Sharakhaï T5 : La Porte vers l'au-delà

Bradley P. Beaulieu · Chapitre 44 sur 72

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Sharakhaï T5 : La Porte vers l'au-delà

Chapitre 42

 

 

Çeda se réveilla en entendant quelqu’un appeler Dardzada. Elle tendit la main vers Emre et s’aperçut qu’il n’était plus là. Elle devina tout de suite qu’il n’avait pas trouvé le sommeil et qu’il était parti faire une de ses promenades. La première pensée qui lui traversa l’esprit la glaça d’horreur : avait-il succombé à sa blessure ? Non, non, non. Si tel était le cas, on ne se serait pas donné la peine d’appeler Dardzada.

Elle poussa un long soupir de soulagement lorsqu’elle monta sur le pont et vit qu’Emre était étendu là, bien vivant. Dardzada émergea de l’escalier conduisant aux cabines un instant plus tard et approcha en se dandinant. Clara le suivait de près, l’œil brillant, comme toujours. L’apothicaire s’agenouilla à côté du jeune homme, posa une oreille contre sa poitrine, prit son pouls et demanda à Clara de faire de même. Puis il souleva ses paupières et remarqua que les pupilles étaient très dilatées. Çeda réprima à grand-peine son envie de hurler.

— Tu ne peux pas te dépêcher un peu ? cria-t-elle.

Dardzada la regarda sans se départir de son calme.

— Comme tu peux le voir, Emre respire sans problème. Son pouls est faible, mais pas assez pour que cela soit inquiétant. Sa peau est moite, ce qui est compatible avec ce genre de perte de connaissance. Et comme il est évanoui, il ne souffre pas. Ce dont nous avons besoin maintenant, c’est examiner posément les faits passés et présents. De manière à identifier le mal et à le traiter. Avec la permission des dieux.

— Que les dieux aillent se faire foutre ! Donne-lui un morceau d’écorce.

— Les morceaux d’écorce n’ont qu’une efficacité relative. Je veux m’assurer que je n’ai rien négligé.

— Il est peut-être en train de mourir !

— Et tes braillements ne l’aident en rien. Maintenant, j’aimerais bien que tu la fermes. Et si tu en es incapable, je te suggère de sauter par-dessus bord et d’aller au diable pour que je puisse me concentrer.

Çeda aurait voulu le saisir par le col de sa dishdasha et le secouer comme un prunier. Elle aurait voulu mettre la main sur les morceaux d’écorce pour en glisser un dans la bouche d’Emre. Elle inspira un grand coup et s’obligea à se calmer, puis recula pour que l’apothicaire puisse travailler en paix.

Elle eut l’impression que les minutes se transformaient en heures tandis que Dardzada examinait son patient sous les yeux attentifs de Clara. Au bout d’une éternité, l’apothicaire se décida enfin à sortir un bout d’écorce de sa sacoche. Il le réduisit en poudre et en badigeonna les gencives d’Emre pour éviter qu’il s’étrangle. Ce n’était pas un remède très courant et Çeda se demanda combien il lui en restait. Elle ne posa pas la question. Elle était certaine que la réponse ne la rassurerait pas.

Satisfait, Dardzada ordonna qu’on emporte le jeune homme dans la cabine du capitaine, puis déclara que Clara et lui le veilleraient jusqu’au matin.

— Retourne sur ton navire, dit-il à Çeda. Essaie de te reposer un peu.

Elle obéit, mais le sommeil ne vint pas.

Emre ne se réveilla pas le lendemain, pas plus que le jour suivant, ou que celui d’après. Lémi le Frêle lui rendait souvent visite. Il était tellement inquiet que l’estomac de Çeda se nouait dès qu’il entrait dans la cabine. L’angoisse du colosse attisait la sienne, et elle ne pouvait pas s’empêcher de le renvoyer au bout de quelques minutes. Elle s’en voulait, mais c’était plus fort qu’elle.

— Mais de quoi souffre-t-il ? demanda-t-elle tandis que Clara tordait un linge humide au-dessus de la bouche ouverte d’Emre, puis appuyait sur sa gorge pour l’obliger à avaler.

Dardzada esquissa une moue particulièrement grave et Çeda eut l’impression que le monde allait s’effondrer sous ses pieds.

— Je pense que le coup qu’il a reçu a provoqué un œdème. Et je crois que cet œdème grossit.

— Et… ?

Une expression embarrassée se peignit sur le visage rond et barbu de l’apothicaire.

— Je suis surpris qu’il ait tenu si longtemps. Ce genre de problème peut entraîner des vertiges, un état de faiblesse général, de terribles migraines, des pertes de mémoire et bien d’autres choses. En règle générale, il n’y a que deux issues possibles : soit l’œdème se résorbe de lui-même et le corps reprend ses fonctions normales… (Il fit un geste en direction d’Emre.) Soit le patient sombre dans un coma dont il sort rarement.

— Dardzada, je te jure que si tu ne me donnes pas une bonne nouvelle sur-le-champ, je vais devenir folle.

— Tu dois affronter la réalité, Çeda.

— Je dois savoir ce que je peux faire pour le sauver.

— Je ne suis pas sûr qu’on puisse le sauver.

Çeda frappa le sol du pied.

— Arrête ! Espèce de vieille chèvre incapable !

Dardzada resta de marbre et la jeune femme inspira un grand coup. Elle remplit ses poumons à les faire exploser, puis expira avec lenteur.

— Je sais qu’il y a des risques, Zada. Maintenant, dis-moi comment nous pouvons l’empêcher de mourir.

Les yeux pétillants de Clara passaient sans cesse de Çeda à Dardzada, comme un colibri hésitant entre deux fleurs.

L’apothicaire plia la main gauche – qui ne fonctionnait plus très bien depuis qu’il avait été blessé en aidant Çeda à s’échapper des champs en fleur. Elle se raidissait quand il était nerveux. Elle le picotait. Des fourmis, disait-il. Il la secoua et la regarda d’un air sombre.

— Il y avait un tonnelier à Sharakhaï. Son fils avait été agressé par des alouettes de rue. Il avait reçu un coup de planche derrière la tête et avait sombré dans le coma. Il ne s’est jamais réveillé. Il respirait, mais rien de plus. Je lui ai fait tout ce que j’ai fait à Emre, mais son état a empiré. J’étais convaincu qu’il finirait par mourir, un jour ou l’autre. (Dardzada tira la chaise du capitaine qui se trouvait de l’autre côté du bureau et laissa tomber son poids considérable dessus.) Et puis il y a eu un miracle. Avec la cervelle ô combien modeste que les dieux avaient daigné lui accorder, le père décida soudain que son fils avait juste besoin d’être au frais dans leur cave à légumes. Il y installa un lit et essaya d’y descendre son fils. Seul. C’était une pièce minuscule à laquelle on accédait en empruntant une échelle qui aurait eu grand besoin d’être réparée. L’échelon du bas se brisa et le père perdit l’équilibre. Il lâcha son fils et, par le plus grand des hasards, la tête de celui-ci tomba sur l’échelon cassé. Il y avait un clou qui pointait vers le haut et il se planta dans le crâne du garçon. Quand je suis arrivé, le clou était toujours enfoncé dans sa tête. Le père était terrifié à l’idée de l’enlever, mais ça ne pouvait guère être pire, alors je l’ai fait. Je l’ai arraché et une humeur s’est mise à couler de la blessure. Elle était aussi brune que la boue, mais elle s’éclaircit petit à petit. Je continuai à la faire couler au cours des jours suivants, jusqu’à ce qu’elle devienne transparente comme de l’eau de source… et le garçon guérit. Depuis, j’ai raconté l’histoire à des dizaines de médecins et j’ai découvert que plusieurs cas similaires avaient été documentés au fil des siècles. Les Miréens ont même développé un traitement.

— Dardzada, tu ne vas pas me dire que tu comptes planter un clou dans la tête d’Emre ?

— Une mèche. Nous allons percer son crâne avec une mèche. Pour soulager la pression.

Çeda sentit l’étourdissement la gagner.

— Tu vas percer son crâne…

— Oui.

— Ça ne passera pas tout seul ?

— Il s’est écoulé des mois depuis qu’il a été blessé et son état n’a fait qu’empirer.

Çeda déglutit à grand-peine. Dardzada avait raison. Elle savait qu’il avait raison, mais…

— Ça pourrait le tuer, hein ?

— Oui.

Elle avança et s’arrêta près du lit. Puis elle s’agenouilla sur le plancher et glissa la main dans les cheveux d’Emre. Comme elle l’avait fait au cours de la nuit. Il s’était réveillé, alors. Il ne réveilla pas cette fois-ci.

Elle songea à tout ce qu’ils avaient imaginé quand ils étaient jeunes. Ils vaincraient les Rois. Ils vivraient dans les palais de Tauriyat. Ils sillonneraient le désert avec les tribus, sans autre argent que des histoires à raconter.

Elle se pencha et murmura à son oreille.

— Tu ne peux pas partir maintenant. Notre aventure ne fait que commencer.

— Si nous décidons de le faire… (Elle entendit la chaise grincer tandis que Dardzada se levait.) Il ne faut pas perdre de temps.

Des larmes coulèrent sur les joues de la jeune femme tandis qu’elle caressait les cheveux d’Emre.

— Tu entends ? (Elle se pencha un peu plus, l’embrassa sur une pommette et essuya les larmes qui étaient tombées sur son visage.) Ce sera bientôt terminé.

Elle demanda à rester, mais Dardzada déclara qu’il avait besoin d’espace et de tranquillité.

— Il te faudra une assistante, répliqua Çeda.

— J’en ai déjà une, dit Dardzada en montrant Clara.

— Mais…

— Elle est très efficace, Çeda, déclara l’apothicaire, le visage grave. Bien plus que tu l’étais.

La comparaison la blessa, mais enfin, à quoi s’était-elle attendue ? Dardzada l’avait élevée et elle s’était montrée ingrate avec lui. Il n’avait pas été un maître exempt de reproches, certes, mais elle avait été une élève fainéante et peu studieuse. Clara, elle, était toujours attentive et, quand Dardzada l’interrogeait à brûle-pourpoint, ses réponses n’avaient besoin que de corrections mineures.

Çeda hocha la tête.

— Je reste, Zada, mais je ne te gênerai pas. Je te le promets.

Elle sentit qu’il se préparait à refuser, puis il sembla se dégonfler comme une baudruche.

— Fais comme tu veux.

Ce fut plus difficile à supporter qu’elle l’avait imaginé.

N’ayant pas la place de s’asseoir, elle dut rester debout. Elle regarda Dardzada tourner Emre sur le flanc et orienter sa tête vers la paroi de la coque. Sous les ordres de l’apothicaire, Clara prit une paire de ciseaux et coupa les longs cheveux du jeune homme avant de lui raser la nuque. Dardzada rassembla ses instruments, les étala sur le bureau et les nettoya avec un tissu propre imbibé d’alcool. Le scalpel, l’aiguille, le fil et les compresses n’avaient rien de surprenant. La bassine, en revanche… elle servirait sans doute à récupérer l’humeur qui sortirait du crâne d’Emre. Çeda savait ce que Dardzada se préparait à faire, mais quand elle aperçut la foreuse de charpentier qu’il était allé chercher dans le magasin du navire, elle eut l’impression qu’une famille d’anguilles surexcitées venait d’élire domicile dans son ventre.

Elle avait vu des torrents de sang au cours de sa vie. Elle avait vu des blessures. Elle avait vu des hommes et des femmes mourir, souvent de sa main. Elle avait vu dix fois plus de souffrances qu’on est censé en voir au cours d’une vie. Cela ne lui avait procuré aucun plaisir, mais cela ne l’avait jamais dérangée non plus. Mais en voyant Emre étendu sur cette couchette, impuissant, et Dardzada appuyer la pointe d’un scalpel étincelant sur son crâne rasé, elle eut envie de vomir.

Tu dois être là, pour lui, se répéta-t-elle, encore et encore. (Elle plaqua une main contre son ventre, chassa son malaise et s’obligea à regarder.) Tout se passera bien, Emre. Tu vas t’en sortir.

Elle compta en silence tandis que Dardzada levait la foreuse et elle grimaça lorsqu’il appuya la pointe de la mèche sur l’os à nu. Elle ne vit pas grand-chose quand il commença à tourner la manivelle, mais un bruit incongru envahit la cabine. Au cours de ses préparatifs, l’apothicaire n’avait pas pensé à graisser l’outil. Cela n’avait pas d’importance, mais elle crut que le grincement incessant allait la rendre folle.

La mèche s’enfonça brusquement dans le crâne et un épais liquide brun s’échappa du trou. C’en était trop. La jeune femme ouvrit la porte, monta l’escalier et se précipita vers le plat-bord pour offrir le contenu de son estomac au désert.

Cela ne la soulagea pas vraiment. Elle resta nauséeuse et l’image de la mèche s’enfonçant dans le crâne d’Emre continua à la harceler.

Oh, dieux ! Mais qu’est-ce que tu lui fais, Dardzada ?

Elle débarqua par la passerelle et fit le tour des navires plusieurs fois. Elle était encore trop près et, dès que le soleil commença à se lever, elle s’éloigna du camp et marcha jusqu’à ce que son estomac se calme. Elle pivota et vit le cercle des vaisseaux qui ressemblaient à des jouets d’enfant.

Elle s’assit sur le sable, dos aux navires, et ramena les genoux contre sa poitrine. Le camp se réveillait. Il faudrait bientôt lever l’ancre pour se rendre à Mazandir et parler avec la Reine Meryam, mais tout cela semblait bien lointain et bien insignifiant désormais. La seule chose qui était réelle, la seule chose qui importait, c’était Emre.

Elle entendit le crissement rythmé d’une paire de bottes s’enfonçant dans le sable. Elle se tourna. C’était Macide. Il s’assit en tailleur à côté d’elle, mais face aux navires.

— Je suis désolé pour Emre. (Dans le lointain, les asirim se mirent à hurler.) Il arrive que de vieilles blessures harcèlent un homme. Il arrive qu’elles le traquent jusqu’à sa tombe.

— Je fais confiance à Dardzada.

— Moi aussi, mais je n’aurais jamais cru entendre de telles paroles de ta bouche.

— À cause de mon enfance ?

Ses relations avec Dardzada n’avaient jamais été faciles, et elle lui en voulait encore de l’avoir tatouée de force. D’autant qu’il s’était agi de son premier tatouage. Mais le temps avait guéri certaines blessures.

— Je n’ai pas oublié, dit-elle après un long silence. Mais j’ai pardonné.

— Emre est entre de bonnes mains, mais ce n’est pas de lui que je suis venu te parler. (Il entreprit de se curer les ongles.) Tu as parlé de confiance. Il y a ceux qui l’exigent, car ils croient qu’on peut l’obtenir même quand on ne l’a pas méritée. (Il tourna la tête vers elle et ses yeux intenses plongèrent dans les siens.) Et puis il y a ceux qui la méritent. Je pense avoir mérité la tienne, Çeda. Je t’ai laissée faire beaucoup de choses parce que c’était important pour la tribu. Quand tu es partie à la recherche de la déesse, tu as visité bien des endroits et rencontré bien des gens. Dont certains ne devaient guère se soucier du bien-être de notre peuple. Si tel est le cas, si quelque chose fait peser un danger sur la tribu, il faut que je le sache.

Il savait, comprit Çeda. Il savait à propos des Rois. Elle n’avait pourtant pas le courage de lui avouer la vérité. Elle avait honte d’avoir supporté leur présence. Elle avait honte d’avoir écouté Ihsan, d’avoir écouté ses conseils, même si elle l’avait fait dans le seul dessein de sauver Sharakhaï. Une partie d’elle regrettait le marché qu’elle avait passé avec eux, mais elle était convaincue que cette alliance était le meilleur moyen d’avancer. Elle avait besoin d’apprendre ce qu’Ihsan avait lu dans les carnets bleus et il avait besoin d’apprendre ce qu’elle savait à propos de l’acacia et des résurrections de Nalamae.

— S’il me prenait l’idée d’envoyer un skiff vers l’est, dit Macide, est-ce qu’il découvrirait qu’un galion nous suit vers Mazandir ?

Çeda se sentit rougir jusqu’aux oreilles.

— Oui.

— Et qui se trouverait à bord de ce galion ?

— Quatre Rois.

Macide tourna brusquement la tête. Des Lances d’argent ou des Vierges du Sabre, cela ne l’aurait pas étonné, mais des Rois en personne…

— Lesquels ?

— Husamettín, Ihsan, Cahil et Zeheb.

— Zeheb est devenu fou.

— Il ne l’est plus.

Les yeux du cheikh se perdirent dans le lointain.

— Il écoute donc nos murmures. C’est ainsi qu’ils peuvent nous suivre si facilement.

— Oui.

— En vérité, j’étais sûr que Rasime faisait une crise de paranoïa. Je pensais que la jalousie qu’elle éprouve à ton égard lui faisait perdre son bon sens. J’aurais juré que tu étais la dernière personne capable de faire une telle chose.

Il se tut. La lumière naissante de l’aube se reflétait dans ses yeux, soulignant les points verts parsemant les iris marron. Puis il se tourna vers Çeda.

— Comment as-tu pu faire une chose pareille, Çeda ? Aide-moi à comprendre.

Elle lui raconta tout. Comment les Rois les avaient surpris dans l’écurie d’Osman. Comment celui-ci avait été tué par Cahil. Comment elle et ses camarades avaient suivi les Rois jusque dans le port. Elle raconta la bataille contre Goezhen, le réveil de Nalamae… elle ne cacha rien, et surtout pas les visions dont Ihsan lui avait parlé.

Tandis que Macide s’efforçait d’assimiler ce flot d’informations, son visage dur se contracta sous le coup d’un grave dilemme.

— Ce n’est pas bon, Çeda.

— Je sais, mais je ne l’aurais pas fait si je n’avais pas estimé que c’était nécessaire. Sharakhaï en a besoin. Ce désert en a besoin.

— Comment peux-tu être certaine qu’Ihsan ne nous trahira pas ?

— Il essaiera sans doute, à la fin. Mais en attendant, je pense que nous pouvons croire ce qu’il nous dit : qu’il s’efforce d’empêcher les dieux du désert d’atteindre leurs objectifs.

— Il veut régner seul. Tu le sais aussi bien que moi.

— Oui, mais il ne pourra pas le faire si Sharakhaï disparaît, n’est-ce pas ? Je crois vraiment qu’il a décidé de sauver la cité des dieux.

— J’ai besoin qu’on me prouve qu’ils ne veulent pas s’en prendre à la tribu.

Çeda secoua la tête.

— Je ne peux pas vous donner autre chose que la promesse d’intervenir à l’instant où je sentirai que nous sommes en danger. Si cela arrive, je ferai le nécessaire. Je ne reculerai devant rien. Je les tuerai tous les quatre s’il le faut.

— Et si Ihsan utilise sa voix contre toi ?

— Il essaiera. (Elle leva la main droite et lui montra la cicatrice laissée par l’épine d’adichara.) Mais j’ai développé une certaine résistance. Les arbres tors et le désert sont contre lui.

Macide hocha la tête, se leva et lui tendit la main.

— Ne parle de cela à personne. Et surtout pas à Rasime.

Çeda prit la main tendue et lâcha un bruit méprisant.

— Je préférerais embrasser un cobra.

Tandis qu’ils se dirigeaient vers les navires à bord desquels les marins se préparaient à lever l’ancre, le cheikh regarda la jeune femme avec un petit sourire en coin.

— Qui aurait pu imaginer cela, Çeda ? Toi et moi alliés contre les Rois ?

— Personne d’autre que les Fileuses du Destin. Il faudra que je discute avec elles après ma mort.

— Et que leur diras-tu ?

— Qu’elles sont les pires salopes que la Terre ait jamais portées !

À une lieue de distance, un homme qui avait été Roi s’agenouilla et posa une main à plat sur le sable. Une profonde tristesse l’envahit tandis qu’il écoutait la conversation entre Macide et Çeda. Il pleura en entendant les noms des Rois.

« Husamettín, Ihsan, Cahil et Zeheb. »

Je t’ai aimée comme une fille, songea-t-il.

Mais elle avait passé une alliance avec ceux qui l’avaient réduit en esclavage, qui avait réduit son peuple en esclavage. Autour de lui, ses frères et ses sœurs crièrent leur angoisse. Les Rois étaient détestés. Les Rois étaient honnis. À la seule idée qu’on oblige son peuple à combattre à leurs côtés – ne serait-ce que symboliquement –, son cœur se transforma en brasier et le regret le dévora.

Il avait cru que Macide les aiderait jusqu’à la fin. Il avait cru que Çeda était une étoile parmi son peuple. Et ils avaient décidé de le trahir. Comment avait-il pu se fourvoyer à ce point ? En vérité, il était déçu par lui-même. Il aurait dû prévoir ce qui venait de se passer. Il aurait dû s’investir davantage dans les affaires de la tribu.

Mais il était si fatigué, si fatigué… Il avait le plus grand mal à se concentrer plus de quelques minutes. Il aurait voulu redevenir jeune. Il aurait voulu que la mort vienne enfin le chercher. Il aurait voulu retrouver tous ceux qui avaient disparu depuis Beht Ihman. Il aurait voulu aller à leur rencontre en marchant main dans la main avec ceux qui avaient survécu.

— Tel n’est pas ton destin, souffla-t-il dans le vent du petit matin. Pas encore.

Ses os gémirent quand il se redressa.

Qu’il en soit ainsi. Si les Fileuses du Destin estiment qu’il me reste des choses à accomplir ici-bas, je les accomplirai. Je ne regarderai pas la treizième tribu sombrer dans la dépravation sans réagir.

Il regrettait ce qu’il s’apprêtait à faire, mais il n’avait rien à se reprocher. Çedamihn et Macide étaient les seuls responsables.

Les navires levèrent l’ancre et s’éloignèrent. Les asirim se mirent à hurler. Et Sehid-Alaz hurla avec eux.

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