Sharakhaï T5 : La Porte vers l'au-delà
Chapitre 39
Davud était assis en compagnie d’Esmeray à la terrasse d’un vénérable salon de thé. Entre eux, deux tasses fumantes étaient posées sur une table si minuscule qu’elle semblait prête à se renverser à la première rafale de vent. Davud leva les yeux quand le propriétaire de l’établissement, un homme rondouillard, approcha et inclina une théière en acier qu’il tenait à la main. Un liquide doré jaillit du long bec incurvé et décrivit une longue parabole avant de remplir les deux tasses. Sans qu’une seule goutte tombe à côté.
— Impressionnant, dit Davud.
L’homme sourit, lui adressa un clin d’œil et s’éloigna. Esmeray leva les yeux au ciel.
— Les hommes et leurs jets de liquide brûlant !
— Tu es juste jalouse.
— Jalouse ? De pouvoir la sortir et pisser où bon me semble ? Réfléchis un peu, Davud. Ce n’est rien d’autre que de la vulgarité présentée comme un sport.
Davud esquissa un sourire malicieux et but une gorgée de thé dans un bruit de succion. Esmeray poursuivit dans un murmure.
— C’est fichu. (Elle regarda de chaque côté de la rue.) Ils ne viendront pas, tu sais.
Davud n’était pas inquiet.
— Laisse-leur un peu plus de temps.
Trois personnes étaient assises à l’autre bout de la terrasse, trois femmes âgées qui papotaient sans cesse. Les bâtiments qui encadraient le salon de thé étaient serrés les uns contre les autres et leurs ombres plongeaient la moitié de la rue aux pavés usés dans l’ombre.
En face du salon de thé se dressait un vieux moulin trapu auquel était adossée une maison en brique d’argile. Davud entendait les grincements de la meule et les cris d’un homme qui lançait des ordres à ses enfants – dont certains sortaient parfois du moulin pour se précipiter dans la maison. L’un d’entre eux, un gamin de onze ans, se déplaçait en claudiquant. Il s’arrêta dans la rue. Davud secoua la tête et il pivota pour rentrer dans le moulin.
Les ombres s’allongèrent. Esmeray et Davud finirent leur deuxième tasse de thé. Les trois femmes assises un peu plus loin rirent à une plaisanterie. Quand elles rassemblèrent leurs affaires et disparurent dans les ruelles sinueuses, une alouette se posa à côté de leur table et entreprit de picorer les miettes qui se trouvaient en dessous. Le propriétaire du salon de thé arriva pour débarrasser et essaya en vain de la chasser.
Esmeray fit tourner le restant de thé au fond de sa tasse, puis se leva brusquement.
— Nous perdons notre temps.
Davud était sur le point de lui donner raison quand il remarqua quelque chose au bout de la rue. Il inclina sa chaise en arrière pour regarder derrière Esmeray et aperçut un vieux Kundhanais qui se dirigeait vers eux d’un pas curieux. Une jeune et frêle Miréenne l’accompagnait.
Le Kundhanais était un mage de sang, Undosu, un membre du cercle intérieur de l’Enclave. La jeune fille était Meiying. Elle portait une robe en soie orangée avec des manches bouffantes et cintrée par une large bande de tissu mandarine. L’ensemble était charmant et mettait en valeur ses cheveux de jais rassemblés en un impeccable chignon. Elle n’avait pas seize ans, mais son esprit était si affûté et son pouvoir magique si impressionnant qu’on lui avait offert un siège au sein du cercle intérieur de l’Enclave.
Les deux mages se dirigèrent vers la table de Davud et Esmeray. Ils s’assirent et le propriétaire leur apporta des tasses. Il leva sa théière pour leur faire une démonstration de son talent de serveur, mais Undosu l’arrêta d’un geste de la main.
— Mon ventre est déjà bien rempli. Je crains d’exploser.
Le Kundhanais portait des vêtements simples et artisanaux ainsi qu’une coiffe en cuir râpé ornée de coquillages et de glands qui se balançaient sur ses joues rasées de près. La touffe de poils qui lui servait de barbe lui donnait un air sage et malicieux.
Tandis qu’Esmeray les observait d’un air méfiant, Davud sortit le compas en cuivre que Willem lui avait donné et le posa à côté de la tasse vide d’Undosu. Comme Willem l’avait annoncé, l’instrument l’avait conduit au vieux Kundhanais. Le mage de sang – qui ignorait jusque-là que Nebahat possédait un tel artefact – avait accepté de rencontrer Davud et Esmeray à la seule condition qu’ils l’apportent. Il le prit d’une main ridée et tannée par le soleil, puis le glissa dans une poche accrochée à sa ceinture.
— Alors ? demanda-t-il en tirant sur une longue pipe qui n’était pas allumée.
— Nous vous avons demandé de venir ici parce que nous avons découvert des choses inquiétantes à propos des activités de l’Enclave, dit Davud.
Meiying but une gorgée de thé.
— Des choses inquiétantes, répéta-t-elle dans un sharakhien parfait.
— Oui. Depuis plusieurs mois, Nebahat supervise un projet dans le hall des archives du collegium. Il se sert des noms des scarabées qui ont été arrêtés après la Nuit des Innombrables Lames pour…
— Nous sommes au courant de ce projet, le coupa Meiying. La Maison des Rois souhaite tisser des liens avec la tribu des Khiyanats dans l’espoir de s’attirer leurs bonnes grâces. C’est eux, après tout, qui sont à l’origine de l’alliance qui rassemble de plus en plus de tribus du désert.
— Il a un autre objectif. Un objectif plus important, dit Davud. Et plus inquiétant. Les listes de noms sont communiquées à Nebahat qui veille à ce que ces personnes soient envoyées dans les champs en fleur pour servir d’offrandes aux adicharas.
Les dents d’Undosu claquèrent sur le tuyau de sa pipe tandis qu’il tirait dessus.
— Vous affirmez que ces gens sont assassinés ?
— Oui.
Davud leur raconta comment il avait suivi la piste d’Altan jusqu’au collegium, puis jusqu’à Cassandra, l’étudiante avec laquelle il dépouillait les archives pour découvrir les descendants de la treizième tribu, puis jusqu’à Nebahat qui était à la tête de ce projet.
— Les personnes dont les noms ont été trouvés par Altan et Cassandra ont été envoyées dans les champs en fleur pour nourrir les adicharas.
— Vous avez des preuves de ce que vous dites ? demanda Undosu.
Davud fit un geste en direction du moulin près duquel l’enfant attendait, les yeux rivés sur lui. Le petit approcha en boitant. Une peur intense se lisait sur son visage et, quand il arriva près de la table, il leva une main et se prit le coude. On aurait dit qu’il voulait tirer sur son bras et se replier sur lui-même, jusqu’à ce qu’il disparaisse. Il regarda les personnes assises autour de la table. C’était d’Esmeray et de ses yeux ivoire qu’il semblait avoir le plus peur. Elle était pourtant la moins dangereuse des quatre.
— Est-ce que c’est vrai ? demanda Undosu avec un fort accent. Tu as été envoyé dans les champs en fleur ?
Davud n’aurait pas cru cela possible, mais, en entendant le mage, l’enfant parut encore plus effrayé.
— Je ne me rappelle pas, dit-il. Mais ça doit être vrai parce que je me suis réveillé dans un bosquet d’adicharas.
— Te rappelles-tu qui t’a envoyé là ?
Le garçon secoua la tête, puis jeta un coup d’œil à Davud et fit un geste en direction du moulin.
— Comme je lui ai dit, j’ai entendu un bruit derrière le moulin alors que la nuit tombait, pendant Beht Zha’ir. Je suis allé voir ce que c’était et, le temps de cligner des yeux, je me suis retrouvé dans les champs en fleur, devant le Prince en Haillons.
Undosu réfléchit, puis tourna ses yeux cireux vers Davud.
— Pardonnez-moi, mais les propos de ce garçon ne nous apprennent pas grand-chose.
— Répète-leur ce que tu m’as dit, l’encouragea Davud. À propos de l’odeur.
L’enfant haussa les épaules.
— C’était comme… (Il se tut, puis sembla prendre une décision.) Écoutez, j’étais d’accord pour venir ici parce qu’il m’a dit que ça protégerait ma famille. Mais si la personne qui m’a enlevé revient parce que je vous ai parlé…
— Personne ne reviendra te faire du mal, l’interrompit Undosu d’une voix calme.
Le garçon était angoissé, effrayé. Davud le plaignait de tout cœur. Les Fileuses du Destin ne l’avaient pas gâté, mais il était courageux et faisait de son mieux pour s’en tirer.
— Je veux être sûr que ma famille est en sécurité, dit-il enfin.
— Si ce que tu dis est vrai… (Undosu fit une pause et tira sur sa pipe.) Nous irons parler à cette personne nous-mêmes. Et nous ferons surveiller ta maison en attendant. Est-ce que cela te convient ?
Les épaules maigres de l’enfant se relâchèrent un peu.
— Ça sentait le poulet.
Undosu sourit.
— Le poulet ?
— Enfin, pas le poulet, mais le citron et les épices qu’on met dessus.
— Que qui met dessus ?
— Les Malasaniens. Ceux qui vendent des kebabs dans les souks. Près du marché aux épices.
Undosu et Meiying échangèrent un regard. Ils savaient, comme Davud, que la pâte que Nebahat appliquait sur son front était fabriquée avec ces ingrédients.
— Merci, dit Undosu. Tu peux rentrer chez toi, maintenant.
Le garçon se redressa comme si on venait de lui retirer un lourd fardeau des épaules.
— Personne ne viendra nous faire de mal, hein ?
— Personne, lui promit Undosu.
L’enfant esquissa un sourire timide et se tourna si brusquement que l’alouette récalcitrante sursauta. Il fila de sa démarche maladroite et disparut à l’intérieur du moulin. Un chien aboya quand la porte se ferma en claquant.
— Que voulez-vous ? demanda Undosu. Que nous arrêtions Nebahat ?
Les yeux ivoire d’Esmeray étincelèrent.
— Ce serait un bon début, oui. Mais Nebahat ne s’est pas lancé dans cette histoire tout seul. Il ne fait qu’exécuter des ordres qui viennent de plus haut.
Meiying inclina la tête sur le côté, une expression inquiète sur le visage.
— Vous voulez dire que Prayna est impliquée ?
— Elle n’est pas la seule, intervint Davud. Je crois que tout vient de la Maison des Rois. Je crois que c’est la Reine Meryam qui a demandé à Prayna d’organiser tout ça.
— Prayna est née et a grandi dans les Bas-fonds, dit Meiying avec calme. Elle protège les quartiers ouest. Avec encore plus d’ardeur qu’Esmeray.
— C’est possible, dit Esmeray. Mais elle n’a jamais porté les membres de la treizième tribu dans son cœur.
— Et comment le saurais-tu ? demanda Meiying.
— Je suis mieux placée que toi pour le savoir ! La seule chose que Prayna veut vraiment protéger, ce sont ses intérêts !
— Les intérêts de l’Enclave, corrigea Meiying.
— Ses intérêts, répéta Esmeray. La seule question qu’il faut se poser, c’est : qu’est-ce que Meryam lui a offert en échange de ses services ?
Undosu leva sa pipe et lui fit décrire un grand arc de cercle.
— Cela… tout cela risque de mettre l’Enclave en danger.
— Les actions de Prayna et Nebahat ont déjà mis l’Enclave en danger, répliqua Davud. Les meurtres doivent cesser. Et l’influence que Meryam exerce sur les mages de la cité doit cesser.
— Et que retirerez-vous de tout cela ? demanda Meiying avec un sourire poli.
— Nous voulons que l’Enclave nous laisse en paix, répondit Esmeray avant que Davud ait le temps d’ouvrir la bouche. Nous voulons qu’elle cesse de nous traquer, Davud et moi, pour ce que nous avons pu faire dans le passé.
— Mais surtout, enchaîna Davud, nous voulons qu’elle nous accorde l’asile.
Esmeray et lui s’étaient disputés pendant des jours à ce sujet. Davud ne voulait pas seulement que les mages de sang cessent de les pourchasser, il voulait qu’ils les protègent activement. Esmeray, elle, ne leur pardonnait pas de lui avoir brûlé les yeux, la privant ainsi de ses pouvoirs magiques. Elle n’avait même pas voulu écouter les arguments de Davud, mais celui-ci s’en fichait. Ils n’avaient pas le choix.
Undosu et Meiying échangèrent un regard tandis qu’ils délibéraient en silence.
— Accordez-nous deux jours, dit le Kundhanais en se levant. Nous vous trouverons.
Meiying s’inclina légèrement.
— Merci pour le thé.
Tandis qu’ils s’éloignaient, Davud adressa une prière aux dieux. Il espérait qu’il n’avait pas commis une terrible erreur en choisissant de faire confiance à ces deux mages qui faisaient partie des plus puissants de la cité.
L’alouette continuait à picorer les miettes sous les tables. Rien ne la distinguait des milliers d’autres qui vivaient à Sharakhaï. Personne n’avait remarqué les sigils rouges peints sous ses ailes.
Peu après le départ d’Esmeray et Davud, elle prit son envol en battant des ailes avec énergie. Elle monta au-dessus des bâtiments voisins et mit le cap vers l’est. Elle survola les Bas-fonds, le quartier le plus pauvre de la ville, et se dirigea vers le Croissant rouge. Elle se posa sur un toit en terrasse qui était relativement propre à l’exception d’un coin dans lequel s’entassaient des cages en fil de fer et des seaux de graines pour oiseaux couverts de planches. Un homme se tenait près des cages. Dès qu’il aperçut l’alouette, il s’accroupit et plia le doigt pour lui demander d’approcher. L’animal se dirigea vers lui en sautillant.
L’homme – qui présentait une ressemblance frappante avec Esmeray – se leva et s’adressa à l’alouette à voix basse.
— Alors, qu’est-ce que tu as entendu, ma petite chérie ?
L’alouette poussa son cri solitaire – quelques notes stridentes suivies d’un long roucoulement – avant de prendre la parole. L’homme écouta. Devant lui s’étendait un paysage de murs en brique d’argile et en pierre, de vêtements séchant sur des fils tendus entre les bâtiments.
Puis l’oiseau se tut. Et l’homme sourit.
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