Sharakhaï T5 : La Porte vers l'au-delà
Chapitre 66
Çeda et Emre marchaient côte à côte dans les champs en fleur, enveloppés par les bourdonnements des ailes-vibrantes. Tous deux étaient armés. Emre avait son arc et un long poignard de combat. Çeda avait récupéré Fille du Fleuve. Husamettín la lui avait rendue au cours de la nuit des Vents du Nord, ainsi qu’on avait baptisé la bataille de Sharakhaï. Le soleil brillait dans le ciel.
Une semaine s’était écoulée depuis la prise de la cité. Une semaine pendant laquelle Çeda et Emre avaient fouillé les bosquets d’adicharas à la recherche de Sehid-Alaz. En vain. Ils n’avaient pas trouvé un seul asir. Et la jeune femme ne sentait pas leur présence.
— Ils sont peut-être morts, dit Emre alors qu’ils traversaient un bosquet particulièrement dense. Ils ont peut-être été tués par les arbres.
Peut-être, mais Çeda n’y croyait pas. Ils se cachaient pour qu’elle ne les trouve pas. Et il n’était pas très difficile de deviner pourquoi. Ils avaient honte. Quand ils avaient appris que Macide et Çeda avaient accepté de combattre aux côtés des Rois, la colère les avait aveuglés et ils les avaient trahis. Elle, lui et tous ceux qui leur étaient loyaux.
— Je crois plutôt qu’ils ont regagné la vallée.
— Dans ce cas, nous devrions y aller. Nous avons passé assez de temps ici.
Ils savaient qu’ils devaient réunifier la treizième tribu. Hamid les avait trahis. Pire encore : il avait organisé une insurrection qui menaçait de faire voler en éclats l’alliance que Macide et Çeda avaient eu tant de mal à forger. Il fallait faire quelque chose. Les tribus devaient rester unies, et, pour cela, il fallait dissoudre le dogme rebelle de Hamid avant qu’il prenne racine.
Les hommes tels que Hamid refusaient de l’admettre, mais Sharakhaï était un creuset de civilisations. Les tribus dépendaient du commerce avec les autres nations. Leur culture n’était pas pure comme l’affirmaient certains. Cette pureté n’avait jamais été qu’un mythe, un argument destiné à manipuler les gens. Dans chaque tribu, on trouvait des hommes et des femmes originaires des prairies de Kundhun, des montagnes de Miréa, voire des lointains rivages de la mer Australe. Et ce n’était pas tout. Dans la cuisine, les coutumes, la manière de naviguer et jusque dans les divertissements les plus simples, la vie des peuples du désert avait été enrichie par les cultures des contrées voisines qui avaient elles-mêmes subi l’influence du Grand Shangazi.
L’époque où les nations pouvaient vivre repliées sur elles-mêmes était passée depuis bien longtemps. Une nouvelle aube allait se lever sur le désert. C’était inévitable.
Çeda avait une autre raison de se rendre dans la vallée. Nalamae avait disparu. La jeune femme ne pouvait pas consulter les carnets bleus ou regarder dans le bassin de Yusam, mais elle avait besoin d’aide. Peut-être que l’acacia daignerait lui accorder une vision pour la guider. Elle ne voyait pas d’autre solution.
— Encore un peu, dit-elle. Si nous ne trouvons rien d’ici à la tombée de la nuit, nous partirons au petit matin.
Dans les bosquets, les adicharas étaient gris, cendreux. Ils mouraient ou étaient déjà morts. C’était la conséquence de tout ce qui venait de se passer. Les arbres dépérissaient depuis longtemps et les mages de l’Enclave leur avaient envoyé des offrandes après la libération des asirim. Puis le sortilège de la Reine Meryam avait envoûté des centaines de malheureux pendant la nuit des Vents du Nord. Le vaste réseau d’adicharas qui entourait Sharakhaï – une toile tissée par les dieux rusés et manipulateurs pour gagner les champs lointains – avait jadis fait partie intégrante de la cité, au même titre que Tauriyat, les ports ou les différents quartiers. Aujourd’hui, ce n’était plus qu’une fragile barrière sur le point de s’effondrer.
— Tu crois que les arbres les aident d’une manière ou d’une autre ? demanda Emre.
Il parlait d’Anila et Brama.
— Je n’en ai aucune idée.
Entre deux bosquets, au-dessus de la colline noire et floue de Tauriyat, la jeune femme distinguait le dôme scintillant qui marquait désormais la frontière entre deux mondes. Elle était à l’extérieur et essayait de sauver Sharakhaï, mais le temps pressait. Même avec le pouvoir de l’os de Raamajit, l’ancien voleur et la nécromancienne ne pourraient pas contenir son expansion éternellement. Et les dieux ne resteraient pas les bras croisés. Ils devaient déjà s’efforcer de rompre le sort que Brama et Anila avaient tissé.
Ils entendirent le vrombissement d’un nid d’ailes-vibrantes et contournèrent prudemment le bosquet d’où il provenait pour se diriger vers un autre. Après de longues journées de marche ininterrompues, ils étaient enfin de retour à l’endroit où ils avaient laissé Sehid-Alaz la nuit où le cristal s’était brisé.
Les branches des adicharas étaient toujours figées. Les fleurs fermées. Ils s’arrêtèrent devant l’arbre qui avait failli tuer le Roi des asirim. Çeda s’agenouilla près de lui et posa la main droite sur le sable. Elle invoqua le pouvoir du Grand Shangazi, le pouvoir des adicharas qu’elle sentait à peine depuis la bataille dans la caverne. Elle se projeta aussi loin que possible et explora le désert autour du bosquet. Sans résultat.
Elle se rappela la nuit où elle s’était rendue dans les champs en fleur pour découvrir si elle était la fille d’un Roi. Elle s’était piquée avec une épine empoisonnée et avait failli le payer de sa vie. La Matrone Zaïde avait tatoué sa main et son poignet pour la sauver. Elle avait toujours pu sentir les arbres avec plus ou moins d’intensité, mais le poison des adicharas avait décuplé cette faculté. Elle se demanda si la destruction du cristal avait changé les arbres de manière fondamentale. Était-ce pour cette raison que sa perception s’était émoussée depuis cette nuit fatidique ?
Elle savait qu’elle prenait un risque, mais elle devait le faire. Elle tendit la main vers l’arbre.
Emre écarquilla les yeux et la saisit aussitôt par le poignet.
— Çeda, mais qu’est-ce que tu fais ?
Elle libéra sa main avec calme.
— Le poison ne peut plus me tuer.
— Tu n’en sais rien.
— Je le sais.
Elle se reconcentra sur l’arbre. Il était malade. Il agonisait et la branche vers laquelle elle tendit la main ne bougea même pas. Elle pressa le centre de sa paume contre une grosse épine, comme elle l’avait fait des années plus tôt. Puis elle sentit la piqûre. Et la brûlure du poison.
Quand elle était enfant, elle avait découvert sa mère pendue par les pieds à l’entrée de Tauriyat. Elle s’était alors entaillé la main, puis avait ramassé une poignée de sable et avait fait un vœu à haute voix pour que le désert l’entende. Elle répéta les mêmes gestes, mais ne fit pas de vœu. Elle murmura une supplique.
— Venez à moi, Sehid-Alaz. Venez. Nous avons besoin de vous.
Le sable poissé de sang glissa entre ses doigts et tomba sur les racines noueuses de l’arbre.
La jeune femme entendit alors le vent souffler à travers le bosquet. Elle entendit le sable fouetter les feuilles. Elle attendit un long moment, mais le désert refusa de s’adresser à elle.
Elle se leva, la mine triste, et se tourna vers Emre.
— C’est terminé.
Emre posa une main sur son épaule et la serra.
— Tu as fait tout ce que tu as pu.
Ils se dirigèrent vers un chemin conduisant hors du bosquet, mais à peine avaient-ils fait quelques pas que Çeda sentit quelque chose. Elle pivota sur les talons et vit le sol frémir au pied de l’arbre. Une tête portant une couronne apparut. Sehid-Alaz émergea de sa tombe de sable.
Çeda avait toujours éprouvé un mélange de crainte et de respect en sa présence. Ce n’était plus le cas. Il avait fait beaucoup de tort à la tribu. Il le savait et cela se voyait à la manière dont il la regardait. Elle ne détourna pas les yeux et ce fut lui qui cligna des paupières le premier. Il baissa la tête et contempla Fille du Fleuve.
— Mon cœur est heureux que tu aies survécu, déclara-t-il d’une voix rauque.
— J’ai survécu, dit Çeda. Mais beaucoup n’ont pas eu cette chance. Macide, par exemple.
— Je sais, se contenta-t-il de dire.
Çeda sentit la colère monter en elle.
— Vous avez des regrets ?
— Plus que je peux les compter.
— Vous l’avez trahi.
— Parce que je pensais qu’il nous avait trahis.
— Vous étiez le Roi de notre peuple à Sharakhaï jadis. Vous nous protégiez et, d’une certaine manière, c’est ce que vous avez essayé de faire quand vous avez donné à Hamid la permission de tuer Macide. Mais vous savez désormais que ce n’est pas seulement la tribu qui est en danger. C’est le désert tout entier. Nous devons le protéger. Vous, moi, la tribu et les asirim.
Pour une raison étrange, Sehid-Alaz ne reprit pas la parole de vive voix. Il s’exprima dans la tête de la jeune femme.
Je protégerai toujours la tribu.
— Non, dit Çeda en montrant les arbres. Vous allez faire cette promesse devant les adicharas. Vous allez la faire devant le désert.
Le regard de Sehid-Alaz glissa vers Emre avant de revenir se poser sur la jeune femme. Elle savait pourquoi l’ancien Roi hésitait tant. Il avait été obligé de respecter les termes d’une promesse faite par d’autres pendant quatre siècles. Il ne voulait pas que cela se répète. Il ne voulait pas être de nouveau soumis à des maîtres qui refusaient de négocier, qui refusaient de le considérer comme un égal. Mais Çeda était convaincue qu’il fallait en passer par là et elle était certaine qu’il le savait également.
— Je protégerai toujours la tribu, déclara-t-il de sa voix rauque. Et en la protégeant, je protégerai tous les peuples du désert.
Çeda le crut et hocha la tête.
— Emre et moi allons retourner dans la vallée pour reprendre le contrôle de la tribu.
— Les asirim ne peuvent pas vous accompagner.
Sehid-Alaz leva le bras et toucha l’arbre qui avait essayé de le tuer. Il le fit avec une tendresse extrême, comme s’il songeait à cette ultime étreinte et au repos éternel qu’elle aurait pu lui apporter.
— Si nous partons, les adicharas mourront.
Peut-être était-ce un effet du poison qui coulait dans ses veines, ou un présent de Sehid-Alaz, mais Çeda s’aperçut soudain qu’elle sentait de nouveau les asirim. Ils étaient là, dans les bosquets qui entouraient la cité, cachés sous le sable, prêtant leur force aux adicharas.
Quand Sehid-Alaz la regarda de nouveau, une détermination farouche brillait dans ses yeux.
— Retourne dans la vallée, Çedamihn Ahyanesh’ala. (Il se tourna vers Emre.) Va, Emre Aykan’ava. Prends la tête de la tribu, car je sais désormais qu’elle est davantage à toi qu’à moi. Mais reviens vite, car je crains que la fin soit proche.
Le sol frémit autour de ses pieds et il s’enfonça dans le sable avant de disparaître.
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