine du cri le plus proche en longeant les arbres. Au bout d’un moment, il arriva à la lisière du bosquet et n’eut pas d’autre choix que de pénétrer à l’intérieur.

Il leva sa lanterne et regarda autour de lui en se protégeant des bourrasques de sable, puis rassembla son courage et se glissa entre deux arbres. Il s’accroupit aussi bas que possible en s’attendant à être saisi par les branches, mais rien ne se passa. Il fallait rester prudent, mais il n’avait rien à craindre des épines empoisonnées tant qu’il gardait ses distances.

Il arriva dans une clairière. Un asir – qui avait jadis été un homme – était agenouillé devant un adichara qui s’agitait avec beaucoup moins d’énergie que ceux qui l’entouraient. Ses fleurs étaient ternes. L’asir portait une couronne. Par tous les dieux ! c’était Sehid-Alaz. Il semblait se préparer à faire quelque chose. Quand Emre arriva près de lui, il ne bougea pas, mais il cessa de hurler.

— Que se passe-t-il, grand-père ? demanda le jeune homme.

Sehid-Alaz contemplait l’adichara malade avec des yeux chassieux.

— Ils nous appellent, Emre Aykan’ava. (Sa voix rauque n’était pas très différente des hurlements glacés du vent entre les arbres.) Ils nous appellent et nous venons.

— Mais ce ne sont pas les adicharas qui vous appellent. C’est la Reine Meryam. Elle a lancé un sortilège.

— Je sais, mais quelle importance en fin de compte ? Notre heure est venue. Elle nous offre un chemin vers les champs lointains. Pourquoi ne le prendrions-nous pas ?

Il était penché au-dessus de ses genoux et se balançait comme un enfant qui essaie de se convaincre que les asirim ne viendront pas le chercher pendant la nuit de Beht Zha’ir, qu’il survivra et verra le soleil se lever. Il avait presque abandonné tout espoir.

Presque, songea Emre. Mais pas tout à fait. C’est bien pour ça qu’il ne s’est pas encore jeté dans les branches de l’adichara.

— Vous pensez à ce qui s’est passé à Mazandir. (Les balancements de Sehid-Alaz gagnèrent en intensité.) Vous êtes en colère parce que vous avez l’impression d’avoir été abandonné par les enfants de la tribu.

— Tu n’es pas un enfant de la treizième tribu, dit l’asir.

— Vous dites cela parce que vous pensez qu’il n’y a rien de plus important que les liens de sang. (Il posa les mains sur les épaules de Sehid-Alaz.) Mais ce n’est pas vrai. Vous êtes une partie de moi. Comme tous les autres asirim.

Sehid-Alaz tourna la tête et le regarda en pleurant.

— Je t’ai trahi, dit-il. Je n’aurais pas dû fermer les yeux quand Hamid a essayé de te tuer. (Il fit un geste en direction de l’arbre malade, et son visage se déforma sous le coup de la douleur et du regret.) Regarde ce que nous sommes devenus.

— Vous devez résister ! dit Emre en attirant l’asir contre sa poitrine. Vous devez vous battre, mon Roi.

— Laisse-le, dit une voix.

Emre sursauta et tourna la tête.

Souffle du désert ! une silhouette se dressait devant un rideau d’adicharas comme une déesse faite d’écorce, de branches, de fleurs et d’épines.

Çeda.

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