Sharakhaï T5 : La Porte vers l'au-delà
Chapitre 19
Le lendemain de sa rencontre infructueuse avec Hamzakiir, Ramahd se rendit dans un petit orphelinat du sud-ouest de la ville. Il franchit les grilles du mur d’enceinte en pierre et traversa le jardin dans lequel jouait un groupe de jeunes enfants. Une vieille matrone approcha et il lui glissa un sylval dans la main comme il l’avait déjà fait à maintes reprises. La matrone s’éloigna et concentra son attention sur les enfants. Le Qaimirien entra dans le bâtiment et remonta un couloir étroit.
Alors qu’il approchait du petit patio central, il sentit l’empreinte d’un sortilège de détection. Il délimita son périmètre, dénoua la trame avec soin et la retissa derrière lui.
Il se glissa dans une zone d’ombre et observa une fillette qui essayait frénétiquement d’attraper quelque chose qui ressemblait à un papillon, mais qui n’en était pas un. Ses ailes battaient de manière curieuse et produisaient un son qui faisait songer au bruissement des pages d’un livre.
Ramahd avança d’un pas et découvrit Hamzakiir assis sur son banc habituel. Le mage de sang pliait une feuille comme le faisaient les Miréens. Lorsqu’il eut terminé, il tendit le bras et attendit pendant que la fillette – qui ne devait pas avoir plus de trois printemps – approchait d’un pas maladroit, les yeux écarquillés. Elle leva une main potelée vers la grue en origami posée au creux de la paume du mage, mais, alors qu’elle s’apprêtait à le saisir, l’oiseau battit des ailes et s’envola. C’était une grue en tout point identique à celle qu’elle avait voulu attraper quelques instants plus tôt. Des grues animées par la magie de Hamzakiir.
La fillette gloussa, puis poussa un cri de joie et s’élança à la poursuite des oiseaux de papier en essayant vainement de les capturer. Ramahd émergea de l’ombre. Contrairement à ce qui s’était passé à l’hippodrome, Hamzakiir frissonna en sentant qu’il n’était plus seul.
L’enfant comprit qu’il se passait quelque chose d’anormal. Elle se tourna, aperçut Ramahd et recula avec lenteur. Les deux grues tombèrent sur les dalles en pierre avec un petit bruit.
— Prends-les, lui dit Hamzakiir.
Elle les ramassa et s’élança en courant pour rejoindre les enfants qui jouaient dans le jardin. Hamzakiir attendit qu’elle ait quitté le patio pour tourner la tête vers Ramahd.
— Je vous ai déjà donné ma réponse, dit-il d’une voix basse et bourrue.
— Je refuse de l’accepter.
— J’en suis désolé, mais c’est ainsi.
Ramahd fit un geste en direction de l’endroit où la fillette s’était tenue quelques instants plus tôt.
— Imaginez que Meryam apprenne que vous venez ici. Que vous jouez avec cette enfant à qui vous semblez très attaché.
Les yeux du mage se plissèrent et Ramahd entrevit l’ancien Hamzakiir pendant une fraction de seconde. Le calculateur. Le comploteur. Puis son visage se radoucit.
— Vous ne raconterez jamais cela à Meryam. Vous n’êtes pas assez méchant, Ramahd.
— Vous m’avez mal compris. Ce que je veux dire, c’est que Meryam finira tôt ou tard par découvrir l’existence de cet endroit. Je suis sûr que vous en êtes conscient. Et malgré tous vos efforts, elle finira par découvrir l’existence des autres. Ou les mages de l’Enclave le feront. Ils font tout ce qu’elle leur demande. Je suis d’ailleurs surpris qu’ils ne vous aient pas encore trouvé.
— Le vieux mage qui se tient devant vous connaît quelques sortilèges dont ils ne soupçonnent même pas l’existence.
— C’est précisément ce qui m’amène ici. Meryam pourrit tout ce qu’elle touche. Si elle reste plus longtemps à Sharakhaï, vous ne reconnaîtrez plus la ville quand elle partira.
Assis sur son banc, Hamzakiir ressemblait désormais à un homme apeuré. Vaincu.
— J’ai jadis été un homme qui ne doutait jamais de lui. J’étais convaincu que je parviendrais à m’emparer de Sharakhaï. Et j’ai bien failli réussir. À plusieurs reprises. Mais l’esprit humain fonctionne de manière étrange. J’étais sûr de moi, mais aujourd’hui, je sais que je n’aurais aucune chance de vaincre Meryam si je décidais de l’affronter. (Il prononça ces paroles en grimaçant de terreur.) Je sais que je mourrais.
Ramahd comprit alors pourquoi il se cachait dans un orphelinat depuis si longtemps. Les enfants lui procuraient un semblant de vie, un semblant de but. Cet endroit était une sorte de sanctuaire pour lui.
— Vous avez des alliés, dit-il. De puissants alliés.
Hamzakiir éclata de rire.
— Et Meryam ? Elle n’en a pas ?
— Vous n’avez pas d’autre choix que de vous battre.
Ramahd était certain que le mage allait répéter qu’il ne pouvait pas l’aider, mais il vit ses yeux glisser vers une zone d’ombre. La fillette était revenue. Une grue en papier était posée au creux de sa paume. Derrière elle, un garçon du même âge tenait l’autre entre ses doigts. Ils voulaient un nouveau spectacle. Ils voulaient jouer. Hamzakiir les regarda, puis se mit à pleurer. Il pleura pendant un long moment, si long que les enfants finirent par se retirer. Sans doute avaient-ils senti qu’il se passait quelque chose de grave.
Hamzakiir essuya ses larmes, inspira un grand coup et observa Ramahd avec une nouvelle clarté dans les yeux.
— Eh bien ! allons-y alors ! Expliquez-moi votre fameux plan.
Ramahd le lui expliqua. En prenant son temps. Dans les moindres détails pour que le mage de sang se rende compte qu’il y avait mûrement réfléchi. Pendant qu’il parlait, le regard de Hamzakiir se voila. Le mage était détendu, immobile, aussi calme qu’une oasis par un jour sans vent. Puis il se passa quelque chose qui sembla l’encourager et le surprendre. Ses mâchoires se contractèrent. Son front se plissa. Un éclat mauvais illumina ses yeux. Ramahd avait craint qu’il ait renoncé à toute idée de vengeance lorsque Meryam l’avait torturé pendant des mois, mais il avait retrouvé son énergie et sa détermination. Il ressemblait désormais à un pot d’huile enflammée prêt à exploser.
Lorsque le Qaimirien se tut, Hamzakiir glissa les doigts dans sa fine barbe.
— C’est un bon début, dit-il. (Ses yeux étincelaient comme si son esprit avait du mal à contenir ses pensées.) Mais j’ai quelques suggestions à faire. Si vous me le permettez.
Ramahd retint un sourire. À grand-peine.
— Mais je vous en prie.
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