Sharakhaï T5 : La Porte vers l'au-delà
Chapitre 46
Baiser de la Nuit vrombit tandis que Sehid-Alaz le brandissait dans les airs.
Çeda avait senti le pouvoir du Grand Shangazi à de nombreuses reprises jadis, mais jamais avec une telle acuité. Pressée par le désespoir, elle leva la main droite et quelque chose se passa. Elle n’eut pas seulement l’impression de faire partie intégrante du désert, mais d’être sa maîtresse et sa créatrice. Elle s’abreuva alors de son énergie et une terrible bourrasque frappa Sehid-Alaz. Le Roi des asirim fut projeté en arrière, tourbillonna comme un fétu de paille et percuta le mur intérieur de l’arène avant de s’effondrer, sonné. Tous les asirim présents se figèrent, puis reculèrent en regardant Çeda avec des yeux brillants de peur.
— Que personne ne lève la main sur les Rois, leur dit-elle. Personne ! Ils sont désormais sous ma protection.
Les asirim se rassemblèrent et continuèrent à reculer en gémissant. Qu’avaient-ils vu qui les terrifiait à ce point ? Çeda n’en avait aucune idée, et ce n’était pas le moment de poser la question.
La bataille faisait rage autour d’elle. Elle ramassa Fille du Fleuve qui gisait sur le sol damé et s’en servit pour trancher les liens qui entravaient les poignets et les chevilles d’Ihsan. Celui-ci ne réagit pas et elle le traîna jusqu’à Husamettín qu’elle libéra à son tour. Elle s’apprêtait à se tourner vers Cahil quand elle remarqua une femme dans les gradins, à l’autre bout de l’arène. Elle portait une robe rouge et observait la bataille avec un large sourire. Comme une princesse le jour de son anniversaire.
Par tous les dieux ! c’était la Reine Meryam.
Elle tourna brusquement la tête vers la jeune femme. Elle avait assisté à l’arrivée de Macide et de son groupe sous le couvert d’un sort de dissimulation, mais le regard de Çeda venait de lui faire comprendre que le voile magique avait été levé.
— Libère-moi ! cria Cahil.
Çeda baissa les yeux. Elle avait presque oublié où elle était.
Elle envisagea un instant d’abandonner le Roi Confesseur à son sort, puis s’agenouilla et trancha ses liens. D’autres soldats apparurent dans les gradins : une dizaine de Vierges du Sabre, des chevaliers qaimiriens en armure de plates et une quarantaine de Lances d’argent en cotte de mailles et tabard blanc qui portaient des boucliers ornés de douze shamshirs disposés en éventail.
Cahil récupéra son marteau d’armes qu’un asir avait jeté par terre. Un peu plus loin, Husamettín ramassa Baiser de la Nuit. Ihsan s’était enfin réveillé. Il s’était levé et chancelait. Il regardait la bataille qui faisait rage autour de lui avec des yeux écarquillés, comme s’il vivait un cauchemar.
— Assez ! cria-t-il.
Mais la bataille continua.
Une horde de Lances d’argent se précipitèrent vers Çeda en brandissant leurs sabres. Husamettín se tenait à côté d’elle et ils se battirent ensemble, sifflant pour échanger des avertissements et s’indiquer leurs positions respectives afin d’être plus efficaces.
Cahil approcha en faisant tournoyer son marteau d’armes doré. Sümeya, Kameyl et Macide le rejoignirent et se jetèrent dans la mêlée.
Çeda avait accès à l’énergie du désert et elle l’utilisa pour invoquer des rafales de vent et de terre qui projetèrent les soldats en arrière, mais ces efforts l’épuisaient, et, plus elle terrassait d’adversaires, plus il en arrivait. Les lames étincelaient au soleil. L’acier frappait l’acier. Le sang coulait à flots. Tout le monde se battait, y compris Ihsan qui avait ramassé le sabre et le bouclier d’une Lance d’argent qui avait été tuée. Mais par tous les dieux ! l’ennemi était trop nombreux.
Une Vierge du Sabre de la Reine Meryam se battait comme un démon. C’était une furie aux instincts soigneusement affûtés et Çeda avait le plus grand mal à résister à ses assauts. La guerrière pivota et frappa avec son bouclier – un coup si puissant qu’il assomma presque Çeda. Elle avança d’un pas pour achever son adversaire désemparée quand une flèche se planta dans sa nuque. D’autres suivirent et se fichèrent dans la poitrine des Vierges les plus proches. Et celle des Lances d’argent. Un chevalier qaimirien touché à la hanche tituba et lâcha son épée pour essayer de conserver son équilibre. Shal’alara bondit vers lui et lui trancha la gorge avec son sabre.
Çeda se tourna et – que les Fileuses du Destin soient bénies ! – vit Emre. Emre ! Il dévalait les marches de l’arène en décochant des traits avec une telle rapidité que la corde de son arc était à peine visible.
— Par ici ! lança-t-il à Çeda et à ses compagnons.
Il fit un geste en direction de la rampe des gladiateurs.
C’était une excellente idée, mais l’arène était plongée dans le chaos le plus total. Les guerriers du désert se battaient entre eux, mais aussi contre les Vierges du Sabre, les Lances d’argent et les chevaliers qaimiriens.
Un petit groupe de chevaliers se tourna pour affronter un nouvel adversaire et Çeda vit Meryam lancer une tornade de feu sur deux silhouettes qui se tenaient au sommet des gradins. Ramahd Amansir étouffa les flammes avant qu’elles s’abattent sur lui et son camarade, un homme en robe qui levait les mains vers le ciel. Ils furent rejoints par plusieurs soldats qui portaient des vêtements et des armures identiques à ceux des chevaliers de Meryam.
Çeda ne savait pas ce qui se passait, mais une chose était certaine : si Ramahd était là, c’était parce qu’il n’avait pas renoncé à sa quête de justice. Il était toujours déterminé à arrêter Meryam afin qu’elle soit jugée pour ses crimes.
Soudain, le sol de l’arène se mit à trembler. La terre se déchira et se souleva. Des crevasses s’ouvrirent et des mains en jaillirent pour saisir et griffer tout ce qui était à leur portée. Comme si une compagnie de soldats avait été enterrée vivante. Des corps émergèrent. Des hommes portant des armures rouillées et des vêtements en lambeaux. Des cottes de mailles et des tabards de Lances d’argent. Ils ressemblaient à des caricatures de leurs frères vivants.
Les yeux vides, la chair déchirée et putréfiée, le corps parsemé de sang et de plaies béantes, les goules s’arrachèrent aux entrailles de la Terre. Et puis Ramahd et ses hommes ralentirent. Hamzakiir et la Reine Meryam également. Leurs sortilèges faiblirent et se dissipèrent comme les flammes d’une forge noyées par un seau d’eau glacée. Les soldats de la Reine se figèrent comme s’ils venaient d’être changés en statues de pierre. Les Vierges du Sabre subirent le même sort. Comme les guerriers de la treizième tribu. Et les Rois. Et les asirim.
Çeda ne fut pas épargnée. Elle ralentit, puis s’immobilisa. Elle avait l’impression d’être au fond d’un lac. L’air était lourd. Fluide, mais pesant. Le phénomène provoqua une réaction curieuse : plus elle se sentait écrasée, plus sa main droite la brûlait. Comme si elle avait ramassé un charbon ardent et le serrait dans l’espoir de l’éteindre.
Ses narines frémirent tandis qu’une odeur pestilentielle envahissait l’arène. Une odeur aussi caustique que la soude et aussi désagréable que des relents de poisson pourri. La jeune femme crut d’abord qu’elle émanait des goules, des cadavres de Lances d’argent. Et puis un souvenir remonta à la surface de sa mémoire. Elle connaissait l’odeur des ehrekhs. Celle de Rümayesh et, plus tard, celle de Goezhen en personne. Cette infection lui rappelait celle d’un autre.
Mais c’est impossible ! Il est mort. Rümayesh l’a tué. Je l’ai vu s’effondrer sur le sable.
Des pas approchèrent dans un grondement sourd. Çeda le sentit à travers la plante de ses pieds. Ils faisaient vibrer ses os. Du coin de l’œil, elle aperçut une silhouette massive qui se penchait pour franchir l’arche de l’entrée des gladiateurs. Elle devait mesurer près de trois mètres de haut et une impressionnante couronne d’épines ceignait son crâne.
Guhldrathen ! C’est Guhldrathen !
L’ehrekh s’arrêta, se pencha un peu plus et renifla l’air comme un briseur d’os traquant une proie. Un briseur d’os monstrueux et grotesque. Puis il se remit en marche et se dirigea vers le centre de l’arène. Çeda s’aperçut alors que ses plaies ne s’étaient pas refermées. Qu’il n’était même pas vivant. Ses yeux laiteux scrutèrent les personnes qui l’entouraient, puis celles qui se trouvaient dans les gradins. Sa poitrine était fendue et les blessures qui zébraient le reste de son corps témoignaient de la férocité avec laquelle Rümayesh l’avait affronté au cours de la bataille de la Lance noire qui avait opposé le Roi Onur à la treizième tribu. Les deux ehrekhs avaient livré un combat épique dont on parlerait encore dans dix siècles.
Une femme apparut derrière l’horrible créature. Elle portait une ample jalabiya et un hijab blanc qui faisait ressortir sa peau noire à la lumière du soleil. C’était Anila. La nécromancienne. La femme que Davud avait envoyée aux frontières de la mort afin d’éteindre un incendie à Ishmantep.
Les morts-vivants se déployèrent pour la protéger et la carcasse de Guhldrathen s’écarta pour la laisser passer. La jeune femme avança dans l’arène, les yeux rivés sur Hamzakiir.
— Je dois l’avouer : je commençais à me demander si je réussirais un jour à vous trouver, déclara-t-elle. (Elle monta sur le dos d’une goule qui se tenait à quatre pattes pour atteindre les gradins, puis adressa un signe à Guhldrathen.) Mais les ehrekhs sont des créatures extraordinaires. Même morts, ils peuvent entrevoir des fragments du futur.
Hamzakiir frissonna.
Çeda avait désormais l’impression que son bras tout entier était en feu. Elle se concentra sur la douleur. Elle sentit son cœur accélérer. Le sortilège de Guhldrathen l’écrasa un peu plus, mais la peur la poussa à persévérer. La peur de tout voir voler en éclats. L’avenir de la treizième tribu, l’avenir de Sharakhaï, l’avenir du Grand Shangazi.
La chape qui l’immobilisait se mit à fondre comme un morceau de glace posé près d’une flamme. Çeda avait l’impression que ses membres étaient en plomb, mais ils commençaient à réagir. Elle bougea la tête, le torse et les jambes avec raideur. Elle étendit alors son pouvoir aux personnes qui se trouvaient à proximité : Sümeya, Kameyl, Macide et Emre. Puis aux Rois. Tous commencèrent à se libérer de leur carcan, mais les hommes de Meryam qui les entouraient également.
Guhldrathen dut sentir qu’il se passait quelque chose d’anormal, car il se tourna, rugit et se dirigea vers Çeda d’un pas qui fit trembler le sol craquelé. La jeune femme leva Fille du Fleuve, mais elle était encore trop lente. Le sortilège s’était affaibli, mais pas dissipé. Par le souffle de la Grande Mère ! Comment pouvait-elle espérer vaincre ce monstre alors qu’elle avait l’impression d’être engluée dans un tonneau de miel ?
Guhldrathen était tellement concentré sur elle qu’il ne prêta aucune attention à Husamettín. Le Roi se redressa et frappa de taille avec Baiser de la Nuit. Le sabre vrombit de colère en laissant un voile sombre dans son sillage et s’enfonça dans un mollet de l’ehrekh. Celui-ci pivota aussitôt et Cahil en profita pour s’élancer vers lui. Il bondit et abattit son marteau d’armes sur le crâne du monstre.
Guhldrathen chancela, puis frappa Cahil d’un revers de bras. Le Roi Confesseur s’effondra et l’ehrekh leva un sabot fourchu pour lui porter le coup de grâce. Çeda, qui était enfin parvenue à se libérer complètement du sortilège, s’élança et frappa le monstre à l’épaule.
Le choc fit vaciller l’ehrekh qui manqua sa cible. Cahil roula sur le côté et battit en retraite. Une dizaine d’asirim – dont Sehid-Alaz – se rassemblèrent et se précipitèrent sur Guhldrathen. Celui-ci recula en essayant de les chasser, mais ils étaient trop nombreux et son corps putréfié n’était plus aussi vif que par le passé. Il était endommagé, lacéré, percé de toutes parts. L’ehrekh s’effondra en rugissant et ses mâchoires claquèrent comme celles d’un chien enragé.
Le sort se dissipa autour de Çeda. Quelques combattants échangèrent des coups de sabre, mais la plupart d’entre eux entamèrent un mouvement de repli qui se transforma vite en débandade.
— Où est Macide ? cria Çeda.
Elle ne le voyait nulle part.
La Reine et son escorte se dirigeaient vers une sortie à l’autre bout de l’arène. Les guerriers de la treizième tribu qui avaient pris le parti de Hamid battirent en retraite, ceux qui étaient restés loyaux à Macide se rassemblèrent. Mais Macide avait disparu.
— Là ! hurla Emre.
Il pointa le doigt en direction de la Reine Meryam et de son escorte : un solide chevalier qaimirien en armure brillante portait Macide sur une épaule. Quelques instants plus tard, la Reine franchit une arche et disparut dans le sombre passage qui s’étendait au-delà. Ses soldats la suivirent, y compris celui qui portait Macide.
Une farouche bataille opposait désormais les morts-vivants d’Anila aux chevaliers qaimiriens fidèles à Ramahd. Hamzakiir était à genoux. Il regardait Anila, une main sur la poitrine, impuissant face à la juste colère de la jeune femme.
Çeda aperçut Ramahd et ouvrit la bouche pour dire quelque chose, pour lui proposer son aide, mais elle y renonça. Elle devait protéger les membres de sa tribu avant tout.
— Avec moi ! cria-t-elle. Nous devons nous dépêcher si nous voulons sauver Macide !
Accompagnée par une dizaine de guerriers, elle courut vers l’entrée des gladiateurs et se fraya un chemin à travers le labyrinthe de couloirs aux murs de pierre. Elle déboucha dans une rue déserte et s’élança vers le nord en entendant des bruits de sabots. Elle arriva sur une place bordée de bâtiments trapus en pierre de grès et aperçut Meryam et ses hommes. Certains s’éloignaient déjà au galop.
Des guerriers décochèrent une volée de flèches et quatre Lances d’argent s’effondrèrent alors qu’elles enfourchaient leurs Akhal-Teke. Çeda bondit sur un cheval abandonné et l’éperonna. Emre, Sümeya et Kameyl l’imitèrent et la rejoignirent.
— Suivez-moi ! lança Sümeya. (Elle tira sur les rênes de sa monture fer et cuivre pour s’engager dans une ruelle.) Je connais le chemin !
Une série de passages étroits, mais dégagés et généralement rectilignes leur permit d’atteindre le grand port septentrional aussi vite qu’un faucon pourchassant une volée de corbeaux. Alors qu’ils quittaient la zone urbaine pour s’engager sur un sol poussiéreux, ils aperçurent le groupe de la Reine Meryam qui émergeait d’une avenue et se dirigeait vers quatre galions ancrés un peu plus loin.
Emre avait rattrapé Çeda et celle-ci vit qu’il tenait toujours son arc à la main.
— Fiche le camp, Emre ! lui cria-t-elle.
— Pas question !
Il avait l’air bizarre avec ses cheveux rasés. Il ressemblait à un ascète parcourant le désert en quête de paix.
— Ta tête !
— Je sais ! (Il fit ralentir sa monture pour rester à la hauteur de la jeune femme.) C’est merveilleux ! Je me sens en pleine forme !
Il poussa un cri de joie, puis éperonna son Akhal-Teke et passa devant elle. Il leva son arc, visa et décocha une série de flèches tandis qu’il se rapprochait des Lances d’argent.
— Emre ! appela Çeda.
Il l’ignora. Il continua sur sa lancée.
Çeda comprit qu’il ne l’écouterait pas. Elle invoqua alors une bourrasque qui s’abattit sur les soldats de la reine et les ralentit. Elle était loin d’être aussi impressionnante que celle qui avait balayé Sehid-Alaz dans l’arène, mais elle détourna les flèches des Lances d’argent et permit à la jeune femme et à ses compagnons de se rapprocher. Çeda aperçut Macide : il était couché en travers de la croupe du cheval du chevalier.
Ils rattrapèrent les Qaimiriens et Çeda perdit Emre de vue lorsqu’elle s’enfonça entre les cavaliers ennemis avec Sümeya et Kameyl. Elles abattirent leurs shamshirs en guidant leurs montures – visiblement entraînées à la guerre – avec leurs seules jambes. Plusieurs soldats qui se rapprochaient de Çeda s’effondrèrent, une flèche plantée entre les omoplates. Emre la protégeait.
Cahil et Husamettín attaquèrent sur l’autre flanc avec une dizaine de guerriers de la treizième tribu qui ululaient et poussaient des cris joyeux. Yndris était là, elle aussi. Elle avait du mal à se tourner vers la droite et la moitié de son visage était couverte de sang séché.
Çeda n’était plus qu’à quelques longueurs de Macide, maintenant. Devant elle, un mage de sang qaimirien se tourna sur sa selle et un fil de lumière bleutée apparut entre ses mains levées. Il écarta les bras et un arc étincelant se précipita vers Çeda.
La monture de celle-ci poussa un hennissement terrifié, puis s’effondra, les jambes tranchées au-dessus des jarrets. Çeda fut projetée dans les airs, heurta le sol et roula sur le côté pour éviter d’être écrasée par les autres chevaux. Quelque chose la frappa à la tête et un tintement douloureux envahit ses oreilles. Elle entendit des cris de surprise et de détresse autour d’elle. Elle leva la tête et s’aperçut que plusieurs chevaux avaient les jambes antérieures et les épaules couvertes de sang. Certains, qui n’avaient plus de cavalier, se cabrèrent et s’enfuirent au triple galop. D’autres s’arrêtèrent.
Emre passa tout près d’elle sur son cheval bronze. Il n’était pas blessé. Il décochait des flèches et filait droit sur Meryam et son escorte. La Reine s’en rendit compte et elle pivota sur sa selle.
Au même moment, le jeune homme lâcha l’empennage écarlate d’une flèche munie d’une pointe en acier d’ébène. Le trait partit en sifflant et toucha Meryam à l’épaule alors qu’elle projetait un cône de feu émeraude. Elle avait visé Emre, mais elle fut déséquilibrée par la flèche et le sortilège frappa les Vierges du Sabre qui formaient son arrière-garde. Deux d’entre elles basculèrent en arrière et vidèrent les étriers.
Çeda se leva et s’élança vers un cheval sans cavalier.
— Hiya ! cria-t-elle en profitant de son élan pour bondir sur le dos de l’animal. Elle lui fouetta le flanc avec les rênes et se lança à la poursuite d’Emre.
Le jeune homme avait presque rattrapé le chevalier qui transportait Macide, toujours inanimé, en croupe. Il avait tiré sa dernière flèche et il s’accroupit sur sa selle avant de bondir vers le chevalier. C’était aussi téméraire que stupide, mais il aurait pu réussir si une Vierge du Sabre n’avait pas fait claquer son fouet et enroulé l’extrémité autour du cou du jeune homme.
Elle tira sur ses rênes et la lanière de cuir se tendit, arrachant Emre à la monture du chevalier. Il tomba lourdement par terre et porta les mains à sa gorge. Juste à temps, car la Vierge attacha le fouet au pommeau de sa selle, éperonna sa monture et partit au galop en direction des galions royaux, traînant Emre derrière elle. S’il n’avait réussi à saisir la lanière de cuir, la brusque accélération lui aurait sans nul doute brisé la nuque.
Les équipages des galions hissaient déjà les voiles et plusieurs marins s’étaient rassemblés le long des plats-bords avec des arcs dans les mains. Le chevalier qui transportait Macide partit dans une direction, la Vierge qui traînait Emre dans une autre.
Par tous les dieux ! Çeda hésita pendant une fraction de seconde. La vision de Yusam défila devant ses yeux. La vie de deux personnes qui te sont proches est menacée. Tu peux sauver l’une d’elles, mais il te faut choisir laquelle.
Elle savait qu’elle prenait un risque qui pouvait se révéler terrible – catastrophique, même –, mais elle ne pouvait pas abandonner Emre. C’était au-dessus de ses forces.
Elle éperonna sa monture et accéléra sur le sable. La Vierge était ralentie par le poids d’Emre et Çeda la rattrapa rapidement. Alors qu’elle arrivait à sa hauteur, la guerrière tira un poignard de sa manche et le lança vers elle. Çeda se baissa pour l’éviter et arrêta les deux suivants avec son bouclier. Puis elle dégaina Fille du Fleuve et trancha le fouet avant que la Vierge ait le temps d’en lancer un quatrième.
Emre roula plusieurs fois sur lui-même avant de s’immobiliser. Çeda continua son chemin de crainte que la Vierge fasse demi-tour pour tuer le jeune homme. La femme en armure noire ralentit effectivement, mais au lieu de tirer sur les rênes pour faire tourner sa monture, elle dégaina son sabre et attaqua Çeda.
C’était une guerrière habile et elle résista pendant un certain temps, mais, lorsqu’elle comprit qu’elle n’était pas de taille, elle éperonna son cheval qui s’élança au triple galop en direction du galion le plus proche. De nombreux chevaliers qaimiriens embarquaient déjà par la rampe de poupe.
Alors que Çeda se tournait vers Emre qui toussait, allongé sur le sable, un cavalier passa à côté du jeune homme et se dirigea droit vers elle. C’était le Roi Ihsan. Il regardait le galion avec une expression confuse.
— Que se passe-t-il ? demanda Çeda.
Le Roi tira sur les rênes de sa monture et s’arrêta. Il tourna la tête vers la jeune femme et celle-ci eut l’étrange impression qu’il regardait à travers elle.
— Tu dois aller avec eux, Çeda.
— Quoi ? Mais qu’est-ce que vous racontez ?
Ihsan semblait perdu, partagé entre des sentiments contradictoires.
— Les carnets bleus. Ils te décrivent en train de parler avec la Reine Meryam. (Il fit un geste en direction du caravansérail.) Après tout ça.
— Mais pourquoi est-ce que vous ne m’avez rien dit ?
— On risque de changer le cours des événements si on parle trop des prophéties. Tu devrais le savoir, maintenant.
Çeda ne savait pas quoi penser. Elle n’avait aucune envie de discuter de tout cela. Elle voulait juste aider Emre.
— La vision était inexacte, dit-elle. Il n’y a pas d’autre solution.
— Non. (Les yeux d’Ihsan étincelèrent comme s’il venait de comprendre quelque chose de très important.) Elle n’est pas inexacte. Elle décrit trop de choses qui se sont déjà déroulées. Je suis sûr que nous sommes sur la bonne voie.
Il ne regardait plus à travers la jeune femme. Il la regardait avec une expression coupable, comme s’il regrettait déjà ce qu’il s’apprêtait à dire.
— Tu dois parler avec elle.
La volonté d’Ihsan se fit tout à fait claire. Parfaitement claire. Horriblement claire.
— Ne faites pas cela, Ihsan. On peut atteindre un objectif en empruntant différents chemins. Vous le savez aussi bien que moi.
— Je suis désolé, Çeda. Vraiment. Je n’ai aucune envie de faire cela, mais je n’ai pas le choix.
La jeune femme voulut invoquer le pouvoir du désert pour neutraliser la contrainte, mais la bataille avait sapé ses forces. Elle éperonna donc sa monture et s’élança vers Ihsan en dégainant son sabre. Il fallait qu’elle l’atteigne avant qu’il ait le temps de prononcer un mot.
— Va ! ordonna-t-il avec une expression intense. Rends-toi aux hommes de la Reine. Ne résiste pas. Laisse-les t’emmener à Sharakhaï.
Elle sentit la contrainte l’envelopper. Elle voulut résister, mais elle n’avait pas d’autre choix que d’obéir. La douleur envahit sa main droite et s’intensifia pour se transformer en brûlure insoutenable. Elle grinça des dents et se concentra de toutes ses forces. Quelques instants plus tard, le peu de pouvoir qui lui restait s’évanouit comme la flamme d’une chandelle exposée au vent. Elle rengaina son shamshir, tira sur les rênes de sa monture et se dirigea vers le galion à bord duquel la Vierge au fouet avait embarqué.
— Çeda ? appela Emre derrière elle. Çeda, arrête !
La confusion et l’angoisse s’entendaient dans sa voix, mais la jeune femme ne lui prêta aucune attention. Son monde se limitait désormais au galion de la Reine Meryam. Tandis qu’elle approchait, elle leva les mains pour montrer qu’elle n’avait aucune intention belliqueuse.
— Je veux parler à la Reine ! lança-t-elle.
Le navire commençait déjà à glisser sur le sable et à accélérer. Une poignée de cavaliers galopèrent vers la rampe et bondirent dans la cale plongée dans l’obscurité. Des marins tirèrent sur des cordes pour refermer l’ouverture, mais la Reine Meryam – qui observait la scène – fit un geste pour leur ordonner d’attendre un peu.
— Que me veux-tu ? cria-t-elle pour couvrir les crissements des patins.
— Nous devons parler ! lança Çeda.
Un écho des paroles d’Ihsan.
Meryam la regarda avec attention. La perplexité et la curiosité se lisaient sur son visage squelettique.
— Très bien. Monte à bord, et nous parlerons.
Sans écouter les cris d’Emre qui résonnaient derrière elle, Çeda accéléra et fit sauter son cheval à l’intérieur de la cale. La rampe se releva et se ferma avec un claquement sonore. Tout devint sombre.
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