Sharakhaï T5 : La Porte vers l'au-delà

Bradley P. Beaulieu · Chapitre 54 sur 72

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Sharakhaï T5 : La Porte vers l'au-delà

Chapitre 52

 

Le Roi Ihsan rejoignit les autres conspirateurs dans une réserve située dans les sous-sols du collegium. La salle était pleine de lanternes, de pelles, de pioches et d’un assortiment d’outils destinés aux étudiants en géologie. Il y avait tant de monde que le couloir qui y menait ressemblait à une avenue un jour de marché. Des dizaines de personnes allaient et venaient tandis qu’on préparait l’attaque contre le palais du soleil. Un tel rassemblement ne serait jamais passé inaperçu sans les sortilèges de dissimulation et de distraction lancés par les mages de sang Meiying et Hamzakiir.

Ihsan avait pris place sur une modeste chaise en bois. Devant lui, Emre, Davud, Esmeray et le serviteur impudent de Ramahd, Cicio, étaient installés sur des tabourets. Le colosse qui répondait au nom de Lémi le Frêle était adossé au mur derrière Emre, ses bras monstrueux croisés sur sa poitrine de taureau. Il ressemblait à un vieux lion agacé et passait son temps à regarder les gens et les choses qui se trouvaient dans la salle. Les deux derniers membres de cet étrange conseil étaient assis près d’Ihsan : Cahil – qui, avec son visage d’adolescent, semblait être le plus jeune d’entre eux – et Yndris, sa fille.

Lorsqu’ils s’étaient rassemblés, une heure plus tôt, Davud avait fait un résumé de la situation à Sharakhaï en insistant sur les informations concernant Meryam et les offrandes. Ihsan avait ensuite raconté ce qui s’était passé avant et après la bataille de Mazandir. Il était sur le point de terminer son récit quand Meiying entra dans la salle.

Esmeray se redressa si brusquement que ses tresses – à peine contenues par un bandeau rouge – se soulevèrent et se déployèrent comme des pétales de fleur.

— Dieux ! s’exclama-t-elle. Il y a un peu trop d’hommes à mon goût dans cette pièce !

Meiying lui adressa un regard compatissant.

— Nous avons trouvé cinq mages prêts à nous rejoindre, dit-elle à Esmeray et à Davud. Mais ils nous ont communiqué de bien mauvaises nouvelles. Prayna, Esrin et bon nombre de leurs plus proches alliés ont disparu. On raconte qu’ils se sont rendus au palais du soleil.

— Sait-on pourquoi ? demanda Esmeray.

— Non, répondit Meiying. (Elle inclina la tête vers la porte ouverte.) Hamzakiir et moi avons encore du travail si nous ne voulons pas qu’on nous découvre.

Elle partit et Davud en revint à la question qu’ils discutaient avant l’arrivée de la jeune fille.

— Il va falloir que vous m’expliquiez, dit-il au Roi Ihsan. Vous avez ordonné à Çeda de se livrer à Meryam ?

— C’est cela.

— Parce que le Roi Yusam l’avait vu. Parce qu’il l’avait écrit dans ses carnets.

— Tu as compris.

— Et vous affirmez que votre but est d’éviter la destruction de Sharakhaï telle que Yusam l’a prévue ? Comment pouvez-vous savoir si vous n’avez pas précipité cette destruction en livrant Çeda à Meryam ?

Ihsan esquissa un sourire désinvolte.

— Je sais que ce n’est pas facile à comprendre pour une personne qui se trouve…

Cicio l’interrompit.

— Je dirais même que c’est impossible, lâcha-t-il d’une voix suintant le mépris.

Lémi le Frêle toisa Ihsan et laissa échapper un petit bruit agacé.

Davud et Esmeray durent faire un effort pour ne pas l’imiter, car ils n’étaient pas plus convaincus que lui.

— Croyez-moi, dit Ihsan. Je sais que ce n’est pas facile, mais je vous supplie de me faire confiance. Aucun de vous ne connaît les visions de Yusam mieux que moi.

— Pardonnez-moi, dit Davud d’une voix plate, mais comment pouvons-nous être sûrs qu’il ne s’agit pas d’une de vos machinations ? (Il fit un geste en direction de Cahil.) Comment pouvons-nous être sûrs qu’il ne s’agit pas d’un plan que vous et les autres Rois avez concocté pour vous rasseoir sur vos trônes respectifs ?

Lémi le Frêle hocha la tête comme un vieux sage.

— Ouais, comment on peut être sûrs ?

— Eh bien ! pour commencer, en considérant que ce n’est pas ainsi que j’aurais procédé, déclara Cahil en faisant tourner son marteau d’armes doré.

Ihsan l’ignora.

— Je vous l’ai dit et répété. (Il regarda les participants de la réunion : Esmeray, Davud, Emre, Cicio et même Lémi le Frêle.) Soit vous me croyez, soit vous ne me croyez pas, mais je vous assure que mon seul but est de sauver la ville.

Emre croisa les bras sur sa poitrine.

— Est-ce que nous pouvons passer à la partie où nous sauvons Çeda et Macide ? demanda-t-il.

— Oui, euh… À ce propos…

Ihsan allait devoir aborder le sujet le plus sensible de l’affaire. Surtout en ce qui concernait Emre. Il cherchait encore le meilleur moyen de présenter les choses quand la porte s’ouvrit de nouveau. Husamettín entra, suivi de Sümeya et de Jenise, la Bouclière. Ils étaient hors d’haleine. Leurs visages, leurs armures et leurs vêtements étaient couverts de sable et de poussière.

— Les Miréens et les Malasaniens sont arrivés ! déclara le Roi des Lames de sa voix grave. Leurs flottes sont ancrées au-delà des champs en fleur.

La tempête qui faisait rage autour de la cité ne ressemblait à aucune autre. Même les Rois qui avaient plus de quatre cents ans n’en avaient jamais vu de pareille. Après avoir écouté le rapport de Husamettín, Ihsan arriva à la conclusion qu’elle avait sans doute été invoquée par la reine Alansal.

— Dans ce cas, allons-y tout de suite, dit Emre. Toutes les préparations du monde n’empêcheront pas les emmerdes quand nous serons dans la caverne.

— Ouais, ça empêchera pas les emmerdes, renchérit Lémi le Frêle.

— Je suis plutôt d’accord, dit Ihsan. Mais vous devez comprendre que notre but n’est pas de sauver Çeda et Macide, ni de vaincre Meryam. Notre but est de sauver la ville.

— Alu tout-puissant ! grogna Cicio. (Il leva la main, puis l’ouvrit et la ferma sur un rythme rapide pour mimer la bouche d’une personne qui parle et parle encore.) J’ai l’impression d’être dans une volière pleine de pies en train de jacasser ! C’est pas bientôt fini ?

— Si vous voulez que j’en termine, cessez un peu de m’interrompre et écoutez ! De nombreux chemins mènent à ce moment. Il est possible que nous tuions Meryam tout de suite. Il est possible que nous brûlions les racines dans la caverne. Il est possible que nous détruisions le cristal. Je préférerais que nous n’en arrivions pas là. Cela ne ferait que repousser l’inévitable et, au bout du compte, les dieux parviendraient quand même à leurs fins.

Le regard d’Emre s’était durci pendant qu’Ihsan parlait.

— Soyez plus clair, Ihsan.

— Très bien. Dans la caverne, Macide se retrouvera sous l’influence d’un sortilège. Meryam commencera alors à faire ce qu’elle a l’intention de faire et Çeda sera entraînée dans le rituel. Nous ne devons pas le perturber. Nous devons le laisser se dérouler normalement.

Emre se redressa brusquement et son crâne s’empourpra.

— Vous êtes en train de nous dire que, pour sauver Sharakhaï, il faut sacrifier Çeda et Macide ?

— Non. Je ne sais pas ce qu’il adviendra de Çeda et de Macide, mais je sais que le rituel va précipiter d’autres événements. Des événements qui pourraient conduire au but recherché : sauver le désert de la destruction.

— Qui pourraient conduire au but recherché, répéta Cicio. Ces putains de carnets ne servent à rien en fin de compte !

Emre l’ignora.

— Nous les condamnons peut-être à mort.

— C’est un risque que nous devons prendre.

Emre se leva d’un bond.

— Ne comptez pas sur moi !

Le Roi Cahil se leva aussi brusquement que le jeune homme.

— Tu feras ce qu’on te dira de faire, scarabée !

Yndris se leva à son tour, la main sur la poignée de son shamshir. Lémi le Frêle s’arracha au mur contre lequel il était appuyé, le visage aussi grave que la mort. Davud se précipita vers lui et posa les mains contre sa large poitrine.

— Arrête, Lémi ! Arrêtez tous ! Calmez-vous ! (Il se tourna vers Ihsan.) Pourquoi faut-il que le rituel se déroule normalement ?

— Ta question présuppose que les visions de Yusam sont soumises à des règles de cause à effet, qu’un événement conduit logiquement à un autre. Ce n’est pas le cas. Tout ce que je sais, c’est que le rituel de Meryam amène à l’image d’un homme qui est toujours blessé, couvert de sang, torturé. Cet homme, c’est Macide. J’en suis sûr et certain. Il a des menottes aux poignets et leur chaîne est brisée par une lame d’ébène.

— Nous perdons du temps, dit Emre.

Il se dirigea vers la porte.

— Nous perdons du temps pour des conneries, répéta Lémi le Frêle en le suivant.

La porte s’ouvrit avant qu’ils aient fait cinq pas. Ramahd entra dans la salle en tirant quelqu’un par le bras, un homme replet qui portait d’élégants vêtements qaimiriens.

— Nous avons des problèmes, annonça-t-il.

Ihsan reconnut l’homme. Il s’agissait de Basilio, le conseiller de la Reine Meryam, son vizir à Sharakhaï. Il avait un œil tuméfié et une marque rouge en travers de la gorge, comme si quelqu’un avait essayé de l’étrangler. Des bandages maculés de sang ceignaient sa poitrine et ses bras.

— Dites-leur, ordonna Ramahd.

Basilio inspira un grand coup.

— Meryam a l’intention de dominer les Rois et les Reines de Sharakhaï avant que la guerre ne reprenne.

— Et après avoir appris cela, vous… (Ihsan fit un vague geste en direction de Basilio.) Vous avez eu une petite altercation avec un pitre funeste ?

La pomme d’Adam de Basilio monta et descendit tandis qu’il déglutissait.

— Je lui ai dit que c’était trop risqué et elle a envoyé Amaryllis me tuer.

— Elle a ordonné votre exécution parce que vous lui avez donné votre avis ?

Basilio jeta un coup d’œil à Ramahd.

— Il se trouve que mon prédécesseur s’est retourné contre elle. Elle a sans doute craint que je fasse de même.

— Vous l’auriez fait ?

— Il y a de bonnes chances, oui.

— Racontez-leur le reste, dit Ramahd.

Basilio déglutit de nouveau.

— Les préparatifs ont déjà commencé. Les Rois et les Reines sont dans la caverne. Elle a sans doute entamé le rituel avec Macide.

Davud regarda Basilio comme s’il essayait de démontrer un théorème particulièrement complexe dans sa tête, puis il se tourna vers Ihsan.

— Vous le saviez, déclara-t-il sans la moindre trace d’hésitation dans la voix. Vous saviez que le rituel avait commencé. Vous ne nous avez rien dit parce que vous ne vouliez pas que nous l’interrompions.

Tous les yeux se tournèrent vers Ihsan.

Le Roi Éloquent haussa les épaules. Que pouvait-il faire d’autre ?

— Il fallait qu’il en soit ainsi.

Emre fut le premier à réagir. Il voulut se ruer vers Ihsan et le saisir à la gorge, mais, curieusement, Lémi le Frêle tendit le bras pour l’arrêter. Cela n’empêcha pas Cahil de gronder de colère à l’idée qu’un manant ose envisager de porter la main sur un Roi. Il leva son marteau d’armes et Yndris dégaina son sabre.

— Arrêtez ! cria Davud. Arrêtez, tous ! (Il traça un sigil lumineux devant lui, et, comme dans l’arène de Mazandir, tout le monde ralentit, puis se figea.) Nous avons fait confiance à Ihsan jusqu’à présent. Je pense qu’il veut vraiment protéger la ville. Je pense que le reste d’entre vous le veut également. Si c’est le cas, nous devons nous rendre dans la caverne. Il est temps d’arrêter la Reine Meryam. Il est temps d’arrêter les dieux.

Ihsan sentit le sortilège se relâcher. L’atmosphère était électrique et une explosion de violence était toujours possible. Puis Emre sortit avec Lémi le Frêle et le calme revint. Tout le monde se dispersa pour se préparer.

Ihsan savait qu’il ne pouvait pas laisser les choses en rester là. Il se fraya un chemin à travers le labyrinthe de couloirs de pierre qui s’étendait sous la cité et gagna la salle où s’étaient rassemblés le cheikh Aríz et les guerriers de la treizième tribu. Il entra et leva les mains en signe d’apaisement quand Emre le foudroya du regard.

— Foutez le camp, Ihsan, gronda le jeune homme. Je ne veux pas écouter un mot de plus. Vous n’êtes qu’un menteur.

— Je pourrais utiliser mon pouvoir sur vous, dit le Roi avec calme. Vous savez que je le pourrais. Mais je ne le ferai pas. Je veux que vous soyez maître de vos pensées. Je n’ai pas menti quand j’ai dit qu’une vision de Yusam vous décrit avec Çeda dans les champs en fleur.

Emre pointa le doigt vers la porte ouverte, vers les ténèbres qui noyaient le couloir qui s’étendait au-delà

— Çeda est dans la caverne.

— Peut-être, mais les arbres, Emre. Les arbres tors. C’est là que vous devez être.

— Çeda est dans la caverne, répéta Emre. Et je vais aller la sauver.

— Emre, je vous en conjure…

Mais Emre refusa de l’écouter et sortit avec les guerriers du désert. Ihsan se retrouva seul dans la salle désormais silencieuse, convaincu que la montagne allait s’effondrer sur leurs têtes.

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