Sharakhaï T5 : La Porte vers l'au-delà
Chapitre 18
— Davud, qu’est-ce que c’est que ça ? demanda Esmeray un soir.
Ils se trouvaient dans le petit logement du bâtiment de la faculté du collegium, celui dans lequel ils se cachaient depuis plusieurs semaines, depuis qu’ils essayaient de découvrir ce qui était arrivé à Altan. Davud jetait des pensées sur son carnet, mais il entendit la pointe d’inquiétude de la voix de la jeune femme. Il se tourna et vit qu’elle portait une dizaine de livres empilés dans les mains.
— Où est-ce que tu as trouvé ça ?
— Là, près de l’entrée.
Elle se dirigea vers la porte, l’ouvrit et jeta un coup d’œil de chaque côté du couloir avant de refermer en fronçant les sourcils. Puis elle traversa la pièce et posa les livres sur le bureau.
Tandis qu’elle ouvrait et feuilletait celui qui se trouvait au sommet de la pile, Davud écarta les bras, ferma les yeux et examina les sortilèges qui protégeaient l’appartement. Ils étaient intacts, mais quelqu’un était parvenu à entrer et à déposer ces livres à l’intérieur.
Esmeray ouvrit d’autres ouvrages et les parcourut rapidement.
— Ce sont des contes pour enfants, dit-elle en jetant un coup d’œil aux derniers. Tous.
Rassuré par l’état de ses sortilèges, Davud prit le premier livre et commença à tourner les pages en lisant rapidement les histoires. Il s’arrêta en arrivant à celle de Fatima, la célèbre voleuse du désert. Fatima dérobait le trésor d’un ehrekh, ne laissant derrière elle qu’une sandale en cuir et une note disant : « Pour repartir du bon pied. » L’ehrekh trouvait cela si drôle que non seulement il épargnait la voleuse, mais il lui offrait une paire de chaussons magiques permettant de se déplacer sans bruit et sans laisser de traces dans le sable. Furieuse qu’on puisse penser qu’elle avait besoin d’un tel artefact, Fatima brûlait les chaussons et récupérait sa sandale.
Davud feuilleta d’autres livres dans l’espoir de découvrir une note cachée ou un point commun entre les histoires. En vain. Les styles étaient différents, allant de la comptine au poème épique en passant par la fable morale de l’Al’Ambra, le plus ancien recueil de textes religieux du désert. Il était possible qu’ils abordent un même thème, mais, si tel était le cas, il était bien caché et Davud ne le trouva pas.
— Qui a bien pu faire une chose pareille ? (Esmeray abattit le livre qu’elle tenait dans les mains au sommet de la pile.) Qui a bien pu faire une chose pareille ?
— Je ne sais pas, répondit Davud.
— Il faut partir. Ce soir. Nous ne sommes plus en sécurité ici.
Elle était inquiète. Davud l’était également, mais il était intrigué. Comment avait-on pu déjouer ses sortilèges ? Et surtout : pourquoi ?
— Nous ferions peut-être mieux de les contacter.
Esmeray le regarda comme s’il venait de proposer de se jeter par la fenêtre.
— Comment peux-tu raconter des âneries pareilles, Davud ? C’est un piège. L’Enclave essaie de nous capturer.
— Si c’était le cas, tu ne crois pas que ce serait déjà chose faite ?
— Davud, nous partons. Et sans ces putains de livres.
Davud savait que c’était la solution la plus prudente et il hocha la tête à contrecœur. Au cours de la nuit, ils allèrent s’installer dans une cave à l’extérieur du collegium, un des nombreux repaires que le jeune homme avait repérés au cours des semaines précédentes, au cas où. Le cirier qui vivait au rez-de-chaussée y avait travaillé pendant plusieurs années, mais il avait déménagé son atelier dans une petite boutique et la cave n’était plus utilisée. Ce ne serait pas très agréable de dormir là – l’air empestait le parfum bon marché que l’artisan employait dans la fabrication de ses chandelles –, mais ce n’était pas loin du collegium et Davud n’en demandait pas plus.
Le jeune homme utilisa le sang d’Esmeray pour tisser des protections magiques autour de la cave. Les mêmes qu’au collegium. Pour masquer les sons et les odeurs, puis pour tromper les gens qui essaieraient d’entrer, pour leur rappeler qu’ils avaient des choses plus importantes à faire.
— Ajoutons-en un autre, dit Esmeray quand il eut terminé.
L’Enclave avait brûlé son pouvoir, mais elle pouvait aider Davud en lui fournissant des structures magiques. Elle prépara celle d’un sortilège qui les avertirait si la magie était employée à proximité de la cave. Ils ne l’avaient pas utilisé au collegium parce qu’il consommait beaucoup d’énergie et demandait une grande quantité de sang, mais Davud estima que c’était une bonne idée.
Le sortilège semblait fonctionner. Les deux jeunes gens décidèrent de se relayer pour surveiller l’entrée de l’atelier pendant la nuit, mais une semaine s’écoula sans le moindre incident. Et aucun livre n’apparut sur le seuil.
Le jour, Davud épiait Cassandra à travers les topazes des pendentifs. La jeune étudiante cherchait toujours à identifier les descendants de la treizième tribu. Elle notait leurs noms dans un petit carnet en cuir qu’elle apporterait sans doute au recteur quand elle aurait terminé. D’après les informations que Davud avait pu rassembler, c’était lui qui était à l’origine de ce projet.
Le jeune homme recopiait les noms dans son propre carnet. Il devait faire vite, car il arrivait que la topaze de Cassandra glisse sur le côté et l’empêche de voir ce qu’elle écrivait. Il était cependant rare que l’un d’entre eux lui échappe.
Un jour, alors qu’il notait de nouveaux noms dans son carnet, Esmeray se pencha au-dessus de son épaule et posa le doigt sur l’un d’entre eux. Damla Kuram’ava.
— Elle, je la connais.
Davud se figea, interloqué.
— Ah bon ? Je ne sais pas pourquoi, mais j’avais toujours pensé que ces personnes étaient mortes.
— Moi aussi, mais Damla est bien vivante. Elle fabrique des bijoux. Elle a un étal dans les souks.
— Tu es sûre qu’il s’agit de la même Damla ?
— Non, mais ce ne sera pas très difficile de vérifier.
Le jeune homme grimaça lorsque Esmeray tendit la main et arracha une page vierge de son carnet. Elle recopia la centaine de noms de la liste, déposa un baiser sur le crâne de Davud et se dirigea vers la porte.
— Je ne serai pas longue.
Deux jours plus tard, elle n’était toujours pas rentrée et Davud était mort d’inquiétude. Elle était partie le jour de Beht Zha’ir, ce qui expliquait sans doute pourquoi elle n’avait pas regagné la cave le soir même, mais quand même, elle aurait pu envoyer un message ! Quand elle se décida enfin à rentrer, elle fit irruption dans l’ancien atelier et n’offrit pas la moindre explication à propos de son étrange absence. Le souffle court, elle tendit la page du carnet à Davud. Il y avait désormais une petite étoile, un cercle ou un losange devant chaque nom.
— Les étoiles ont disparu, dit-elle.
— Quoi ?
Elle agita le papier qui claqua dans l’air.
— Les gens dont Cassandra a écrit le nom. Une bonne partie d’entre eux ont disparu.
Davud prit la liste et l’examina.
— Tu t’es renseignée sur chacun d’entre eux ?
— Non. Les cercles, c’est ceux qui vont bien. Les losanges ceux qui sont morts. Quand il n’y a rien, c’est que je n’ai pas encore d’informations à leur sujet.
Davud compta les cercles. Il y en avait une trentaine.
— Il y a tant de disparus ?
— Oui. Et les autres sont en danger.
Davud le pensait également. Il n’y avait qu’une explication plausible : les Rois s’attaquaient une fois de plus aux membres de la treizième tribu.
— Pourquoi ? demanda-t-il.
— À ton avis ? Les petits Rois et les petites Reines ont décidé de poursuivre l’œuvre de leurs pères.
— Peut-être.
Les nouveaux Rois et nouvelles Reines de Sharakhaï n’avaient pas lancé de rafles contre les Hôtes sans Lune au cours des derniers mois, mais cela n’avait rien de très étonnant. Les Hôtes n’étaient plus que l’ombre de ce qu’ils avaient été ; alors, pourquoi ce soudain intérêt pour ceux qui partageaient leur sang ?
— Tu as une meilleure hypothèse ? demanda Esmeray.
— Pas pour le moment, répondit Davud en lui rendant la liste. Est-ce que tu les as avertis ?
— Pas pour le moment.
— Il faut le faire, non ? Nous devons trouver tous ceux qui sont en vie et les avertir du danger qui les menace.
En entendant ces mots, Esmeray le regarda d’un air surpris – et joyeux.
— Tu es sûr ?
— Oui.
Plus ils se mêlaient au monde extérieur, plus ils couraient le risque qu’on découvre leur repaire, mais ils n’avaient pas vraiment le choix.
Le sourire d’Esmeray s’élargit, puis elle se pencha vers lui et l’embrassa. Un baiser chaud et agréable. Un vrai baiser, comme Davud et ses camarades du collegium avaient l’habitude de dire.
— Qu’est-ce qui me vaut ce plaisir ? demanda-t-il quand elle s’écarta de lui.
— Je n’étais pas sûre que tu serais d’accord. (Elle posa son front contre le sien.) Un cœur bienveillant doit être récompensé, sinon il se ratatine et noircit comme le mien.
Le lendemain, Esmeray sillonna la ville pour mettre en garde les personnes dont le nom était mentionné dans la liste de Cassandra. Certaines réagirent avec perplexité, d’autres avec colère quand la jeune femme leur expliqua pourquoi elle faisait irruption dans leur vie, mais la grande majorité prit l’avertissement au sérieux. Dans les quartiers ouest, tout le monde savait combien les maîtres de Sharakhaï pouvaient se montrer cruels. Lorsqu’elle eut accompli sa tâche, Esmeray se remit à la recherche des gens à propos desquels elle n’avait pas encore d’informations.
Pendant ce temps, Davud surveillait Cassandra grâce au sortilège qu’il avait tissé entre les topazes. Une nuit, alors qu’Esmeray dormait et qu’il consignait ses pensées dans son carnet, le pendentif suspendu près de la table se mit à briller à la lumière de la bougie. Davud sursauta. Non. Il ne s’agissait pas d’un reflet de la flamme. Quelque chose bougeait à l’intérieur de la gemme. Cassandra était réveillée. Cela n’avait rien de particulièrement étonnant, mais il était tard, et le jeune homme se demanda ce qu’elle pouvait bien faire.
Il tendit la main, décrocha le bijou et l’approcha de son visage. À l’intérieur de la topaze, l’image tanguait comme si Cassandra se balançait d’avant en arrière. Puis le mouvement ralentit et Davud aperçut une statue en bronze éclairée par une petite lanterne en cuivre posée sur des graviers près du socle. Davud la reconnut tout de suite. N’importe quel érudit l’aurait reconnue. C’était celle du fondateur du collegium, Abdul-Assim, un homme massif avec un ventre replet et une couronne de laurier sur son crâne dégarni.
Mais le regard de Davud fut attiré par quelque chose de plus intéressant : une pile de livres posée près de la lanterne. Une pile en tout point identique à celle qu’on avait laissée devant la porte de l’appartement de la faculté. Un frisson traversa les bras et la nuque du jeune homme à l’idée qu’on ait pu découvrir leur nouveau repaire, mais la curiosité était trop forte. Pourquoi des livres ? Pourquoi ces livres ? Il devait bien y avoir une raison.
Il jeta un coup d’œil en direction d’Esmeray qui dormait toujours. Ce n’était pas prudent d’aller chercher ces ouvrages, mais celui qui les avait laissés près de la statue avait démontré sa capacité à retrouver leur trace où qu’ils aillent. Il se leva donc et se dirigea vers la porte en songeant que la jeune femme serait furieuse quand elle se réveillerait. Il sortit et se rendit au collegium.
L’université était presque déserte et il ne croisa qu’une patrouille de Lances d’argent avant d’arriver sur la place où se dressait la statue d’Abdul-Assim. Craignant un piège, il scruta les sombres recoins du parvis qui s’étendait entre le hall des sciences et celui d’histoire. Il ne vit personne et approcha de la statue. Les livres étaient empilés devant le socle, près de la petite lanterne. Quelques pas plus loin, on avait planté un bâton dans le sol. Le pendentif de Cassandra y était accroché.
Le sortilège de dissimulation qui le protégeait était toujours actif, mais Davud se sentit terriblement vulnérable lorsqu’il approcha de la statue, souffla la flamme de la lanterne et ramassa les livres. Il laissa le pendentif accroché au bâton, regagna la cave et passa le reste de la nuit à lire. Les ouvrages abordaient différents thèmes, mais tous avaient un point commun : ils incluaient au moins une histoire mystérieuse à propos d’une machination diabolique ourdie contre un roi, une reine ou un empereur. Des monarques iniques qui conspiraient contre leur propre peuple.
Davud acquit la certitude que la plus importante était celle du livre qui avait été à la base de la pile. C’était celle d’un ancien sage qui enseignait aux enfants de la forêt qui venaient le voir pour apprendre. Le sage était traqué par un sorcier des bois qui le manipulait et le poussait à organiser une farandole au terme de laquelle tout le monde – le sage et les enfants – arrivait à l’extrémité d’une planche et tombait dans une grande marmite posée sur un feu rugissant. Le sorcier servait ensuite le monstrueux ragoût à des hordes de démons tapis au plus profond de la forêt au cours d’une nuit de terreur.
— Qu’est-ce que tu fais ? demanda Esmeray en s’asseyant, nue, sur le lit.
Elle se frotta les paupières, bâilla, puis regarda les livres. Ses yeux embrumés de sommeil s’éclaircirent aussitôt.
— Davud ! mais qu’est-ce que tu fabriques ?
Mille pensées tournoyaient dans l’esprit du jeune homme.
— C’est quelqu’un de l’Enclave, Esma.
— Quoi ?
— La liste de noms. Les gens qui disparaissent. C’est un membre de l’Enclave qui est derrière tout ça.
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