Sharakhaï T5 : La Porte vers l'au-delà
Chapitre 28
Tandis que le galion prenait de la vitesse, Anila gagna le centre du pont principal et ouvrit l’écoutille avec le pied. Elle descendit quelques marches et Fezek se dépêcha de remettre le panneau en place. L’obscurité l’enveloppa. C’était préférable quand elle s’adressait à la créature qui se trouvait dans la cale, mais l’absence d’aération accentuait la puanteur. Elle prit le temps de s’y habituer, car elle savait que ce n’était qu’un début.
Tandis qu’elle s’enfonçait dans les ténèbres, l’odeur devint tellement insupportable qu’elle sortit un sachet de pétales de rose séchés de sa poche et le porta à son nez. Le parfum n’était pas assez fort pour couvrir cette pestilence, mais il lui permettait au moins de garder ce qu’elle avait dans l’estomac. Elle atteignit le fond de la cale éclairée par quelques rayons de lumière qui se frayaient un chemin par les interstices de la coque. La partie avant avait été modifiée. On avait retiré tout ce qui s’y trouvait afin de créer un vaste espace, mais l’ehrekh était si grand que la cale semblait minuscule.
Guhldrathen mesurait deux fois la taille d’Anila – et même un peu plus si on comptait la large couronne d’épines qui ornait son crâne – et pesait plus de dix fois son poids. C’était une montagne de muscles avec deux queues jumelles qui ondulèrent avec paresse lorsqu’elle approcha. De lourdes menottes en acier d’ébène entravaient ses énormes poignets et ses chevilles. Elles étaient reliées aux couples de la coque par de grosses chaînes qui – jusqu’à présent – avaient résisté à la force phénoménale du monstre. Anila avait également lancé des sortilèges de nécromancie, mais elle tremblait chaque fois qu’elle pensait à ce qu’il ferait s’il parvenait à s’échapper.
Pour lui rappeler qui était le maître, elle relâcha une partie de son emprise tandis qu’elle approchait. L’âme de l’ehrekh glissa vers la mort et une vague mêlant douleur et terreur le submergea.
Guhldrathen gémit, pitoyable. Les dizaines de blessures qui parsemaient sa peau noire apparurent. La plus impressionnante était celle qui zébrait son ventre : une plaie déchiquetée et béante qui exposait ses entrailles à moitié pourries. Il tourna la tête avec lenteur, comme s’il était en proie à un délire fiévreux. Une puissante barrière de protection l’entourait, un halo de sigils qu’Anila avait tracés avec son propre sang. Elle l’avait obligé à en superviser la construction.
— Montre-moi comment créer une prison, lui avait-elle ordonné. Une prison qui te retiendra prisonnier jusqu’à ce que ma quête soit complète. Jusqu’à ce que je trouve Hamzakiir.
Comme tous les habitants du désert, Anila avait appris que Guhldrathen avait été tué par Rümayesh – une autre ehrekh – au cours de la bataille de la Lance noire qui avait opposé les Rois aux tribus rebelles. Quelques mois plus tôt, elle avait laissé Davud à la baie des Anciens et s’était rendue sur les lieux de l’affrontement. Elle y avait découvert un cimetière de vaisseaux brisés et le corps à demi enterré de Guhldrathen.
Il lui avait fallu huit jours pour le ramener d’entre les morts, mais elle n’était pas pressée. Son séjour dans le palais du Roi Sukru lui avait enseigné la patience. Et elle était arrivée à ses fins.
Les ehrekhs étaient des créatures étranges. Des créatures mystiques et anciennes qu’il était très difficile de contrôler. Maintenir Guhldrathen en vie exigeait une énergie considérable, mais le jeu en valait la chandelle. Elle l’avait obligé à utiliser sa magie pour la guider vers Hamzakiir, le mage de sang qui l’avait enlevée avec Davud et tous les étudiants de leur promotion. Il lui avait appris comment le vaincre une fois qu’elle l’aurait trouvé. Il lui avait montré comment utiliser son propre sang et tracer des sigils dans la cale du navire. Il était devenu le cœur du sortilège. Les symboles magiques qui l’entouraient lui octroyaient un don de double vue dont il se servait pour répondre aux questions d’Anila.
Mais, malgré ce pouvoir, retrouver la trace de Hamzakiir n’était pas chose facile. La vie du mage de sang était un flux complexe auquel se mêlaient des dizaines d’autres flux tout aussi complexes. Guhldrathen avait demandé à Anila de se rendre dans telle ou telle partie du désert pour obtenir les informations dont il avait besoin pour affiner ses prédictions, pour trouver le chemin qui la conduirait à Hamzakiir. Alors ils avaient voyagé. Ils avaient cherché et lu l’avenir. Les jours et les semaines s’étaient enchaînés, mais, malgré tous ces efforts, la jeune femme n’en savait pas davantage à propos de l’homme qu’elle avait juré de tuer.
— Alors ? demanda-t-elle en s’arrêtant devant l’ehrekh. Tu as entendu les réponses de cet Emre.
La tête de Guhldrathen roula sur ses épaules pour se tourner vers elle et l’extrémité d’une corne heurta le plafond en bois.
— Du sang, dit-il.
En entendant sa voix grave et rauque, Anila eut l’impression que des asticots rampaient sous sa peau.
— Tu as eu assez de sang comme ça !
Les yeux laiteux de l’ehrekh clignèrent. La mort l’avait rendu aveugle. Il ne lui restait plus que son don de précognition, sa capacité à voir au-delà du champ de vision des simples mortels.
— Les réponses que tu cherches sont à portée de main. (Sa gorge se convulsait et le rythme de ses paroles faisait songer à des vagues léchant des côtes sombres et lointaines.) Offre-moi ton sang, juste quelques gouttes, et je te les donnerai.
Anila resta silencieuse, et il agita la tête. Ses queues jumelles se mirent à frapper le sol plus fort et sur une étrange cadence. Anila eut alors l’impression que ses yeux roulaient dans leurs orbites et que le monde devenait diffus autour d’elle.
— Arrête ! aboya-t-elle en concentrant toute sa volonté sur l’ehrekh.
À la différence de l’âme des humains, l’âme des ehrekhs ne gagnait pas les rives des champs lointains. Elle restait prisonnière de leur corps et s’évanouissait au fil du temps. Une fois de plus, la jeune femme vit celle de Guhldrathen glisser vers le néant.
— Pitié ! (Ses jérémiades firent trembler la cale.) Pitié !
Elle attendit qu’il la supplie une troisième fois avant de ramener son âme et de laisser la douleur se dissiper. L’ehrekh resta silencieux pendant un moment, puis posa son regard aveugle sur elle.
— Ton sang, insista-t-il sur un ton pitoyable. Juste une goutte.
Elle envisagea de le torturer jusqu’à ce qu’il obéisse, mais s’il avait trouvé les réponses… La curiosité l’emporta. Elle approcha et perça son poignet avec son anneau de sang. Puis elle tendit la main et le monstre à langue bifide avala goulûment le filet écarlate. Quand Anila scella la plaie, il lécha ses dents maculées de rouge, puis retroussa ses lèvres dans un sourire béat.
Dieux ! quelle horrible créature !
— Maintenant, donne-moi les réponses que je cherche, Guhldrathen. Dis-moi où se trouve Hamzakiir.
— Ta quête te destine à prendre un chemin qui n’est pas aussi direct. Mais tu es proche. L’homme qui est mort sous le sable et qui est revenu…
— Emre ?
Guhldrathen hocha la tête.
— Suis celui qui l’a trahi et tu trouveras Hamzakiir.
« Celui qui l’a trahi ». Il devait parler de Hamid, l’homme qui avait attaqué Emre et qui avait essayé de le tuer.
— Et où va Hamid ?
— À Mazandir, répondit Guhldrathen avec un méchant sourire. Les vents du destin le portent vers Mazandir.
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