Sharakhaï T5 : La Porte vers l'au-delà

Bradley P. Beaulieu · Chapitre 11 sur 72

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Sharakhaï T5 : La Porte vers l'au-delà

Chapitre 9

 

 

Meryam crut que son cœur allait s’arrêter quand elle vit l’inconnu traverser calmement la haie en entraînant Yasmine. Des graviers s’incrustèrent dans la plante de ses pieds tandis qu’elle s’élançait à leur poursuite. Elle atteignit le rempart végétal et se fraya un chemin à travers sans prêter attention aux branches qui l’égratignaient.

Lorsqu’elle arriva de l’autre côté, l’homme – un solide gaillard qui portait des habits de bûcheron – s’éloignait d’un pas lourd en direction de l’ancienne forêt de chênes. Meryam ne pouvait pas voir le visage de Yasmine. Elle ne savait pas si elle était évanouie. Ou pire. Un homme maigre attendait à la lisière du bois. Il tenait les rênes de deux chevaux. Dès qu’il aperçut Meryam, il les lâcha et se précipita vers elle. La bravoure naïve de la jeune fille se transforma alors en pure terreur. Elle n’avait pas songé à crier quand elle était dans le labyrinthe, mais elle le fit à cet instant.

Cela n’arrêta pas l’inconnu qui fondit sur elle en quatre longues enjambées. Il plaqua une main sur sa bouche et la tira dans la forêt comme un vulgaire sac de navets.

Meryam se débattit de toutes ses forces dans l’espoir de se libérer et de gagner le pavillon en courant. En vain. Quelques secondes plus tard, l’homme la bâillonna avec un vieux chiffon et un goût infect se répandit dans sa bouche tandis qu’on la soulevait et qu’on la jetait en travers de la croupe d’un cheval. L’homme maigre la foudroya du regard.

— Cesse de te débattre, petite. (Il agita un poignard devant ses yeux.) Ce sera moins désagréable pour toi.

Meryam eut l’impression que ses os se transformaient en gelée. Elle n’était plus qu’une masse de chair tremblante et gémissante. Un bandeau se pressa contre ses yeux alors qu’elle commençait à pleurer.

— Assez ! siffla l’homme maigre. (Il était si près qu’elle sentit son haleine infâme.) Si j’entends encore un bruit, je te jure que tu n’aimeras pas ce que je te ferai !

Mais elle ne pouvait pas s’en empêcher. Elle pleura tout au long du voyage à travers la forêt et elle pleurait encore quand les chevaux s’arrêtèrent et qu’on la jeta dans ce qui devait être un chariot – un chariot couvert à en juger par l’écho de sa respiration précipitée. Le bâillon et le bandeau étaient toujours en place. Ses chevilles et ses poignets étaient toujours attachés. Elle frissonna de peur en songeant qu’on l’avait peut-être séparée de Yasmine, mais, un instant plus tard, elle entendit un grognement douloureux tandis qu’on jetait sa sœur dans le véhicule. Bien malgré elle, elle éprouva un lâche soulagement à l’idée que Yasmine était prisonnière avec elle. Elle n’osait imaginer ce qu’elle aurait fait si elle s’était retrouvée seule avec ces deux hommes.

Le hayon claqua et le chariot s’engagea sur un chemin parsemé d’ornières à une allure tranquille. Meryam essaya de dire quelque chose, mais le bâillon rendait ses mots inintelligibles. Yasmine voulut répondre, mais à peine avait-elle ouvert la bouche qu’on frappa sur la paroi les séparant du banc du conducteur.

— Qu’est-ce que j’ai dit ? hurla l’homme maigre.

Les deux jeunes filles restèrent silencieuses.

Comment pouvait-on faire une chose pareille ? Comment pouvait-on enlever les deux filles d’un roi et s’échapper comme si de rien n’était ? Ce n’était pas normal. Ce n’était pas un rapt ordinaire. Il était clair que ces deux hommes ne craignaient pas d’être arrêtés et cette idée décuplait la peur de Meryam.

Où allaient-ils ? Que feraient-ils d’elles quand ils arriveraient ? Allaient-ils demander une rançon ? les assassiner ? les violer ? Mille scénarios terrifiants défilèrent dans la tête de la jeune fille, et chacun d’eux impliquait un visage mauvais et une haleine répugnante.

Au bout de plusieurs heures, le chariot s’arrêta et on les conduisit dans un endroit qui était sec, mais qui sentait l’humidité. Des charnières grincèrent et le claquement métallique d’une porte retentit, aussitôt suivi du cliquetis d’une clé dans une serrure. Meryam se redressa tant bien que mal et rampa sur le sol crasseux jusqu’à ce qu’elle trouve Yasmine. Celle-ci lui assena un coup d’épaule et Meryam grimaça. Elle crut d’abord que sa sœur était en colère contre elle, puis elle sentit ses doigts sur la corde qui entravait ses poignets. Elle comprit qu’elle essayait de la libérer. L’opération prit un certain temps, mais Yasmine réussit à défaire le nœud. Meryam se tourna et lui rendit la pareille.

— Pauvre idiote ! grinça Yasmine dès qu’elle fut débarrassée de son bâillon. Pourquoi est-ce que tu ne t’es pas enfuie ?

Meryam la regarda d’un air stupéfait.

— Je voulais te sauver !

— Et comment aurais-tu pu faire ça ? Comment une petite princesse aurait-elle pu arrêter deux hommes ?

— Eh bien ! je ne sais pas moi ! (Des larmes envahirent ses yeux.) Je voulais juste… (Elle éclata en sanglots et sa respiration se transforma en une succession de hoquets irréguliers.) Par tous les dieux ! ils vont nous tuer, n’est-ce pas ? Ils vont nous trancher la gorge et jeter nos corps aux corbeaux !

— Oh, arrête un peu ! S’ils avaient voulu nous tuer, ils l’auraient déjà fait.

Meryam chassa ses larmes en clignant des paupières et essaya de maîtriser la sensation d’étouffement qui la gagnait. Ce fut seulement quand elle prit la mesure des dernières paroles de sa sœur que l’étau qui comprimait sa poitrine commença à se desserrer. Ces hommes avaient un but. Meryam et Yasmine étaient des princesses, alors ils avaient sans doute l’intention d’obtenir quelque chose de leur père, le roi Aldouan.

La jeune fille se tourna et observa la prison. C’était un ancien silo. Le sol avait été nettoyé, mais il y avait encore des grains dans les recoins. L’unique source de lumière était un petit trou irrégulier en haut d’un mur de pierre.

— Je crois qu’il est assez grand pour qu’on puisse passer à travers, dit Yasmine.

Meryam leva la tête.

— Tu es capable de te transformer en hibou, maintenant ?

Yasmine n’eut pas le temps de répondre.

La serrure cliqueta et la porte s’ouvrit à toute volée. Le colosse barbu entra avec une carafe et un sac en toile. Meryam songea qu’il allait peut-être se mettre en colère parce qu’elles s’étaient débarrassées de leurs liens, mais il se contenta de grogner sans manifester la moindre surprise.

— Personne ne vous entendra si vous criez, dit-il. Sauf moi. Et si je vous entends, je viendrai coller une baffe à celle qui n’a pas crié. C’est compris ? (Il posa la carafe et le sac par terre.) Je sais ce que vous pensez. Et si on crie toutes les deux ?

Meryam comprit qu’il leur tendait un piège, mais elle ne put résister.

— Et si nous crions toutes les deux ?

— Je viendrai avec mon couteau.

Ces paroles la glacèrent d’effroi, mais elles attisèrent la témérité de sa sœur. Yasmine avança, s’arrêta devant le colosse et leva un doigt à quelques centimètres de son nez.

— Vous avez une idée de ce que mon père va vous faire quand il mettra la main sur vous ?

L’homme contempla le doigt dressé.

— Pas vraiment, dit-il.

Puis il fit un pas et gifla Meryam d’un revers de main, si fort qu’elle s’effondra en tourbillonnant. Elle entendit la suite à travers les sifflements de ses oreilles.

— Mais je peux te promettre une chose. La prochaine fois que tu me mets ton doigt sous le nez, je ne me contenterai pas de coller une baffe à ta jolie petite sœur.

Meryam avait sombré dans un monde de douleur. Sa joue droite était en feu et son coude – qui avait heurté le sol quand elle était tombée – lui faisait si mal qu’elle se demanda s’il n’était pas fracturé. L’homme sortit et ferma la porte d’un coup sec. La serrure cliqueta et le bruit de ses pas s’éloigna.

Meryam sentait le goût du sang dans sa bouche. La douleur reflua avec lenteur et elle effleura l’intérieur de sa joue avec la pointe de la langue. Elle grimaça et gémit aussitôt. Elle avala le sang et reprit son exploration buccale avec précaution. Ses dents avaient fendu la chair à plusieurs endroits.

Yasmine s’agenouilla près d’elle et esquissa un sombre sourire. Elle attrapa sa sœur par le menton et examina son visage, puis se tourna et ouvrit le sac. Il contenait une miche de pain croustillante et deux saucisses de forme curieuse. Elle saisit la miche à deux mains, la sépara en deux parties plus ou moins égales et tendit la plus petite à Meryam.

Elle s’assit sur le sol, face à la porte, et la contempla comme si elle avait l’intention de l’ouvrir par la seule force de sa volonté. Elle mordit dans son morceau de pain et se mit à mâcher avec un manque d’élégance affligeant.

— Alu tout-puissant ! lâcha-t-elle la bouche pleine. Mais pourquoi est-ce que tu n’es pas allée chercher de l’aide ?

— Ma reine ?

C’était Basilio qui l’appelait depuis la pièce voisine. Curieusement, sa voix se mêla à celle de Yasmine, comme si les tons graves faisaient écho à la peur de sa sœur.

— Entrez, dit Meryam.

Le claquement des talons en cuir sur les dalles en marbre se transformait en son étouffé lorsqu’il marchait sur un tapis. Il entra d’un pas vif… et s’arrêta net en découvrant qu’elle ne portait rien d’autre qu’une chemise de nuit. Il tourna la tête et recula vers la porte voûtée qu’il venait de franchir.

Meryam leva les yeux au plafond.

— Je vous ai dit d’entrer, il me semble.

— Voulez-vous que j’aille chercher votre peignoir ?

— Il fait trop chaud.

Meryam se redressa sur un coude, glissa les jambes hors du lit et agita les pieds dans l’espoir de chasser les désagréables vestiges de son rêve. Quand elle comprit qu’elle n’y arriverait pas, elle ôta son collier – le collier de Yasmine – et le jeta sur le matelas. Elle avait parfois l’impression qu’il pesait des tonnes.

— Entrez et allez donc me chercher un peu d’eau.

Basilio s’exécuta. Il se dirigea vers une table et lui apporta ce qu’elle demandait sans lever les yeux. Le soleil matinal fit briller le verre émeraude lorsqu’elle le porta à ses lèvres gercées. Elle en but la moitié d’un trait.

— Vous avez des nouvelles, je suppose ?

Elle vida le verre et le tendit à Basilio pour qu’il aille le remplir.

— En effet, répondit le diplomate en lui rapportant le verre plein.

Il le lui donna en gardant les yeux rivés sur un coin de la pièce.

— Vous voulez bien arrêter ? grogna Meryam.

La gêne du diplomate lui rappela combien elle avait maigri. C’était la première fois qu’elle y prêtait attention depuis qu’elle s’était découvert des sentiments pour Ramahd.

— C’est si pénible que cela de me regarder ?

— Pas du tout, ma reine. (Le crâne dégarni de Basilio s’empourpra tandis qu’il contemplait la carafe.) C’est juste que ce ne serait pas convenable.

— Dans ce cas, concentrez-vous sur mes yeux. J’ai l’impression de parler à une cigogne qui a le torticolis !

Il obéit et la regarda comme un hibou halluciné.

— J’apporte une bonne nouvelle du front. Notre flotte a repris Ishmantep.

— C’est une bonne nouvelle, en effet.

Après avoir vu la reine Alansal à bord du navire du Roi Emir, Meryam avait craint que les troupes des deux monarques convergent vers la cité pour l’attaquer. C’était pour cette raison qu’elle avait ordonné aux amiraux d’intensifier leurs efforts. Ishmantep, le caravansérail le plus important sur la route de Malasan, était aux mains des troupes d’Emir depuis des mois et il jouait un rôle crucial dans le plan que Meryam avait imaginé pour tenir les Malasaniens à l’écart de Sharakhaï.

— Et Samandar ?

Samandar était un autre caravansérail important sur la route septentrionale de Miréa. C’était un point stratégique qui permettait de ravitailler une flotte d’invasion en eau.

— Nous poursuivons nos efforts, mais nous avons subi des pertes importantes. Les Miréens ne le lâcheront pas facilement.

— Je ne m’attendais pas à ce qu’ils le fassent. S’ils perdent Samandar, ils n’auront pas d’autre choix que se replier sur Aldiir.

Les troupes miréennes et malasaniennes finiraient sans doute par se rassembler, mais la manœuvre n’était pas simple. Après Ishmantep et Samandar, les caravansérails les plus importants étaient Aldiir et Ashdankaat, et aucun n’était assez grand pour accueillir autant de soldats, pour leur fournir assez d’eau et de nourriture. Chaque armée devrait donc mettre en place des routes de ravitaillement, mais la flotte kundhanaise avait reçu l’ordre de harceler celles des Miréens et la flotte qaimirienne celles des Malasaniens. De nombreuses caravanes avaient été attaquées et détruites, empêchant ainsi que des tonnes de nourriture, d’eau et de fourrage arrivent à destination.

Meryam semblait avoir réussi à retarder la seconde invasion de Sharakhaï, et cela devrait lui laisser le temps de régler un autre problème de première importance.

— Où en sommes-nous à propos de Beht Zha’ir ?

L’enthousiasme de Basilio se volatilisa aussitôt.

— Les Vierges ont suivi plusieurs offrandes. Elles les ont vues pénétrer dans les champs en fleur et s’offrir aux adicharas.

Meryam ne put retenir un petit sourire.

— Parfait.

Toutes les pièces s’emboîtaient. Le recteur du collegium avait accepté de l’aider sans faire trop d’histoires. Des années plus tôt, son frère, sa femme et leur fils de trois ans avaient été assassinés par les Hôtes sans Lune parce qu’ils avaient refusé de verser une prime destinée à garantir la sécurité de leur modeste auberge dans le Croissant rouge.

Meryam avait récupéré une fiole de son sang afin de s’assurer de sa loyauté, mais il était peu probable qu’elle en aurait besoin. Le recteur continuerait à lui obéir, pour des raisons personnelles. Il n’en allait pas de même avec l’Enclave. Elle n’avait aucun moyen de récupérer le sang de ses dirigeants sans s’attirer leur inimitié et elle avait donc décidé de se plier à leurs caprices. La tête du cercle intérieur, Prayna, affirmait ne plus vouloir se mêler de politique, mais ce n’était qu’une façade destinée à cacher un désir si profond qu’elle en avait à peine conscience. Les mages de la cité avaient des relations tendues avec les Rois, certes, mais imaginons un instant qu’on les laisse agir à leur guise ?

— À leur guise ? avait répété Prayna quand Meryam lui avait présenté son offre dans une antichambre des appartements royaux.

— Dans une certaine mesure, bien entendu, avait précisé Meryam.

Prayna avait haussé un sourcil élégant.

— Les nouveaux Rois et les nouvelles Reines ont donné leur accord ?

— Je ne leur ai pas demandé leur avis, et je ne le leur demanderai pas, avait répondu Meryam. Ce n’est pas à eux de décider qui est libre et qui ne l’est pas.

— Et en contrepartie, vous voudriez que nous envoyions certaines personnes dans les champs en fleur ?

— C’est cela.

Les yeux sombres de Prayna avaient dévisagé Meryam.

— Vous nous demandez d’assassiner pour vous.

Meryam avait haussé les sourcils.

— Je vous demande de nous aider à construire un monde dans lequel les mages sharakhiens ne vivront pas dans une peur constante ! Que représentent une poignée de vies en comparaison de cela ? Les vies des pires individus de la cité, qui plus est !

— Et que se passera-t-il quand tout sera terminé, Meryam shan Aldouan ? Que se passera-t-il quand la cité sera entre vos mains ?

Meryam avait alors compris qu’elle ne s’était pas trompée au sujet de Prayna. La mage était restée dans l’ombre pendant si longtemps qu’elle avait le plus grand mal à contenir ses envies. Des envies de liberté, certes, mais aussi de pouvoir et de domination. C’était une femme comme Meryam les aimait.

— Vous pourrez faire ce que vous voudrez, mais si vous continuez à me servir, comme je l’espère, nous nous occuperons ensuite de Malasan. Puis de Miréa. Et même de Kundhun. Vous participerez à la naissance d’un empire, Prayna, et une bonne partie de cet empire pourrait vous revenir.

Les grands yeux en amande de Prayna s’étaient adoucis.

— Je remarque que vous n’avez pas parlé de Qaimir.

Meryam n’avait pas sourcillé, mais son cœur avait accéléré dans sa poitrine. Elle aurait dû se douter que Prayna rassemblerait des informations avant leur rencontre. Elle avait dû apprendre qu’il y avait des troubles à la cour d’Almadan.

— Il y a des problèmes dans mon propre pays, c’est vrai, mais nous les réglerons rapidement.

Ramahd s’était échappé avec Mateo et le duc Hektor II. Meryam avait fait pendre le père de ce dernier, qui était également son oncle, parce qu’il avait conspiré avec Ramahd et Mateo pour la destituer. Hektor Ier était mort, mais son fils était toujours en vie et la conjuration n’avait pas été écrasée. À en croire le dernier rapport qu’elle avait reçu, les trois rebelles se cachaient dans le désert, mais ils avaient peut-être regagné la cité depuis. Meryam les avait cherchés en vain. Ramahd avait fait beaucoup de progrès dans l’art de déjouer ses sortilèges de surveillance. Et elle avait eu tant de problèmes à régler qu’elle avait fini par renoncer. Elle ne se faisait cependant aucune illusion. Elle savait qu’ils reviendraient tôt ou tard et qu’ils causeraient de nouveaux ennuis. À Sharakhaï ou à Qaimir.

Prayna avait pris le temps de réfléchir.

— Vos mages sont occupés à se battre sur le front oriental. Je ne pourrai pas les remplacer à moi toute seule.

— Vous avez quelqu’un en tête ?

— Plusieurs personnes, oui. Je suis sûre que je peux convaincre Nebahat de se joindre à nous, et, quand ce sera chose faite, cinq ou six mages suivront.

Meryam avait souri. Aucun doute n’était possible : Tulathan pavait bel et bien le chemin qui la conduirait à son but. Les personnes dont Prayna parlait étaient des membres de l’Enclave. Nebahat faisait même partie du cercle intérieur. Avec six ou sept mages de cet acabit sous ses ordres, son objectif serait à portée de main.

Meryam s’arracha à ses pensées. Par tous les dieux ! comme il faisait chaud ! Basilio était toujours là, avec autant de présence qu’un mannequin de couturier. Elle fit couler un peu d’eau au creux de sa paume pour se rafraîchir le visage et la nuque.

— Et les arbres ?

— Comme vous l’aviez prévu : ils ont pris les offrandes…

— Ce ne sont pas des offrandes, Basilio. Ce sont des scarabées. Des scarabées des Hôtes sans Lune.

Le diplomate hocha la tête avec une certaine réticence.

— Ils ont pris les scarabées avec leurs branches et les fleurs se sont éteintes. Et les arbres voisins se sont étiolés à leur tour.

Il tenait toujours la carafe dans les mains. Il la posa sur la table et, quand il se tourna de nouveau vers Meryam, il n’y avait plus la moindre trace de gêne sur son visage. Son expression était grave.

— Ma reine, permettez-moi de parler franchement. Vous voulez punir les criminels qui ont tué votre sœur et votre nièce. Je ne peux pas vous le reprocher, mais ne croyez-vous pas qu’il faudrait s’assurer que les malheureux que nous envoyons à la mort sont bel et bien des scarabées des Hôtes sans Lune ?

Meryam ôta sa chemise de nuit et la jeta sur le lit. Basilio était plus déterminé qu’elle l’avait imaginé, car il ne tourna même pas la tête. Elle enfila la robe en soie vermillon qu’une domestique avait préparée la veille, puis reprit la parole.

— Vous me surprenez, Basilio. À vous entendre, on ne peut pas être un scarabée si on ne joue pas du sabre. Les guerres ne se déroulent pas seulement sur les champs de bataille. Il y a ceux qui financent la cause. Ceux qui fournissent des abris pour aider les criminels à échapper à la justice. Ceux qui cachent la vérité qui permettrait d’identifier ces immondes individus et d’avancer sur le chemin de la paix.

— Certains doivent appartenir à une de ces catégories, certes, mais…

— N’y a-t-il pas des membres de votre famille qui ont été tués au cours de l’attaque de la passe sanglante ? Trois de vos cousins ne sont-ils pas allés nourrir la Grande Mère ce jour-là ? Laissant trois veuves derrière eux ? et sept enfants qui ont dû grandir sans père ?

— Si, mais cela ne justifie pas de tuer des gens au hasard. Certaines personnes vous comparent à Cahil le Confesseur en ville. Le ressentiment qui se développe va…

— Assez ! cria Meryam. Je suis venue dans le désert avec un but, Basilio. Si vous ne voulez pas m’aider à l’atteindre, dites-le-moi tout de suite, et je vous renverrai à Qaimir. Mais si vous voulez rester, sachez bien que je ne reculerai devant rien pour traduire les Hôtes sans Lune en justice !

Basilio soutint son regard pendant quelques instants, stupéfait, puis toute son énergie sembla l’abandonner et il baissa les yeux.

— Je souhaite rester, Meryam. Je suis votre fidèle serviteur. Je l’ai toujours été. Une partie de mon travail consiste à vous guider, à soulever des problèmes qui vous ont échappé. Je continuerai de le faire, et je continuerai d’obéir aux ordres de ma reine.

Meryam pesa ses mots et sa sincérité. Curieusement, elle avait été favorablement impressionnée par sa tirade. Basilio était plutôt obséquieux et elle savait qu’il lui avait fallu rassembler tout son courage pour critiquer les choix de sa reine.

— Je souhaite que vous continuiez de me conseiller, Basilio, mais je ne dévierai pas de la route que je me suis fixée. (Elle lui tourna le dos.) Serrez.

Le corsage se contracta autour de sa poitrine tandis qu’il tirait sur les cordons.

— Vous avez l’intention de retourner à la caverne aujourd’hui ?

— Bien sûr. J’y retournerai chaque jour jusqu’à ce que je sois sûre que tout se passe comme prévu.

Basilio noua les cordons de la robe.

— Eh bien ! je vais prendre congé alors.

Les bruits de ses pas s’éloignèrent tandis qu’il quittait la pièce. Meryam récupéra le collier de perles rouges sur le lit, le passa à son cou et se dirigea vers la porte. Elle traversa le palais du soleil, descendit plusieurs escaliers et pénétra dans la caverne. Elle monta sur les marches de la plate-forme et observa le sommet du cristal en espérant, en priant. Les dieux ne durent pas l’entendre, car les facettes étaient toujours aussi sèches. Puis elle se concentra comme si sa volonté était capable d’influer sur la réalité et leva la tête vers la tresse végétale accrochée au haut plafond. Elle était sèche, elle aussi.

Elle fit de son mieux pour digérer sa déception.

— Tu as dit toi-même que ça prendrait du temps.

La caverne avala ses paroles et elle eut l’impression d’être seule au monde, oubliée de tous. Elle attendit un long moment dans l’espoir qu’il se passerait quelque chose, mais elle finit par renoncer. Elle venait de poser un pied sur le tapis de racines quand elle entendit quelque chose. Un petit « flac ! ».

Elle pivota sur les talons, leva la tête et gravit les marches de la plate-forme en courant, prenant appui sur la rambarde pour aller plus vite. Elle arriva au sommet et vit une goutte brillante accrochée à l’extrémité de la tresse végétale. Sous ses yeux, la goutte se détacha et tomba comme une étoile filante avant de s’écraser sur la surface étincelante du cristal. Ça avait marché ! Les scarabées sacrifiés avaient nourri les arbres avec leur sang et les arbres avaient envoyé leur essence jusqu’ici. Cet outil, cette grande machine fabriquée par les dieux fonctionnait de nouveau. Meryam posa un doigt sur la surface humide du cristal avant de le porter à sa bouche. Une vague d’énergie comme elle n’en avait jamais connu la submergea. Elle eut l’impression d’avoir bu de la lumière de lune, un élixir distillé par Tulathan en personne.

Voilà ce dont j’ai besoin, pensa-t-elle.

— Je sais que tu attends depuis trop longtemps, Yasmine, mais l’attente touche à sa fin.

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