Sharakhaï T5 : La Porte vers l'au-delà

Bradley P. Beaulieu · Chapitre 5 sur 72

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Sharakhaï T5 : La Porte vers l'au-delà

Chapitre 3

 

 

La jeune princesse Meryam souriait et riait tandis qu’elle traversait les pelouses soignées de Santríon en compagnie de sa sœur Yasmine. Elles se dirigeaient vers l’ensemble de haies qui formait un grand labyrinthe végétal. Derrière elles se dressaient les larges ailes du palais et, au-delà, la chapelle anguleuse et la pointe de la tour de Rougefaucon avec ses bannières qui flottaient paresseusement au vent. Des bannières frappées du blason royal de Qaimir, une vague se fracassant contre un rocher.

C’était une belle journée, avec quelques nuages blancs qui dérivaient dans le ciel azur. Dans les jardins du palais, on préparait la fête pour le douzième anniversaire de Meryam. Un pavillon avait été dressé. Des couronnes de fleurs étaient accrochées aux lampadaires et aux statues du jardin de pierres. La plupart de ces ornements étaient en place depuis la veille, jour de l’anniversaire de Yasmine. Un an plus tôt, Meryam en aurait conçu une certaine irritation. Leurs anniversaires avaient toujours été célébrés avec faste, mais en même temps. Les festivités étaient irréprochables, certes, mais Meryam ne pouvait s’empêcher de penser qu’elle passait au second plan. En grande partie parce que sa sœur ne manquait jamais de lui rappeler que son anniversaire arrivait un jour avant le sien.

— C’est mon anniversaire, tu sais, lui répétait-elle chaque année. On dit que c’est aussi le tien, mais c’est pour ne pas te faire de peine.

— Non, répliquait Meryam. On m’offre des cadeaux, à moi aussi.

— Bien sûr qu’on t’offre des cadeaux, enchaînait aussitôt Yasmine. Les gens ne peuvent pas faire autrement. Mais compare les tiens et les miens et tu te rendras compte que ton anniversaire n’est qu’un misérable post-scriptum au bas d’une magnifique lettre qui m’est adressée.

— Retire ça tout de suite !

Mais Yasmine ne retirait jamais rien, et Meryam finissait par comparer leurs cadeaux respectifs. Les siens étaient somptueux, mais elle avait toujours l’impression que ceux de sa sœur l’étaient davantage. Une année, elle était presque tombée en pâmoison devant le chiot lévrier qu’on avait offert à Yasmine. Celle-ci y prêtait à peine attention, mais dès que sa sœur approchait pour le caresser, elle le prenait dans ses bras et le câlinait pour l’en empêcher. Elle attendait toujours que Meryam soit en pleurs avant de lui permettre de le toucher. Et elle surveillait l’opération avec soin, comme si chaque caresse était une pièce d’or et qu’elle soit la plus cupide des usurières du royaume.

— J’ai une surprise pour toi, lui avait-elle dit quelques mois plus tôt. J’ai convaincu maman de fêter ton anniversaire séparément cette année.

Meryam avait laissé échapper un ricanement méprisant, mais plus Yasmine la regardait avec ses ravissants yeux verts, moins elle était certaine qu’il s’agissait d’une cruelle plaisanterie.

— Ce n’est pas vrai.

— Si, c’est vrai. Je lui ai dit que ce serait juste que tu aies un anniversaire rien que pour toi avant qu’on te marie à un imbécile de seigneur qui te fera une ribambelle d’enfants dont tu devras fêter les anniversaires.

Yasmine avait dit cela pour la mettre en colère, mais Meryam n’en avait cure. Elle allait avoir son anniversaire ! Elle avait alors imaginé des choses merveilleuses, des choses toujours plus incroyables. Une meute de chiots lévriers rien qu’à elle.

— Quand est-ce qu’on le fêtera ? avait-elle demandé.

Yasmine avait répondu avec une désinvolture blasée.

— Le lendemain du mien, bien sûr.

Le visage de Meryam s’était décomposé.

— Le lendemain ?

— Évidemment ! À quoi tu t’attendais ?

C’était logique, en effet, mais l’enthousiasme de Meryam avait laissé place à un profond abattement. Elle haïssait l’idée que son anniversaire soit rattaché à celui de sa sœur. Alu tout-puissant ! elle aurait préféré attendre un mois plutôt que le fêter le lendemain de celui de Yasmine, mais que pouvait-elle y faire ?

Elle avait boudé tout au long des festivités de la veille. Les cruelles paroles que Yasmine avait prononcées des années plus tôt n’avaient jamais été si vraies : son anniversaire n’était qu’un misérable post-scriptum. Et pourtant. Le lendemain, ces noires pensées s’étaient évanouies comme par enchantement. La fête en l’honneur de Yasmine était terminée, celle en son honneur était sur le point de commencer.

Père l’avait réveillée de bonne heure et l’avait conduite aux écuries pour lui présenter son premier cadeau : une selle pour son cheval. Puis elle était retournée au palais et mère lui avait offert une robe qu’elle avait commandée rien que pour l’occasion. Yasmine avait fait semblant d’être contente pour elle, mais elle avait énuméré les extravagances de la veille tout au long du petit déjeuner en sachant fort bien que sa sœur ne pourrait pas s’empêcher de faire des comparaisons et que cela lui gâcherait la journée. Elle avait longuement insisté sur le collier que lui avait offert leur père, le roi. Une pièce réalisée par un joaillier de renom. Chaque perle en céramique était un chef-d’œuvre qui avait été peint à la main. Contrairement à tous les autres cadeaux qu’elle avait reçus, Yasmine semblait très impressionnée par le bijou.

— Tu vois la rouge ? L’artisan a mélangé son sang aux pigments. Pour me protéger quand je serai reine.

En entendant ces paroles, Meryam avait pensé à leur frère, Indio, qui était mort deux ans plus tôt, terrassé par une infection qui avait déconcerté aussi bien les médecins que les mages de sang. Et à cause d’une bêtise. Deux grandes maisons du royaume étaient à couteaux tirés et Indio, qui s’imaginait – à tort – être un meneur d’hommes, avait voulu désamorcer la situation. Il avait invité les fils aînés des deux familles et les avait mis au défi de le battre au jeu consistant à poser la main sur une table et à donner des coups de couteau aussi rapidement que possible entre ses doigts écartés. Il avait décidé de commencer. Il avait pris une vieille dague d’une propreté douteuse et avait aussitôt planté la lame dans la membrane reliant le pouce à l’index. Honteux, il avait caché sa blessure jusqu’à ce qu’il soit trop tard.

Yasmine s’était rendu compte qu’elle avait commis une bévue. Elle avait ôté le collier et l’avait passé au cou de Meryam, mais elle l’avait repris dès que son visage s’était éclairci, ravie d’avoir chassé le chagrin de sa sœur pour le remplacer par la jalousie.

— Est-ce qu’il te protégera vraiment ? demanda Meryam alors qu’elles atteignaient le labyrinthe végétal.

— Bien sûr ! Je te dis qu’il y a du sang dans les pigments.

Meryam ne voyait pas bien le rapport.

— C’est un mage ? L’artisan ?

— C’est certain ! affirma Yasmine. (Elle inclina cependant la tête et ses épaules frémirent, ce qui était sa manière d’avouer qu’en fait elle n’en savait absolument rien.) Maintenant, compte. Et n’aie pas peur. Tu ne te perdras pas dans le labyrinthe. Et il n’y a pas de goules qui t’attendent au coin de chaque allée.

Elle plia les doigts et écarquilla les yeux de manière grotesque en faisant semblant de griffer la nouvelle robe de Meryam. Celle-ci éclata de rire et recula. Yasmine esquissa l’ombre d’un sourire et s’enfonça dans le labyrinthe en courant.

Les crissements de ses pas sur le gravier s’estompèrent et Meryam fit ce qu’on lui avait demandé de faire. Elle compta pendant que, dans les jardins, les domestiques s’affairaient comme des fourmis affolées. Son sourire était aussi large que l’océan. Alu tout-puissant ! Ce serait une journée mémorable !

Lorsqu’elle finit de compter, elle entra dans le labyrinthe et se déplaça sur la pointe des pieds, l’oreille tendue. Elle entendit des bruits de pas qui semblaient venir de très loin et qui s’interrompirent soudain. Yasmine s’était peut-être arrêtée, mais Meryam en doutait. Ces derniers temps, elle s’amusait souvent à faire autant de bruit que possible, puis elle retirait ses chaussures et avançait en silence pour tromper sa sœur. Mais Meryam connaissait bien le labyrinthe et elle avait appris à anticiper les déplacements de Yasmine.

Elle tendit de nouveau l’oreille et comprit qu’elle ne s’était pas trompée. Quelqu’un s’efforçait de marcher sans faire de bruit quelques allées plus loin. Elle ôta ses chaussures, ignora les picotements du gravier sur la plante de ses pieds et se dirigea vers l’ouverture menant au passage voisin avec une certaine emphase, comme si elle jouait le rôle d’un loup se préparant à bondir sur un agneau insouciant.

Yasmine accéléra et sa robe chuinta. Meryam s’accroupit et entrevit ses jambes à travers la haie. Elle se redressa et se mit à courir pour la rattraper. Yasmine sentit sa présence et s’enfuit en poussant un petit cri.

Meryam tourna à une intersection et eut le temps d’apercevoir un pan de la robe de sa sœur avant que celle-ci s’engage dans une allée voisine. Elle accéléra, certaine de sa victoire. Et puis elle entendit un grognement, un hoquet de surprise ou de douleur et des bruits de lutte étouffés.

Elle lâcha ses chaussures et courut aussi vite qu’elle en était capable.

Lorsqu’elle atteignit le coin de l’allée, elle découvrit Yasmine les yeux écarquillés comme des lunes, prisonnière d’un homme qui l’avait attrapée par-derrière et qui pressait une main énorme sur sa bouche. Il glissa un bras autour de sa taille et la souleva de terre.

Yasmine essayait de se libérer en se débattant avec frénésie. Ses cris désespérés étaient étouffés. Elle saisit le poignet de son agresseur et le serra si fort que les muscles de ses bras se contractèrent visiblement, mais l’homme était un colosse et il ne sembla même pas le remarquer. Avec un calme qui glaça le sang de Meryam, il pivota sur les talons et s’enfonça dans le labyrinthe en emportant Yasmine.

Meryam se réveilla en sursaut dans la lumière du matin.

Un rêve, songea-t-elle. Ce n’était qu’un rêve.

Il s’écoula cependant de longues minutes avant que le visage terrifié de sa sœur s’efface de son esprit.

Elle ne savait même plus où elle était. Le plafond voûté et doré à la feuille d’or n’était pas celui de sa chambre d’adolescente… et puis une vague odeur de fumée chatouilla ses narines et elle se rappela. Elle était à Sharakhaï. Dans le palais du soleil. Le palais dont elle avait pris possession. L’odeur de fumée était un vestige de l’incendie qui avait ravagé une partie du bâtiment au cours de la bataille contre les forces malasaniennes cinq mois plus tôt.

Le journal qu’elle avait lu la veille était posé sur son ventre. Il s’agissait d’un recueil de réflexions du Roi Sukru à propos du cristal qui se trouvait dans les entrailles de Sharakhaï. Les yeux irrités par l’air sec, elle posa le petit livre à côté d’elle, se redressa sur un coude et regarda à travers la fenêtre qui offrait une vue imprenable sur la partie sud de la cité et sur le désert qui s’étendait au-delà.

Elle tendit le bras vers la table de chevet, ouvrit le coffret posé dessus et en tira une fiole contenant un liquide luisant. Elle la déboucha, la but d’un trait et sentit ses douleurs, ses raideurs et – surtout – ses peurs s’évanouir. Ces élixirs étaient incroyables, mais le stock s’épuisait. Elle rangea la fiole vide dans le coffret et regarda celles qui étaient encore pleines. Il en restait une dizaine. Elle les utilisait pour contrebalancer les effets débilitants du sang qu’elle devait absorber quotidiennement pour maintenir son emprise sur Sharakhaï. Elles remplissaient très bien leur rôle, mais…

Tu en prends trop souvent, Meryam. Il n’y en aura pas éternellement.

Elle devait trouver une autre solution, elle en était consciente. Elle serait bientôt à court de fioles et elle n’était pas certaine qu’il y en ait d’autres dans tout le Grand Shangazi. Mais chaque chose en son temps. Elle réglerait ce problème plus tard.

Elle ferma le coffret et fit glisser ses doigts sur le couvercle estampé.

Celles-ci me permettront de tenir jusqu’à ce que j’obtienne ce que je veux.

Elle s’habilla, puis quitta ses appartements et convoqua Basilio, le premier ambassadeur de Qaimir à Sharakhaï et son plus proche conseiller. Il la rejoignit dans l’escalier qui conduisait aux étages inférieurs du palais.

— J’ai du nouveau à propos des propositions de paix que nous avons faites aux tribus du désert, déclara Basilio. Neylana, cheikh des Halarijans, nous a envoyé une réponse.

— Elle a accepté notre offre ?

— Je crains que non, mais elle ne l’a pas déclinée non plus. Elle y réfléchit, comme les chefs des deux autres tribus qui calquent leur politique sur la sienne.

Les rumeurs évoquant une alliance entre les tribus du désert étaient inquiétantes et c’était précisément pour cette raison que Meryam avait envoyé des propositions de paix à douze d’entre elles. Malgré les avis de plusieurs de ses conseillers, elle avait refusé d’en faire une à la treizième commandée par le cheikh Macide. C’était pourtant elle qui semblait être à l’origine de cette coalition, mais Macide était responsable du massacre de la passe sanglante, le massacre au cours duquel sa sœur, Yasmine, et sa nièce adorée, Rehann, avaient trouvé la mort. Meryam avait fait beaucoup de promesses – parfois déraisonnables – aux douze autres tribus dans l’espoir de les convaincre de se retourner contre celle de son ennemi juré ou, au moins, d’accepter de conclure une alliance avec Sharakhaï.

— Je suppose que ce genre de chose prend du temps, concéda-t-elle. Et la caverne ? Est-ce que tout est prêt en bas ?

— Oui, mais…

Basilio s’interrompit et prit une lanterne. Son nez rond et ses joues molles se colorèrent comme cela arrivait chaque fois qu’il se préparait à aborder un sujet délicat.

— Dites-moi ce que vous avez sur le cœur, Basilio.

— C’est juste que… Les vizirs et les viziras parlent beaucoup entre eux ces derniers temps.

— Au sujet de la caverne.

Basilio hocha la tête.

— Au sujet de la caverne, oui. Apparemment, ils pensent que nous ferions mieux de ne plus y mettre les pieds.

— Ils ont peur.

— Ils sont inquiets. Et ils ont de bonnes raisons de l’être. (Il fit un geste en direction de l’escalier sombre qui s’enfonçait dans les ténèbres.) La déesse Yerinde en personne y est apparue et elle a donné des ordres aux Rois.

— Ils craignent qu’elle revienne.

— Ils craignent que les rumeurs à propos de sa mort soient vraies. Ils craignent que les autres dieux interviennent de nouveau dans les affaires des Rois.

— Et ils pensent que le simple fait de s’y rendre va attirer leur attention ?

— C’est exactement ce qu’ils pensent, oui.

— Et vous aussi ?

Basilio parut gêné.

— Parfois, il vaut mieux faire profil bas.

Meryam ricana.

— Vous croyez que les dieux ont besoin d’une excuse pour tourmenter les mortels ?

Elle n’avait pas raconté à Basilio – ni à quiconque – que Tulathan s’était manifestée dans la crypte glacée où un golem était étendu sur une table. Et elle ne voyait aucune raison de le faire maintenant.

Elle se dirigea vers l’escalier, obligeant le Qaimirien à allumer la lanterne et à la rejoindre d’un pas pressé.

— Informez les autres Rois que je partage désormais leur avis, lui dit-elle. Et que nous ne nous rendrons plus dans la caverne pendant un certain temps.

— Bien, ma reine. (Basilio la regarda d’une manière étrange.) Mais… nous allons néanmoins continuer à nous y rendre ?

— Votre intuition me stupéfie, Basilio. (Une expression dépitée glissa sur le visage du Qaimirien.) Ce palais est désormais le mien. Ce que je fais entre ses murs ne regarde que moi.

— Bien, Votre Majesté.

Ils s’engagèrent dans un couloir taillé dans la pierre et, quelques instants plus tard, les premières racines apparurent. Quelques-unes, tout d’abord, sur les murs, le plafond et le sol, obligeant les deux visiteurs à faire attention où ils posaient les pieds. Puis elles se firent plus nombreuses, émergeant des fissures, des trous et des goulottes, couvrant intégralement les parois de pierre. Elles formaient un tapis si épais que Meryam avait l’impression de marcher sur plusieurs couches de nattes rugueuses.

Elle aperçut une lueur mauve à l’extrémité du passage. La lueur gagna en intensité et Basilio éteignit la lanterne. Ils arrivèrent dans la gigantesque caverne dont chaque surface était couverte par des entrelacs de racines. L’étrange cristal se dressait au milieu de l’espace dégagé. Il mesurait au moins trois fois la taille de Meryam et les parties extérieures brillaient d’un reflet violet. Quelques mètres plus loin, un escalier permettait d’accéder à une plate-forme d’observation surélevée. Une puissante odeur minérale flottait dans l’air, mais elle fut couverte par celle du bois fraîchement coupé lorsque Meryam gravit les marches.

Lorsqu’elle arriva au sommet, elle avait le souffle court. Elle s’arrêta et observa la caverne. Depuis la plate-forme surélevée, les racines ressemblaient à du tissu cicatriciel et le cristal à un fer de lance planté dans cette chair bringée. Une longue tresse végétale était suspendue au-dessus, accrochée au plafond caché dans les ténèbres.

Basilio rejoignit Meryam près de la rambarde et elle lui montra la caverne qui les entourait.

— Imaginez un peu, Basilio. Il y a quatre cents ans, ces parois étaient nues. Les adicharas n’avaient pas encore poussé. On ne leur avait pas encore fait d’offrandes. Ils n’avaient pas encore bu une goutte de sang. Leurs racines n’avaient pas encore extrait l’essence distillée des sacrifices… (Elle pointa le doigt vers la pointe du cristal.) Pour le faire couler là.

— C’est effrayant, lâcha le Qaimirien.

Il avait prononcé ces mots avec une pointe de dégoût, mais Meryam était aux anges. Elle se pencha sur la rambarde et s’abîma dans la contemplation du cristal luminescent, émerveillée par l’ensemble des événements qui avaient conduit à sa création.

— Cette chose est d’une puissance incommensurable. Elle a été créée par les dieux en personne.

— Ce qui m’amène une fois de plus à penser que nous ferions mieux de la laisser tranquille.

— Ce qui m’amène une fois de plus à penser qu’il faut s’en servir, répliqua Meryam. C’est un présent. Un présent offert au peuple du désert.

— Tous les présents ne font pas plaisir, remarqua Basilio.

Ce n’est pas le cas de celui-ci, songea Meryam.

Elle fit un geste en direction de son poignet et il le lui présenta. Elle perça sa chair avec son anneau, suça le sang et cautérisa la plaie avec le pouce dans un grésillement désagréable. Elle traça un sigil de savoir et de recherche devant elle, puis tendit la main au-dessus du cristal. Elle sentit un puits d’énergie sans fond à l’intérieur.

— Il est rempli d’énergie, lâcha-t-elle sur un ton distrait. Jamais je n’en ai senti autant. (Pas même en présence de Tulathan, mais elle se garda bien de le dire à Basilio.) C’est comme l’huile de cette lanterne. C’est un outil, Basilio. Et il nous faut trouver le moyen de l’utiliser.

Elle sentit les objections se rassembler dans la tête de l’ambassadeur, mais il ne dit pas un mot. Il avait raison d’être inquiet. Une partie d’elle l’était également. Elle savait qu’elle devait faire très attention, mais Tulathan l’avait incitée à venir ici. Et pourquoi l’aurait-elle fait sinon pour lui montrer qu’elle devait se servir de ce pouvoir pour arriver à ses fins ?

En lisant les notes de Sukru, elle avait appris que, depuis Beht Ihman, les asirim emportaient les Sharakhiens sacrifiés dans les champs en fleur et les jetaient en pâture aux adicharas pour que leur essence alimente le cristal par l’intermédiaire de la tresse végétale suspendue au plafond de la caverne.

« Le cristal est nourri par chaque goutte qui tombe de la tresse de racines, avait écrit Sukru. Au fil du temps, l’essence s’est infiltrée à l’intérieur du cristal, mais j’ignore toujours dans quel dessein. »

La tresse avait rempli sa fonction de pourvoyeuse pendant quatre siècles, mais elle était désormais sèche, tout comme la surface du cristal qui se trouvait en dessous. Il n’était pas difficile de comprendre pourquoi : il n’y avait pas eu de sacrifices depuis des mois, depuis que les asirim libérés par Çeda et Sehid-Alaz s’étaient rangés dans le camp de la treizième tribu. La source s’était tarie, mais si le sang coulait de nouveau, le cristal reprendrait sa croissance et Meryam pourrait exploiter son véritable potentiel. Comme le sang qui lui permettait de contrôler la personne à qui il appartenait, l’essence purifiée des adicharas lui permettait de contrôler le cristal.

C’était cela que Tulathan avait voulu lui faire comprendre. C’était par ce moyen que Meryam pourrait canaliser l’énergie du cristal et l’utiliser à ses fins.

Je dois nourrir les adicharas et récupérer l’essence. Mais il ne suffit pas de jeter des personnes prises au hasard au pied des arbres. Les sacrifices doivent être choisis avec soin.

— Est-ce que la Maison des Rois conserve des archives généalogiques ? demanda-t-elle.

— Il existe des archives détaillées des lignées royales.

— Et en ce qui concerne les habitants de la cité ?

Basilio secoua la tête.

— Il n’y a rien. Pas à ma connaissance, du moins.

Meryam réfléchit.

— À Almadan, on fait des recensements. Ce n’est pas le cas à Sharakhaï ?

Le visage de Basilio se plissa tandis qu’il fouillait dans ses souvenirs.

— Il me semble que le collegium en organise un tous les cinq ans.

— Et les prisonniers des camps d’internement ? Les camps où on enfermait les scarabées des Hôtes sans Lune ? Est-ce qu’il est possible de trouver leurs noms et ceux de leurs parents ? de leurs ancêtres ?

Après la Nuit des Innombrables Lames, la terrible bataille qui s’était déroulée dans le port royal et qui avait coûté la vie à Mesut et Yusam, les Rois avaient traqué les rebelles et leurs sympathisants pendant des mois. Les prisonniers avaient été internés dans des camps en attendant d’être jugés et condamnés, mais, lorsque les forces malasaniennes avaient envahi Sharakhaï, on leur avait proposé de défendre la cité en échange d’une amnistie. Ils avaient accepté et les Rois avaient tenu parole. Ceux qui avaient combattu avaient été libérés après la bataille et bon nombre d’entre eux avaient reçu l’autorisation de s’engager dans les rangs des Lances d’argent pour compenser les lourdes pertes.

Meryam était entrée dans une colère noire quand elle avait appris la nouvelle, mais tout espoir n’était pas perdu. S’il y avait un domaine dans lequel la Maison des Rois excellait, c’était bien la paperasserie administrative. Il était fort probable qu’on ait enregistré le nom des prisonniers, de leurs proches et de leur lieu de naissance après leur arrestation. Ces documents aideraient Meryam à trouver les candidats dont elle aurait besoin pour passer à l’étape suivante de son expérience.

— Je ne sais pas, répondit Basilio. Mais je vais me renseigner.

Le plan prenait déjà forme dans l’esprit de la jeune femme.

— Est-ce que Nebahat, le mage de l’Enclave, réside toujours au collegium ?

— Pour autant que je sache, oui.

— Faites-le venir ici. J’ai des questions à lui poser à propos du chancelier et des archives du collegium.

— Bien, ma reine.

— Vous pouvez regagner le palais. (Elle se tourna vers le cristal.) Je rentrerai seule.

Elle entendit à peine les bruits de pas sur les marches de la plate-forme et ne prêta aucune attention à la silhouette qui se dirigeait vers le tunnel. Elle était concentrée sur la lumière qui émanait du cristal et sur les pensées qui tourbillonnaient dans sa tête. Elle imagina un plan, un plan incomplet, mais assez abouti pour entamer des préparatifs.

— Profite des prochains jours, Macide Ishaq’ava, dit-elle. (Elle posa les mains sur le cristal et sentit son énergie latente avec plus d’intensité.) Profites-en bien, car ce sont tes derniers.

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