Sharakhaï T5 : La Porte vers l'au-delà

Bradley P. Beaulieu · Chapitre 31 sur 72

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Sharakhaï T5 : La Porte vers l'au-delà

Chapitre 29

 

Quand Ihsan et les autres Rois atteignirent le Meunier Rebelle, les couleurs de l’aube nimbaient déjà le ciel. Pendant que les marins se préparaient à lever l’ancre, Ihsan conduisit la femme, Varal, dans une cabine du pont inférieur et l’attacha sur une couchette avec une corde. Depuis son départ du domaine d’Osman, il n’avait cessé de l’observer dans l’espoir de découvrir un indice prouvant qu’elle était autre chose qu’une charpentière de marine d’âge mûr. En vain.

— Est-ce que c’est vrai ? demanda-t-il lorsque la corde fut bien serrée. Tu n’as aucun souvenir de Nalamae ?

La contrainte d’obéissance qu’il avait lancée sur elle s’était déjà dissipée – il faudrait qu’il cherche pourquoi lorsqu’il en aurait le temps –, mais Varal répondit sur-le-champ.

— Non, Votre Excellence. Tout cela est un terrible malentendu. Je vous le jure. Je ne connais pas ces femmes ! Elles m’ont attaquée et enlevée alors que je me trouvais dans l’écurie du port. Elles sont vraiment folles si elles croient que je suis la réincarnation de je ne sais quelle déesse !

Ihsan était convaincu qu’elle était sincère, mais la vision qu’il s’efforçait de concrétiser depuis si longtemps décrivait trois Rois découvrant la déesse dans une écurie. Yusam avait écrit qu’elle était faible et qu’elle pressait une main contre une plaie profonde au ventre. Ce n’était pas tout à fait ainsi que les choses s’étaient passées – Varal n’était pas blessée –, mais c’était plus précis que la plupart des prédictions du Roi aux Yeux de Jade. Le compte-rendu de la vision ne décrivait pas la déesse. Il racontait seulement qu’elle avait une auréole de lumière dorée autour de la tête et que cette auréole devenait plus brillante au fur et à mesure qu’elle se vidait de son sang. C’était déjà très important, mais c’était la suite qui avait stupéfié Ihsan. Elle racontait que trois femmes se précipitaient vers la stalle de la déesse le sabre à la main et qu’elles étaient accompagnées par une voix qui semblait « briser les cieux ».

C’était la description de la voix d’Ihsan. Ce passage avait été la première chose qui avait poussé Ihsan à croire qu’il pouvait récupérer son pouvoir. Yusam avait souvent répété qu’il avait rarement des visions aussi claires que celle-ci. Il l’avait déclaré de vive voix et il l’avait écrit à de nombreuses reprises dans les notes qu’il rédigeait dans les marges de ses carnets. Des notes qui renvoyaient souvent à d’autres visions ayant un lien avec celle-ci.

C’était terriblement frustrant d’être si près du but et de ne pas savoir ce qu’il convenait de faire. Il était possible que Varal ne soit pas la réincarnation de la déesse. Il était possible que le seul but de la vision ait été de montrer qu’Ihsan récupérerait sa voix. Ou qu’il s’en servirait à ce moment-là. Et puis il y avait un mystère qui tourmentait le Roi Éloquent depuis des mois : le mécanisme des retours de Nalamae pouvait-il contrecarrer les visions afin de garantir sa renaissance ? Si tel n’était pas le cas, comment expliquer que Yusam – malgré tous ses efforts – ne soit jamais parvenu à prévoir et à localiser ses précédentes réincarnations ?

— Seigneur Roi ? appela Varal.

Perdu dans ses pensées, Ihsan leva la main pour poursuivre la conversation en langage des signes. Il se ressaisit et se gratta la nuque pour donner le change.

— Je crains que votre véritable nature soit encore à déterminer, dit-il. D’une manière ou d’une autre.

— Vous pouvez m’ordonner de faire tout ce que vous voulez ! s’écria-t-elle en se redressant autant que possible sur la couchette. (Elle était presque à bout de souffle.) Je vous dirai tout ce que vous voulez ! Je vous prouverai que je ne suis qu’une simple Sharakhienne.

Ihsan lui adressa un sourire triste.

— Je ne vous poserai qu’une seule question, et je n’utiliserai pas mon pouvoir pour vous obliger à répondre.

Elle sourit alors que le navire s’ébranlait.

— Je vous écoute, seigneur Roi.

— Des siècles durant, Nalamae s’est cachée pour échapper aux autres dieux et ceux-ci devaient la traquer pendant des dizaines d’années avant de retrouver sa trace. Si elle a pu les tromper eux, des êtres créés par les anciens dieux en personne, comment vous, de votre propre aveu simple charpentière de marine, pourriez-vous savoir si elle s’est réincarnée en vous ?

Varal ouvrit la bouche à plusieurs reprises avant de parvenir à articuler une réponse.

— Je le saurais, c’est tout.

Mais la petite flamme d’espoir qui brillait dans ses yeux pâlissait déjà. Elle se laissa retomber sur la couchette et contempla le plafond. La flamme vacilla, puis s’éteignit.

Ihsan sortit et ferma la porte derrière lui avant de remonter sur le pont. Le soleil se levait à l’est – un œil brillant à demi ouvert. Autour d’eux, le port se réveillait. Sur les ponts d’une dizaine de navires formant une caravane, les équipages s’affairaient et se préparaient à hisser les voiles pour se diriger vers les deux grands phares qui encadraient le passage menant au désert. Un sloop qui les avait devancés ralentissait pour permettre à deux galions royaux de l’arraisonner.

Les officiers des galions demanderaient également à inspecter le Meunier Rebelle, mais Ihsan leur ordonnerait de ne jeter qu’un rapide coup d’œil et de lui donner l’autorisation de poursuivre sa route, comme il l’avait fait à leur arrivée à Sharakhaï. Le Roi Éloquent avait caché un autre passage important des carnets bleus à ses camarades. Un passage qui décrivait Çeda chevauchant à travers le désert en brandissant son sabre, comme si elle s’apprêtait à décapiter un homme.

« La suite, avait écrit Yusam, était noire, pleine de sang et de terreur. Je me suis réveillé en hurlant. Ce n’est pas ce que j’ai vu qui est important, mais ce que j’ai ressenti. De l’avidité et de la méchanceté. Une jalousie si intense qu’elle pousserait un homme à commettre n’importe quel péché. C’est une des rares visions au cours desquelles j’ai vu à travers les yeux d’un autre. Je pense qu’il s’agissait d’un ehrekh. Oui, c’était probablement ça. Les émotions étaient trop inhumaines pour qu’il en soit autrement. »

Ihsan était convaincu que cette vision se déroulerait ici et aujourd’hui, mais il n’en avait parlé à personne de crainte de rompre le fragile lien qui les guidait vers Nalamae.

Le passage se terminait ainsi :

« Une lumière apparaît. Une lumière aussi intense que les ténèbres. La présence malveillante est repoussée et n’a pas d’autre choix que de retourner là d’où elle est venue. »

Une étincelle, songea Ihsan. Certaines personnes doivent s’enflammer afin de pouvoir briller.

Le sloop s’éloigna du point de contrôle après avoir reçu l’autorisation de poursuivre son chemin. Le Meunier Rebelle ralentit et le pilote l’immobilisa entre les deux galions. Une Lance d’argent avec une mâchoire proéminente et un insigne d’inspecteur royal sur son tabard blanc monta à bord en tenant une tasse de kahve fumant. Il la leva pour saluer Ihsan.

— Permission de contrôler le navire ? demanda-t-il sur un ton jovial.

Ihsan s’arrêta au milieu du pont. Il était sur le point d’utiliser sa voix pour lui ordonner de ne jeter qu’un rapide coup d’œil dans les cales, mais il resta muet. Quelque chose ne se passait pas comme prévu. Çeda manquait à l’appel.

— Seigneur ? demanda l’officier.

— Oui, bien sûr, dit Ihsan en instillant une dose de pouvoir dans ses paroles. Contrôlez, contrôlez. Vous ne trouverez rien de répréhensible.

— Je n’en doute pas, seigneur.

L’officier leva de nouveau sa tasse et cligna de l’œil en ouvrant la bouche.

Ihsan le suivit sur le pont inférieur en cherchant un moyen de faire durer l’inspection le plus longtemps possible, mais Cahil décida de les accompagner, l’empêchant ainsi d’intervenir. L’officier ouvrit la porte de la cabine où était enfermée la charpentière de marine, jeta un coup d’œil à l’intérieur, puis referma. Au cours de ce bref moment, Varal l’implora du regard, mais il ne lui prêta aucune attention et se comporta comme si la pièce était vide. Il visita les autres cabines, inspecta rapidement la soute, puis adressa un hochement de tête aux deux Rois.

— Mes seigneurs, je pense que cela suffit.

Ihsan se demanda quoi faire. Il ne pouvait pas se servir de sa voix en présence de Cahil et il était hors de question de s’en servir contre Cahil. Celui-ci paierait le meurtre d’Osman, mais le moment n’était pas encore venu.

Ils remontèrent sur le pont et le Roi Éloquent se tourna vers l’inspecteur.

— Il vous arrive de trouver des choses interdites ? demanda-t-il.

— De temps en temps. Des briques de lotus noir. Des esclaves cachés. Un jour, il m’est même…

— Excusez-moi ! le coupa Cahil. Nous avons un long chemin à parcourir avant le coucher du soleil.

Il posa une main sur l’épaule de l’inspecteur et l’entraîna vers la passerelle, mais pas avant d’avoir foudroyé Ihsan du regard.

— Oui, bien sûr, dit l’officier en levant sa tasse en guise d’ultime salut.

À peine avait-il prononcé ces paroles que des marins se rassemblèrent sur le flanc bâbord du galion. Puis un cri d’alarme retentit et des soldats pointèrent le doigt en direction de quelque chose qui se trouvait au-delà de la proue, légèrement sur bâbord. Ihsan ne pouvait pas voir de quoi il s’agissait et il courut jusqu’au pont avant.

À cent mètres de distance, une gigantesque créature avec des jambes arquées, des cornes en spirale et deux queues ondulantes contournait une ligne basse de rochers.

— Ehrekh ! cria un marin à bord d’un galion. Ehrekh !

Mais ce n’était pas un ehrekh. C’était Goezhen, le dieu du chaos.

Comme c’est étrange ! J’éprouve autant de terreur que de soulagement à sa vue.

Le dieu s’élança à grands bonds sur le sable et la distance qui le séparait des navires se réduisit à une allure inquiétante.

— Arrêtez-le ! hurla Ihsan en utilisant son pouvoir. Sortez les arbalètes ! Armez les balistes ! Allez chercher les flèches avec les pointes en acier d’ébène !

Le Roi Éloquent avait rencontré Goezhen au cours de la nuit de Beht Ihman et il n’avait jamais oublié l’angoisse qui lui avait noué le ventre quand le dieu sombre l’avait regardé avec ses yeux jaunâtres. Il l’avait observé des pieds à la tête, avec avidité, mais patience, comme s’il savait qu’un jour il se repaîtrait de la chair des Rois.

Cette même angoisse se réveilla tandis que Goezhen allongeait ses foulées et accélérait l’allure. Sa couronne d’épines – plus épaisse autour de ses cornes de bélier – scintilla à la lumière du matin alors que la première baliste tirait. La lourde flèche fila droit vers sa cible… et se fracassa contre la main que le dieu leva pour l’arrêter.

— Je vous ai dit d’utiliser les flèches avec les pointes en acier d’ébène ! cria Ihsan.

Une autre baliste tira à son tour, mais le trait manqua l’ehrekh et passa en sifflant au-dessus de ses cornes noires. Les mécanismes des machines de guerre cliquetaient tandis que les servants se dépêchaient de recharger. Des soldats en blanc se rassemblèrent le long des plats-bords. Une volée de carreaux d’arbalète partit dans le claquement aigu des cordes. Goezhen fit glisser ses queues jumelles devant lui et souleva un nuage de sable qui empêcha les arbalétriers d’ajuster leurs tirs. Les traits noirs passèrent au-dessus de sa tête avant d’incurver leur trajectoire et de se perdre dans le désert.

Goezhen approchait toujours. Il courait, ramassé sur lui-même, les bras écartés, serrant et desserrant les poings. Ihsan s’aperçut qu’il était comme hypnotisé, incapable de détourner les yeux. Il y parvint au prix d’un effort surhumain et tourna la tête en direction des quais qui dessinaient une grande courbe.

Il ne vit aucune cavalière. Aucune Çeda brandissant son sabre.

Il avait pourtant tout préparé avec soin. Il était convaincu que ce moment était la clé qui permettrait de déverrouiller la mémoire de Nalamae, mais ses certitudes fondaient comme des chandelles au milieu d’un incendie. Il sentait les sabots fendus de Goezhen frapper le sable. Il entendait son souffle court. Les poils de ses bras et de sa nuque se hérissèrent non pas parce qu’il avait peur, mais parce qu’il était subjugué par le pouvoir du dieu sombre qui se précipitait vers lui.

Une baliste eut le temps de tirer une nouvelle flèche avant que Goezhen atteigne le premier galion. Par miracle, le trait effleura son épaule gauche et une gerbe de sang noir monta dans les airs. Goezhen se redressa en poussant un long grondement de douleur, puis se pencha de nouveau et percuta la coque du galion avec l’épaule droite. Le choc fut si violent que la proue se brisa et que le navire tout entier pivota sur ses patins en bois de glisse. Les marins perdirent l’équilibre et roulèrent sur le pont. Plusieurs furent projetés par-dessus bord. L’un d’eux fut écrasé par un sabot du dieu sombre lorsque celui-ci se tourna et s’élança en direction du Meunier Rebelle.

Un flot de soldats jaillit des deux phares tout proches. Ceux qui étaient armés d’arbalètes visèrent et tirèrent. Les autres chargèrent en brandissant leurs lances et leurs sabres. Mais Goezhen était terrifiant. Il enroula une queue autour de la gorge d’un homme et s’en servit comme d’un fléau. Puis il jeta le malheureux sur un groupe de Lances d’argent et balaya les plus proches d’un revers de bras, les envoyant tourbillonner dans les airs. En quelques instants, les soldats passèrent de trente à une poignée seulement.

Goezhen éclata de rire en contemplant son œuvre, puis il pivota, saisit le plat-bord du Meunier Rebelle à deux mains et se hissa sur le pont avant. Husamettín rugit et abattit son grand sabre. La lame s’enfonça dans la cuisse du dieu qui poussa un hurlement de douleur. Il se redressa et frappa, mais le Roi esquiva l’attaque.

Cahil arriva avec un bouclier et son marteau d’armes. Il porta deux coups tandis que Husamettín montait sur le plat-bord et sautait sur le sable en évitant de justesse les poings rageurs de Goezhen.

Zeheb, qui n’avait pas encore retrouvé son embonpoint, chargea en tenant deux boucliers hérissés de pointes métalliques. Il n’eut pas le temps de porter un coup. Goezhen s’accroupit et posa une de ses énormes mains sur le pont.

Cahil eut le temps d’abattre son marteau d’armes… et le pont commença à se fendre. Autour du dieu, les planches se plièrent, se tordirent et se brisèrent en formant une vague qui s’étendait. Les marins, les soldats et les Rois furent soulevés et projetés dans les airs dans un vacarme assourdissant. La vague se propagea jusqu’à la poupe où s’était réfugié Ihsan et celui-ci subit le même sort que les autres. Il aperçut brièvement le ciel, puis le désert.

Il atterrit lourdement sur le sable. Ses poumons se vidèrent et des ondes de douleur remontèrent le long de son dos et de sa hanche droite. Des étoiles parsemèrent son champ de vision tandis qu’il roulait sur le côté. Il cracha les grains de sable qui étaient entrés dans sa bouche et se redressa à genoux. Goezhen se tenait au centre du navire. L’intégralité du pont supérieur avait été arrachée ainsi qu’une bonne partie du flanc tribord. Ihsan aperçut la cabine dans laquelle Varal était attachée sur une couchette. La charpentière de marine poussa un hurlement lorsque Goezhen s’enfonça dans le ventre du navire. L’inspecteur à la tasse de kahve était là, lui aussi. Il avait dû descendre sur le pont inférieur pour se cacher.

Goezhen l’attrapa par la tête et le jeta par-dessus son épaule. L’homme, la tasse et le kahve s’égaillèrent dans différentes directions.

Ihsan se leva alors que le dieu concentrait son attention sur Varal.

— Seigneur des Ténèbres ! laissez-la en paix ! hurla-t-il.

Il avait prononcé ces paroles en utilisant une quantité de pouvoir qu’il n’avait jamais utilisée auparavant, mais cela ne sembla pas avoir le moindre effet.

Alors que Goezhen tendait la main vers Varal, une flèche siffla et se ficha dans son poignet. Une gerbe de sang noir jaillit dans l’air brûlant du désert.

Goezhen l’arracha, mais une autre se planta dans son épaule. Ihsan se tourna, encore sonné, et aperçut quatre femmes à cheval qui galopaient vers le dieu blessé. Çeda montait le cheval de tête avec Sümeya en croupe. Coordonnant ses mouvements avec ceux du cheval, la fille de Husamettín se leva en prenant appui sur les épaules de Çeda et bondit vers la poupe du Meunier Rebelle.

Les yeux écarquillés, Ihsan la vit passer au-dessus du plat-bord et atterrir sur le gaillard d’arrière. Profitant de son élan, elle exécuta un saut périlleux et plongea dans la brèche que Goezhen avait pratiquée dans le pont. Elle bloqua un coup de queue avec son shamshir et atterrit près de Varal dans la cabine.

Malgré la menace que la guerrière représentait, Goezhen se concentra sur Çeda. Celle-ci sauta à terre dans un mouvement plein de souplesse et toisa le dieu.

— Goezhen ! cria-t-elle.

Elle ressemblait à une héroïne des temps anciens, sa main tatouée levée vers le ciel, les doigts écartés. Goezhen se laissa tomber sur le sable et la regarda avec une expression fascinée. Ihsan également. Pour une raison inexplicable, la main de la jeune femme semblait s’être transformée en puits d’énergie.

Dans un mouvement à peine perceptible, la jeune femme baissa la main droite et leva la gauche pour brandir une sorte de petite boule. Par tous les dieux de sang et de pierre ! cela ressemblait à un œil !

Goezhen esquissa un mouvement de recul, puis poussa un rugissement et leva un bras en se détournant. Comme si on venait de lui jeter de l’acide au visage. Il frappa le sol de son sabot, et une vague de sable se dressa devant lui avant de filer vers Çeda en s’élargissant.

Kameyl siffla une série de notes tandis qu’elle galopait à bride abattue vers Çeda. Celle-ci se tourna et saisit le bras que sa camarade lui tendait. Kameyl la tira vers elle et la fit glisser sur la croupe de sa monture.

Pendant un instant, Ihsan crut que les deux femmes allaient réussir à échapper à la vague de sable, mais celle-ci était trop rapide. Elle s’abattit en sifflant et emporta Çeda, Kameyl et leur monture. Plusieurs personnes furent happées par l’implacable tsunami minéral qui poursuivit sa route et avala Ihsan. Le sable lui laboura la peau. Les pierres le coupèrent comme des lames de couteau. Un rugissement assourdissant envahit ses oreilles. Il eut l’impression qu’une montagne s’effondrait sur lui et il fut projeté en arrière.

Pendant un long moment, il n’entendit rien d’autre qu’un tintement suraigu. Il était incapable de différencier le haut du bas. Et puis le monde s’apaisa. Le nuage de poussière commença à se dissiper et des bruits de combat résonnèrent.

Husamettín, Çeda et Cahil affrontaient le dieu du chaos. Ihsan tourna la tête vers la cabine de Varal et vit que la charpentière de marine avait disparu. Elle était tombée sur le sable. Alors que Sümeya l’aidait à se lever, elle baissa les yeux et regarda un petit objet rond qui se trouvait par terre. L’œil que Çeda avait brandi. La jeune femme avait dû le lâcher quand la vague de sable l’avait emportée.

Goezhen frappa Cahil d’un revers de main et le projeta contre la coque d’un galion avec son marteau d’armes. Le Roi Confesseur s’effondra et le dieu se tourna vers Husamettín tandis qu’une de ses queues s’enroulait autour de la cheville de Kameyl et la lançait au loin. Husamettín chancela et porta une main à sa gorge. Le souffle de Goezhen était toxique.

Le Roi des Lames posa un genou à terre et le dieu pivota vers Çeda qui venait juste de lui assener un coup au mollet. La jeune femme recula précipitamment… puis ralentit alors que ses pieds s’enfonçaient dans le sable. Elle se redressa et blêmit en voyant le dieu lever les deux mains au-dessus de sa tête.

— Non ! cria Ihsan en s’élançant vers elle.

Mais il était trop tard.

Goezhen abattit ses poings sur la silhouette recroquevillée de la guerrière, mais, à l’instant où ils la frappèrent, elle se transforma en statue de pierre et vola en éclats comme un vase qui s’écrase sur un sol dallé.

L’instant suivant, une colonne de sable se dressa à bonne distance de Goezhen et Çeda apparut au milieu. Dans la même position qu’au moment de sa disparition : recroquevillée, les bras au-dessus de la tête. Elle regarda autour d’elle avec des yeux écarquillés.

Goezhen sentit que le vent était sur le point de tourner et il pivota vers la femme qui avait été Varal. Elle ne l’était plus. Enfin, plus tout à fait. C’était désormais la réincarnation de Nalamae.

Pendant un moment, tout le monde resta figé. Puis Nalamae se dirigea vers Goezhen d’un pas déterminé, une expression avide sur le visage. Goezhen poussa un rugissement et chargea. Nalamae s’élança au pas de course et leva une main vers le ciel. Le marteau d’armes de Cahil, qui était tombé près de son propriétaire, s’arracha au sol et fila vers la paume ouverte de la déesse dans un éclair doré.

La suite resterait gravée dans la mémoire d’Ihsan jusqu’à la fin de ses jours. Nalamae bondit vers Goezhen alors que la main griffue de celui-ci sifflait dans l’air. Il ne fut pas assez rapide. Le marteau d’armes s’écrasa contre sa mâchoire proéminente. Une lumière aveuglante jaillit du point d’impact. Une terrible explosion fit trembler le désert.

Goezhen fut projeté en arrière, incrédule, le regard halluciné. Il s’écrasa contre la coque du cotre endommagé, mais se redressa aussitôt. Une de ses queues claqua comme un fouet. Un arc de ténèbres bouillonnantes jaillit de son extrémité et fondit sur Nalamae. Celle-ci leva le marteau d’armes de Cahil en le tenant à deux mains et le tendit devant elle comme un talisman. Une lumière intense enveloppa l’arme et aveugla tous ceux qui regardaient. L’arc de ténèbres s’écrasa dessus et se sépara en deux pointes qui s’enfoncèrent comme des lances dans la coque du galion qui se trouvait un peu plus loin. Mais il ne pénétra pas le cœur du bouclier de lumière.

Nalamae poussa un cri retentissant et lança le marteau. L’arme fendit l’air en sifflant et frappa Goezhen à la base d’une de ses grandes cornes en spirale. Il y eut un claquement sec aussitôt suivi du bruit assourdissant de l’impact. La corne se brisa et tourbillonna vers le ciel.

Le marteau d’armes décrivit une grande courbe et revint se nicher dans la main de la déesse. Goezhen la regarda avec un mélange de peur et de stupéfaction. Puis, comme un tapis de cendres soulevé par une bourrasque, sa peau commença à se craqueler et à s’émietter. Nalamae poussa un nouveau cri et relança le marteau. L’arme fila droit sur sa cible et un soleil explosa au centre de la poitrine de Goezhen.

Le dieu du chaos se transforma en grand nuage de cendres noires qui s’abattirent sur le sable comme des feuilles mortes. Petit à petit, le nuage se dissipa et disparut. Et tout le monde comprit.

Goezhen n’était plus.

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