Sharakhaï T5 : La Porte vers l'au-delà
Chapitre 21
Un lever de soleil éclatant baignait l’horizon occidental, un affrontement de nuances dorées qui viraient au brun orangé et au cinabre avant de se fondre dans un bleu ciel de plus en plus sombre. Çeda, Sümeya, Kameyl et Jenise avaient conduit leur chariot vers le nord, en direction du domaine d’Osman, l’ancien guerrier des arènes devenu homme d’affaires. Il avait accepté de les héberger tandis qu’elles préparaient l’enlèvement de dame Varal et avait donné congé à ses domestiques pour éviter d’éventuelles fuites.
Çeda et ses camarades s’étaient installées au premier étage qui était occupé par une succession de chambres somptueuses. Une épaisse couche de poussière recouvrait le sol et les meubles. Les lits n’avaient ni draps, ni couvertures. Personne ne semblait avoir dormi là depuis des années. Après avoir fait le ménage dans celle qui offrait la meilleure vue sur la cour gravillonnée du domaine, Çeda s’assit sur une chaise extravagante installée près du lit tout aussi ridicule qui jurait avec le reste du mobilier et de la décoration. Dame Varal ronflait doucement, allongée sous les couvertures. La charpentière de marine que la jeune femme avait enlevée en espérant qu’elle était bien la réincarnation de la déesse Nalamae. Les effets du puissant soporifique que Sümeya lui avait administré commençaient à se dissiper.
La porte s’ouvrit et Sümeya entra.
— Un problème ? demanda Çeda.
Kameyl et Jenise patrouillaient dans les environs pour s’assurer que le chariot n’avait pas été suivi jusqu’au domaine qui se trouvait au nord des Champs fertiles et à l’ouest du réservoir de la cité.
— Pas pour le moment, répondit Sümeya en se laissant tomber sur une chaise en face de Çeda.
Elle examina Varal pendant quelques instants, puis tourna la tête vers le bâton noueux de Nalamae qui était appuyé contre un coin de mur près d’une fenêtre. Çeda l’avait rapporté de la vallée de la treizième tribu, l’endroit où la dernière incarnation de la déesse avait trouvé la mort.
— Tu crois vraiment que c’est elle ?
C’était une bonne question, la seule question qui méritait d’être posée, en fait. Après avoir vu la charpentière de marine attaquée dans le bassin de Yusam, Çeda n’avait jamais douté qu’elle la trouverait et la sauverait des griffes de Goezhen, mais, depuis qu’elle avait quitté le port, une terrible angoisse la rongeait : n’avait-elle pas bouleversé la vie de cette femme pour rien ?
— Je l’espère, répondit-elle enfin.
Sümeya chercha une position plus confortable sur sa chaise.
— Je comprends que tu veuilles rester prudente, Çeda, mais l’heure n’est pas aux paris. Nous devons savoir.
Çeda haussa les épaules.
— Une chose est sûre : c’est bien la femme que j’ai vue dans le bassin de Yusam.
— Cela ne signifie pas forcément que ce soit la réincarnation de la déesse.
— J’avais espéré qu’elle me reconnaîtrait, que ma présence déclencherait quelque chose en elle, mais on dirait que ça n’a pas été le cas.
— Et toi ? demanda Sümeya en pointant le doigt vers les tatouages qui couvraient la main droite de sa camarade. Tu as dit que tu pouvais sentir la déesse comme tu sentais le désert.
Çeda serra le poing et élargit son champ de perception dans l’espoir de déceler un soupçon d’essence divine dans le corps de la charpentière de marine.
— Je ne sens rien, mais cela ne veut pas dire que ce n’est pas Nalamae. Il est possible qu’elle ne se soit pas encore éveillée.
Sümeya sembla déçue. Elle fit rouler ses épaules et contempla la chaise sur laquelle elle était assise d’un air agacé.
— Ce truc a été fabriqué par un bourreau ou quoi ? (Elle se pencha en avant et posa les coudes sur ses genoux.) Et Goezhen ? Tu crois que nous avons empêché son attaque ?
Çeda haussa de nouveau les épaules. Elle avait l’impression d’être un bout de bois entraîné par des courants qu’elle n’avait aucun moyen de contrôler. Après la capture de Varal, elles avaient prévu de retourner dans la vallée au pied du mont Arasal, là où la plupart des membres de la treizième tribu s’étaient réfugiés. Mais Çeda était de moins en moins certaine d’avoir modifié le cours de l’histoire. Et si leur intervention n’avait servi qu’à attirer l’attention de Goezhen ? Le dieu noir allait-il débarquer ici même ? Les attendait-il dans la vallée cachée ?
Cela ne changeait rien à l’affaire. Quoi qu’il arrive, Goezhen allait les attaquer, et, si Nalamae ne s’éveillait pas, Çeda ne pourrait pas le vaincre. Elle mourrait. Et bien que cela soit déjà très ennuyeux, ce n’était pas le pire. Si Nalamae ne prenait pas conscience de sa véritable nature, Goezhen la trouverait et la tuerait également. Une bonne fois pour toutes.
— Vouloir démêler les fils du destin, c’est un truc à devenir folle, déclara la jeune femme. Je comprends pourquoi il manquait quelques flèches au carquois de Yusam.
— Eh bien ! quoi que les Fileuses du Destin nous réservent, ne restons pas plantées là comme des faisans apeurés. Nous ferions mieux de partir. Dès ce soir. (Sümeya regarda la pièce avec un mélange de dégoût et de méfiance.) Je n’aime pas cet endroit.
Çeda renifla.
— On croirait m’entendre il y a trois ans.
Sümeya sourit.
— Cela ne signifie pas que je me trompe.
— Tu es trop méfiante. S’il y a quelqu’un qui a toutes les raisons du monde d’en vouloir aux Rois, c’est bien Osman.
— Je suis sûre qu’il a d’excellentes raisons de leur en vouloir, mais je sais reconnaître un homme au bout du rouleau quand j’en croise un. Ce type peut craquer à l’instant où il verra des Lances d’argent dans l’allée de son domaine.
— Non, il nous protégera.
— Tu es prête à tout parier là-dessus ?
Des années plus tôt, Çeda lui avait accordé une relative confiance, mais l’Osman des arènes et l’Osman qui vivait dans ce domaine étaient deux personnes différentes.
— En vérité, non. Mais les autres solutions sont tout aussi dangereuses.
Le plan original prévoyait qu’Osman leur fournirait un chariot attelé et que, le cas échéant, il les abriterait une heure ou deux après l’enlèvement de Varal au port royal. Les quatre guerrières comptaient quitter Sharakhaï au plus vite et embarquer à bord de la Mariée Rouge, le navire qui les avait amenées à Sharakhaï deux mois plus tôt, mais elles avaient appris que des dizaines de bâtiments patrouillaient autour de la cité. La disparition de Varal n’était pas passée inaperçue et la Reine Meryam avait tout de suite compris que cela cachait quelque chose.
Kameyl avait préparé deux planques et versé une petite fortune pour s’assurer le silence de leurs propriétaires, mais quand elle était allée vérifier qu’il n’y avait pas de danger, des voisins lui avaient raconté que des soldats étaient venus fouiner dans le quartier.
— Si on met un pied dans l’une d’entre elles, avait-elle déclaré à son retour, on se retrouvera noyées sous les Lances d’argent.
Quand il avait appris la nouvelle, Osman avait insisté pour qu’elles restent au domaine pendant qu’il envoyait une poignée d’hommes se renseigner. Çeda avait été touchée par son offre. Il était toujours aussi prévenant qu’à l’époque où elle travaillait pour lui et transportait des choses illégales à travers Sharakhaï. Sümeya, elle, s’était méfiée. Osman venait d’être libéré d’un camp de prisonniers et elle estimait qu’on ne pouvait pas lui faire confiance.
— Comment savoir si ce type a vraiment envoyé des hommes rassembler des informations ? demanda-t-elle. Si ça se trouve, ils sont allés tout droit chez les Lances d’argent.
— Osman ne ferait jamais une chose pareille, déclara Çeda.
Sümeya n’eut pas le temps de protester. La porte s’ouvrit et Osman entra. Il affichait une mine curieuse, comme s’il avait entendu la conversation entre les deux femmes. Sümeya ne montra aucune gêne, mais Çeda sentit son visage s’empourprer. Une partie d’elle était convaincue qu’Osman ne méritait pas de tels soupçons, mais une autre partie savait que la cruauté était omniprésente à Sharakhaï, et les enjeux étaient trop élevés pour qu’on coure le moindre risque.
— On peut parler ? demanda Osman à Çeda.
— Bien sûr.
Osman la conduisit dans son bureau, une pièce richement décorée avec des bibliothèques en chêne à grain fin qui montaient jusqu’au plafond et qui étaient surchargées de livres qui devaient valoir une fortune. Ils s’assirent sur des chaises coussinées de soie de part et d’autre d’un grand bureau à plateau de marbre – un meuble imposant qui faisait songer à un monstre sur le point d’avaler les sièges, les livres et même les étagères.
Osman avait jadis été un homme d’une beauté rugueuse. C’était ce charme – et les rares confidences qu’il avait pu faire – qui avait séduit la jeune femme et donné naissance à une relation aussi brève qu’intense. Il avait été plein d’énergie et de verve, animé par la volonté implacable d’étendre les frontières de son petit empire et de compenser les pertes qui allaient de pair avec une vie aux limites de la légalité. À cette époque, il possédait encore la carrure d’un homme qui avait combattu dans les arènes pendant des années.
Mais cet homme avait disparu depuis longtemps.
Il n’était plus que l’ombre de celui qu’il avait été. Il avait dû affronter de terribles épreuves. Çeda le voyait dans ses yeux. Il était maigre, tremblant, fragile… Des mots que la jeune femme n’aurait jamais cru qu’elle associerait à cet homme. Et l’état de son corps n’était rien en comparaison de l’état de son esprit. Quand elle avait fait sa connaissance, Osman était intelligent, vif et toujours prêt à relever un nouveau défi. Mais c’était avant son arrestation. Il avait été soumis à la question par Cahil en personne et avait donné les noms de plusieurs dizaines de ses contacts – des rebelles pour la plupart. Çeda était certaine que ces informations étaient en grande partie responsables de l’effondrement de l’organisation des Hôtes sans Lune à Sharakhaï.
Elle ne lui reprochait rien – tout homme avait ses limites –, mais il était clair qu’Osman s’en voulait. Il en avait parlé la veille, alors qu’elle se préparait à se rendre au port.
— J’ai tenu tête à Cahil pendant une semaine, avait-il dit alors qu’elle n’avait posé aucune question. Une semaine, Çeda. Combien d’hommes peuvent dire la même chose ?
C’était une étrange manière de commencer une conversation.
— Pas beaucoup, avait-elle répondu. Pas plus d’une poignée sans doute.
Alors qu’il était assis devant elle, il fut traversé par un frisson et il tourna la tête pendant de longues secondes. Puis leurs yeux se croisèrent de nouveau et Çeda eut la nette impression qu’il considérait chaque instant passé à soutenir son regard comme une petite victoire.
— Je sais que tu envisages de partir. Je sais que Sümeya ne me fait pas confiance. Mais je t’en supplie, Çeda : laisse-moi t’aider. C’est vraiment dangereux dehors.
— Les Lances sont partout, dit-elle. Elles peuvent très bien venir ici.
— En effet, mais je leur verse des pots-de-vin. Comme avant.
— La cité a changé.
— Pas tant que ça.
Çeda réfléchit.
— Pourquoi est-ce que c’est si important pour toi ?
Osman déglutit à plusieurs reprises, puis rassembla ses pensées.
— Tu as amené une femme chez moi. Une femme que tu as enlevée à la Maison des Rois.
— Oui.
— C’est quelqu’un d’important.
— Oui.
— Est-ce que tu pourrais me dire de qui il s’agit ?
Çeda se pencha et lissa le bas de sa robe.
— Je pense que ça te ferait plus de mal que de bien.
Osman s’abîma dans la contemplation des veines du plateau en marbre de son bureau.
— Tu veux dire que tu ne me fais pas confiance, toi non plus.
Que pouvait-elle dire ? On l’avait fait parler une fois, on pouvait le faire parler de nouveau. Elle ne pouvait pas prendre le risque de lui en dire plus.
— Écoute, Osman, c’est peut-être mieux que nous partions maintenant.
Elle voulut se lever, mais elle se figea quand Osman se pencha sur son bureau et la saisit par le poignet.
— Ne pars pas, supplia-t-il.
— Lâche-moi, Osman.
Il obéit sur-le-champ. Ses yeux brillaient de terreur.
— Écoute-moi, au moins. (Il se redressa avec lenteur et regarda les bibliothèques autour de lui.) Tu te souviens que je collectionnais les ouvrages de guerre. (Il se leva et se dirigea vers le meuble le plus proche de la fenêtre qui donnait sur l’écurie et une vaste pelouse.) Nasrallah. Safiyyullah. Zakariya l’Audacieux. J’en ai même possédé un qui avait été écrit par Husamettín il y a deux cents ans. Je les ai lus dans l’espoir d’y découvrir des tactiques qui me permettraient de vaincre mes adversaires. Et ça a marché. J’ai tout construit à partir de ce que j’avais gagné dans les arènes. (Il tendit la main vers une étagère et prit un livre.) Mais je m’en suis débarrassé. Je lis de la poésie maintenant.
Il se rassit et feuilleta l’ouvrage comme s’il y cherchait quelque chose. Puis il le posa sur le bureau et le poussa vers Çeda. La jeune femme lut la page qu’il lui montrait.
Les vents tempétueux se rassemblent,
Fanfarons et pleins de verve inutile.
Vers le soleil couchant, ils soufflent, convaincus de leur importance,
Mais quand les vents meurent, quand revient le calme,
Qui se souvient de leur passage ?
On ne se souvient
Que de la forge du soleil qui les a chassés sans vergogne.
— Osman…
— Je me fiche de savoir qui est cette femme. Enfin, plus ou moins. Tout ce que je veux, c’est aider.
— Aider à quoi ?
— À changer les choses. (Il fit une pause.) Car ça fera changer les choses, n’est-ce pas ?
Çeda comprit ce qu’il voulait. Il s’était élevé plus haut que les habitants des quartiers ouest rêvaient de s’élever et on lui avait tout pris. Il avait été arrêté et torturé par les Lances d’argent. Son empire, jadis considérable, avait été réduit à presque rien. Il avait même perdu les arènes qui avaient été la prunelle de ses yeux. Tariq avait refusé de lui en rendre la direction et lui avait promis une rente mensuelle en guise de dédommagement. Osman, brisé, avait accepté. Il avait entrevu le monde d’après et, comme tous ceux qui ont affronté la mort et survécu, il avait réévalué ses priorités.
L’histoire de Çeda était héroïque et il en voulait une part, car, s’il parvenait à emporter ce trophée dans les champs lointains, il pourrait peut-être marcher la tête haute. Non ?
Çeda faillit refuser son offre. Elle faillit lui dire qu’elle et ses camarades allaient partir. Et puis elle réfléchit. Où pourrait-elle trouver quelqu’un de plus motivé qu’Osman ? Il avait été riche. Il avait été puissant. Et tout cela avait disparu comme un mirage dans le désert. Mais sauver une déesse ? C’était une chose que même les Rois ne parviendraient jamais à lui arracher, un exploit qui le ferait entrer dans la légende.
— Osman, ce que nous faisons, avec cette femme, cela pourrait changer le destin du désert tout entier.
Elle ne pouvait pas lui dire la vérité. Pas tout de suite. Mais elle pouvait lui offrir une lueur d’espoir.
Osman la regarda comme s’il pensait qu’elle mentait, mais, petit à petit, ses yeux larmoyants se mirent à briller de fierté.
Avant qu’il ait le temps de prononcer un mot, Çeda entendit des bruits de sabots encore lointains, mais qui se rapprochaient. Elle jeta un coup d’œil par la fenêtre et observa l’allée gravillonnée qui menait à l’entrée du domaine. Une dizaine de Lances d’argent montées sur des Akhal-Teke approchaient au trot. Les rayons du soleil couchant projetaient leurs ombres sur le sol desséché. Parmi les soldats, il y avait deux femmes. La première portait la robe de combat noire des Vierges du Sabre, la seconde, une tenue de reine.
Par tous les dieux ! comment avait-elle pu être si idiote ? C’était Nayyan. Elle était venue pour l’arrêter, elle et ses camarades. Pour rafler son trophée : Nalamae. Si Çeda avait porté Fille du Fleuve, elle l’aurait dégainée sur-le-champ, mais elle dut se contenter de tirer son poignard.
— Osman, qu’est-ce que tu as fait ?
Osman recula en levant les mains devant lui.
— Si tu m’attaques, ils t’entendront, Çeda.
Il avait raison. La première ligne de soldats approchait déjà du carrefour décoré d’où partaient trois autres chemins – le premier vers la grange, le deuxième vers l’entrée du manoir et le troisième vers l’arrière du bâtiment.
— Capitaine ! lança la Reine Nayyan d’une voix forte. Vos hommes fouilleront la grange et les quartiers des domestiques pour vérifier que dame Varal ne s’y trouve pas. Je m’occuperai du manoir.
— À vos ordres, ma reine.
Le capitaine commença aussitôt à donner des ordres et Nayyan guida sa monture vers l’entrée du bâtiment. Çeda reconnut la Vierge du Sabre qui l’accompagnait. Elle faisait partie de celles qui avaient escorté la Reine au marché aux épices. C’était elle qui était revenue le lendemain pour leur donner les instructions de Nayyan.
Elle frissonna de rage.
— Espèce d’enfoiré !
Osman la regarda.
— Ce n’est pas ce que tu crois, Çeda.
— Enfoiré de traître !
— Çeda…
Mais Çeda ne voulait plus lui adresser un mot. Elle ne voulait même plus le voir. Elle l’avait défendu, et c’était ainsi qu’il la remerciait ? Elle se précipita vers l’escalier central qui menait au premier étage. Sümeya l’attendait déjà sur le palier recouvert de tapis. Elle tenait Fille du Fleuve dans son fourreau. Elle la lança à Çeda tandis qu’elle descendait les marches quatre à quatre. Alors que Çeda attrapait le sabre et l’accrochait à sa ceinture, Kameyl et Jenise jaillirent du couloir qui menait à l’arrière du bâtiment. Les portes d’entrée s’ouvrirent avant que quelqu’un ait le temps de prononcer un mot.
— Reste là, dit la Reine Nayyan à une personne qui se trouvait à l’extérieur.
Elle entra et ferma les portes derrière elle.
Sümeya, Kameyl, Jenise et Çeda la regardèrent, figées.
Nayyan approcha, les mains jointes comme une voleuse proclamant son innocence.
— Du calme, dit-elle d’une voix à peine audible. Ils ne vont pas rester longtemps. Nous parlerons dès qu’ils seront partis.
— À quoi est-ce que tu joues ? cracha Sümeya, une main sur la poignée de son shamshir.
Osman entra dans le hall avec prudence. Il ressemblait à un rôdeur d’ossuaire. Ses mouvements étaient hésitants et ses yeux passaient sans cesse de la Reine aux quatre guerrières.
Nayyan lui jeta un bref coup d’œil avant de tourner la tête vers Sümeya.
— Tu devais bien te douter que les Lances fouilleraient les champs fertiles et les domaines les plus proches pour trouver Varal. Il fallait bien que quelqu’un soit là pour les empêcher de regarder là où il faut regarder. Tu aurais préféré que je laisse cet individu s’en charger ?
Elle fit un geste en direction d’Osman. Celui-ci grimaça comme s’il venait de recevoir une gifle, mais ne dit pas un mot.
— Pourquoi est-ce que tu ne m’as rien dit ? lui demanda Çeda.
— Parce que je lui avais ordonné de ne pas le faire, répondit Nayyan. Vous n’auriez jamais accepté de rester jusqu’à ce que je trouve le temps de venir ici.
— En quoi ce qui peut nous arriver t’intéresse ? demanda Sümeya.
Les yeux perçants de la Reine s’écarquillèrent sous le coup de la surprise.
— Tout ce qui peut t’arriver à toi m’intéresse, Sümeya Husamettín’ava.
Dans ce monde, il n’y avait pas grand-chose capable de transformer Çeda en adolescente embarrassée, mais le regard de Nayyan faisait partie du lot. La jeune femme eut l’impression que son ventre se nouait. Sümeya et Nayyan s’observaient comme si elles étaient seules au monde, comme si leur histoire d’amour était sur le point de se rallumer. Elles avaient été amantes à l’époque où Nayyan était la Première Gardienne des Vierges du Sabre et l’officier supérieur de Sümeya. Tout avait changé la nuit où la mère de Çeda avait tué le père de Nayyan, le Roi Azad. Nayyan avait alors pris son apparence pour faire croire qu’il était toujours en vie. Il s’était écoulé plus de dix ans depuis, mais Çeda eut l’impression qu’il suffirait d’un mot tendre pour que les deux femmes retombent dans les bras l’une de l’autre.
— Restez tranquilles pendant que les Lances fouillent le domaine, déclara Nayyan. Nous avons beaucoup à nous dire.
Une dizaine de minutes plus tard, les Lances d’argent se rassemblèrent devant le bâtiment. Nayyan sortit et leur ordonna de poursuivre leurs recherches dans les domaines voisins et de regagner son palais une fois que ce serait chose faite.
— Toi aussi, dit-elle à la Vierge du Sabre qui l’accompagnait.
— Vous êtes sûre ? demanda la guerrière.
Elle prononça ces mots d’une voix qui trahissait une profonde tendresse et Çeda ne fut pas la seule à le remarquer. Sümeya, mal à l’aise, tourna la tête pour ne pas croiser son regard.
Les soldats et la Vierge partirent alors que la nuit tombait sur Sharakhaï et tout le monde se réunit dans la salle à manger. Osman, Nayyan et Jenise s’assirent d’un côté de la table, Çeda, Sümeya et Kameyl de l’autre. Ils grignotèrent de la viande séchée, du fromage bien fait et du pain un peu rassis en buvant un vin assez convenable pour mériter de vieillir en cave. À la fin du repas, Osman se leva.
— Je vais vous laisser.
Çeda eut honte de l’avoir mal jugé.
— Tu peux rester, Osman.
— Non, dit-il. Cette discussion ne me concerne pas.
Il sortit et il ne resta plus que des femmes dans la pièce. Nayyan, Çeda, Sümeya, Kameyl et Jenise.
Curieux groupe, songea Çeda.
Une Reine, une traîtresse, une Première Gardienne, une illustre Vierge du Sabre et une femme du désert, chacune avec sa propre vie et son propre chemin, chacune s’apprêtant à discuter l’avenir d’une déesse réincarnée.
Elles échangèrent de nombreuses histoires à la lumière des chandelles, entre verres d’eau-de-vie et verres de vin. Sümeya raconta l’enlèvement de dame Varal à Nayyan. Çeda expliqua leur plan pour quitter la ville. Nayyan résuma les réactions de la Maison des Rois après la disparation de la charpentière de marine. De nombreux sujets avaient préoccupé la Reine Meryam au cours des dernières semaines, mais elle avait tout de suite compris l’importance de l’enlèvement de dame Varal.
— Comment a-t-elle fait ? demanda Çeda.
— Je l’ignore, répondit Nayyan en faisant tourner le verre à pied qu’elle tenait entre ses doigts. Mais à en juger par son état d’agitation, elle devait s’intéresser à cette charpentière depuis un moment.
Çeda aurait été incapable de dire comment et quand cela arriva, mais une certaine intimité finit par rassembler les quatre femmes. Elles parlèrent de la vie dans les palais. De la vie dans la cité. De la vie dans le désert. Une conversation normale, songea Çeda. Cela lui avait tellement manqué. Et malgré ses a priori, elle trouva Nayyan charmante. Elle baissa sa garde. Peut-être à cause du vin, peut-être à cause du sentiment de camaraderie qui s’était installé dans la pièce. Quelle que soit la raison, elle commença à comprendre pourquoi Sümeya était tombée amoureuse de cette femme.
Les yeux de Nayyan glissèrent vers Sümeya tout au long de la soirée. Et ceux de Sümeya sur Nayyan. Chaque fois que cela arrivait, Çeda prenait le contrôle de la conversation dans l’espoir d’attirer l’attention de Sümeya sur elle. Le stratagème fonctionnait pendant un temps, puis le regard de sa camarade dérivait de nouveau vers la Reine, son ancienne amante, la femme qui lui avait tant manqué et qui l’avait poussée dans les bras de Çeda. Celle-ci finit par renoncer.
Elles parlèrent pendant des heures, jusqu’au cœur de la nuit. Puis Jenise finit par s’excuser et monta à l’étage. Kameyl la suivit, laissant Çeda en la seule compagnie de Sümeya et Nayyan.
Embarrassée et mal à l’aise, la jeune femme rassemblait son courage pour prendre congé et abandonner Sümeya à la grâce des Fileuses du Destin quand Nayyan reprit la parole.
— Il y a une dernière chose que je dois vous dire. (Elle ouvrit la bourse accrochée à sa ceinture, en tira un petit paquet enveloppé d’un ravissant mouchoir en lin et le posa sur la table.) De nombreuses personnes se demandent comment j’ai réussi à tuer un ehrekh dans ma jeunesse. (Elle déplia le mouchoir et un œil en parfait état de conservation apparut.) Les ehrekhs sont vulnérables à l’acier d’ébène. Il est donc indispensable de se munir de pointes de flèches et de lames forgées dans ce métal. (Elle montra l’œil.) Mais c’est grâce à ceci que je suis parvenue à étourdir Drehthor, le fléau des terres du Sud, avant de le tuer.
Sümeya regarda l’œil sans chercher à dissimuler sa curiosité.
— Par le nom de la Grande Mère qui nous a tous engendrés ! Qu’est-ce que c’est que ça ?
— C’est ce qu’il reste de Navesh l’Omniscient, un prophète des anciens dieux. On raconte qu’il a vécu pendant des siècles après leur disparition. Qu’il arpentait le monde en protégeant ceux que les jeunes dieux furieux jugeaient responsables du départ de leurs créateurs.
— Comment as-tu mis la main sur une telle relique ? demanda Sümeya.
Nayyan haussa les épaules – un geste banal, mais rendu irrésistible par le petit sourire entendu qu’elle adressa à son ancienne amante.
— Ce sera pour un autre jour.
Sümeya attendait déjà depuis de longues années. Çeda et elle avaient un jour parlé de l’ehrekh que la Reine avait tué. La conversation avait été brève, mais Çeda avait vite compris que l’ancienne Première Gardienne n’en savait pas plus qu’elle à ce sujet. Et qu’elle en souffrait.
— Vous voulez que nous utilisions cette relique si nous croisons le chemin de Goezhen ? demanda Çeda.
Nayyan tourna les yeux vers elle – avec une certaine réticence, apparemment.
— Elle peut vous être utile. On raconte qu’elle permet de voir des vérités qu’on préférerait ignorer.
— On raconte ? répéta Çeda. Ce n’est pas certain ?
Nayyan haussa de nouveau les épaules, mais sans sourire cette fois-ci.
— Je n’ai jamais osé essayer. (Elle poussa la relique vers Çeda.) Tu seras peut-être moins lâche que moi.
Çeda contempla l’œil pendant un moment. Elle dut rassembler tout son courage pour tendre la main, l’envelopper dans le mouchoir et le glisser dans la poche accrochée à sa ceinture. Lorsque ce fut chose faite, un silence aussi lourd qu’embarrassant s’abattit dans la pièce.
— Eh bien ! dit Çeda en se levant. Je ferais bien d’aller dormir.
Ni Sümeya ni Nayyan ne la retinrent. Çeda monta l’escalier et, lorsqu’elle se coucha, elle entendit les deux femmes parler, rire et glousser. Elle eut alors l’impression d’avoir un nid de serpents dans le ventre. Et ce fut mille fois pire quand le silence retomba.
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