Sharakhaï T5 : La Porte vers l'au-delà
Chapitre 40
Le duc Hektor était étendu sur une paillasse usée jusqu’à la trame dans une caverne de la carrière de Sharakhaï. Quelle que soit la chaleur qui régnait à l’extérieur, il faisait toujours frais sous terre. Il frissonna tandis que Hamzakiir approchait un tabouret et s’asseyait près de lui. Ils étaient seuls. Ramahd et Cicio surveillaient l’entrée des tunnels de la carrière. Hektor leva les yeux et eut la curieuse impression que le visage en lame de couteau de Hamzakiir s’allongeait au fur et à mesure qu’il préparait le rituel.
— Vous êtes prêt ? demanda Hamzakiir.
Hektor avait eu l’occasion de travailler avec des mages au cours de sa dix-huitième année et il leur avait offert son sang, sans trop se poser de questions quant aux éventuelles conséquences. Mais aujourd’hui, dans cette caverne, il était à la merci d’un mage étranger. Celui-ci était censé l’aider à monter sur le trône, mais le jeune homme était terrifié. Hamzakiir ressemblait à un bourreau sur le point d’abattre une grande hache maculée de sang sur sa gorge.
— Aussi prêt qu’on peut l’être, répondit Hektor.
Sa voix tremblait de peur.
Ça manque de dignité, Hektor. On dirait les cris d’un chacal qui essaie de chasser un faucon.
Il n’eut pas le temps de se demander si le mage avait compris ce qu’il disait.
— La peur vous aidera, déclara Hamzakiir. Elle renforcera la crédibilité de l’histoire que nous avons imaginée.
— Oui, mais c’est Meryam dont j’ai peur. Elle va sûrement deviner ce qui se passe. Elle va découvrir où nous sommes.
Le sourire pincé de Hamzakiir donna l’impression que son visage était encore plus long.
— Les émotions sont difficiles à falsifier, alors profitez-en. Laissez-moi m’occuper des pensées et des souvenirs.
Il éteignit la lanterne et l’obscurité s’installa dans la caverne.
Quelques instants s’écoulèrent avant que Hektor sente l’étourdissement le gagner, comme s’il avait bu un ou deux verres de trop. Puis son ventre se noua. Il eut l’impression de traverser une forêt après la tombée de la nuit et de voir des cadavreux approcher. Une forme sombre passa au-dessus de lui. Un condor. Il avait une tête chauve et une épaisse collerette noire autour de la gorge. Ses ailes étaient aussi larges qu’une maison.
Hektor voulut battre en retraite, mais le rapace fondit sur lui et s’abattit sur sa poitrine. Ses longues serres incurvées se plantèrent dans ses flancs et l’immobilisèrent. Hektor cria de douleur, mais le condor n’y prêta aucune attention. Il regardait de tous côtés, peut-être pour s’assurer qu’il n’y avait pas de danger. Il n’en vit aucun. Il baissa alors la tête et arracha les yeux de Hektor à coups de bec.
Le Qaimirien hurla, et, à cet instant, il se retrouva nu et sentit le condor parcourir ses souvenirs : sa fuite lorsque son père, le duc Hektor, avait été arrêté par les Lances d’argent ; sa juste colère quand il avait appris qu’il avait été pendu sans même avoir été jugé ; le comte Mateo qui lui conseillait de prendre contact avec Ramahd Amansir pour déposer Meryam.
Le condor était particulièrement friand d’événements récents. Hektor se vit préparer l’opération avec Ramahd ; tomber d’accord sur le fait qu’Amaryllis était la cible idéale ; qu’elle était sans doute la seule à pouvoir convaincre Meryam de partager son pouvoir. Il vit leur arrestation par les hommes déguisés en Lances d’argent et leur placement en cellule à la caserne. Après la libération d’Amaryllis, il vit les soldats devenus bandits lui bander les yeux et l’emmener dans un autre endroit dans l’intention de les échanger, Ramahd et lui, contre une rançon.
Il s’agissait de fictions, d’indices balisant une fausse piste tracée par Hamzakiir. Meryam l’ignorait, mais Hektor était désormais la cible de deux mages distincts : elle et Hamzakiir. Meryam pillait la mémoire du jeune homme en utilisant le sang qui maculait la robe d’Amaryllis. Hamzakiir la devançait de quelques pas. Il se concentrait sur ce qu’elle cherchait et lui fournissait de faux souvenirs qu’il fabriquait au fur et à mesure.
Hektor se tordit sur la paillasse usée. Il tendit le cou dans le vain espoir d’échapper aux peurs intenses qui menaçaient de l’engloutir. Hamzakiir lui avait dit de se servir de ses émotions. Il n’avait pas vraiment le choix. Sa terreur était telle qu’elle balayait toute pensée rationnelle, empêchant ainsi Meryam de découvrir des informations utiles. Elle aurait pu attendre qu’il se calme, ou décider d’essayer un autre jour, mais elle ne voulait pas prendre le moindre risque. Si elle tardait trop, Ramahd découvrirait ce qu’elle avait l’intention de faire et utiliserait ses pouvoirs pour protéger Hektor. Une telle occasion ne se représenterait pas de sitôt et il ne fallait pas la laisser passer. Et si elle ne parvenait pas à obtenir ce qu’elle voulait de Hektor, elle veillerait à ce qu’il ne puisse plus revendiquer le trône de Qaimir.
Après plusieurs minutes de recherches infructueuses, Meryam fit ce que Hamzakiir avait prévu qu’elle ferait : elle enveloppa l’esprit de Hektor et commença lentement à l’étouffer.
Quand Hektor était adolescent, il était allé se baigner dans un petit étang fangeux avec son cousin et des amis. Son cousin – qui ne savait pas nager – avait sauté du haut d’un rocher après qu’une jeune fille l’avait traité de pleutre. Hektor n’était pas un excellent nageur, mais il avait plongé pour l’empêcher de se noyer. Son cousin avait pris appui sur lui pour se maintenir à la surface et un flot immonde avait envahi la bouche et les narines de Hektor. Il avait hoqueté en quête d’air les rares fois où il parvenait à battre des jambes assez fort pour sortir la tête de l’eau. Il avait alors eu la certitude qu’il allait se noyer devant ses camarades.
L’expérience avait été terrible, mais ce n’était rien en comparaison de cette sensation d’étouffement. Il essaya de lutter. Il essaya de regagner la surface, mais la force qui s’exerçait sur lui était irrésistible. Il s’enfonçait. Toujours plus profond. Les ténèbres l’enveloppaient et des étoiles remplissaient son champ de vision. Des chapelets de bulles s’échappaient de ses narines et leur bouillonnement se mêlait à celui de ses grands gestes inutiles. Son dernier souffle sortit sous la forme de deux hurlements brefs. Sachant que cela lui serait fatal, il essaya de résister à l’envie de remplir ses poumons avides d’air, en vain. Il inspira l’eau noire et celle-ci lui brûla les narines et la gorge avant d’envahir sa poitrine.
Une sombre terreur broya son esprit et ses émotions. Il ne pensait plus qu’à une seule chose : regagner la surface et savourer une dernière fois les doux parfums de la forêt. Mais il était impuissant, aussi impuissant que face à Meryam. Plus il s’enfonçait, plus la pression augmentait contre ses côtes. Et puis il n’y eut plus rien.
Quand Hektor se réveilla, ses membres étaient en plomb et sa tête pesait une tonne. Il était incapable de se lever. Et il avait si mal. Mer et pierre ! il avait du mal à croire qu’il était encore en vie, qu’il respirait. Pendant un moment, il resta immobile et savoura cette fonction biologique fondamentale.
L’air souterrain – toujours aussi frais – glissait sur sa peau brûlante en l’apaisant comme un baume. La lanterne – qu’on avait rallumée – projetait une lueur orangée sur ses paupières closes. Il ouvrit les yeux, puis les plissa pour les protéger de la lumière. Hamzakiir n’avait pas bougé. Il était assis sur son tabouret et le regardait avec la mine impassible d’un médecin qui a appris à ignorer les émotions de ses patients. Ramahd était là, lui aussi. Il souriait. Il semblait tellement soulagé que Hektor n’eut pas vraiment besoin de lui demander comment l’opération s’était déroulée.
— Alors ? demanda-t-il quand même. Nous avons réussi ?
Ce fut Hamzakiir qui répondit.
— Nous avons réussi, dit-il de sa voix de baryton. Pendant deux semaines – trois, peut-être –, nous pourrons écouter les pensées de Meryam. Cela devrait nous permettre de trouver le moment et l’endroit où elle est le plus vulnérable.
Quand ce serait chose faite, ils passeraient à l’attaque et livreraient la reine à la justice. Il fallait absolument qu’ils la ramènent à Qaimir en vie. S’ils n’y parvenaient pas, le pays sombrerait très probablement dans une terrible guerre civile. Meryam avait réussi à rallier plusieurs maisons royales grâce à la ruse et à la magie de sang. Elle avait fait de nombreuses promesses et en avait tenu assez pour que ses obligés soient prêts à se battre pour l’aider à conserver le trône. Ou à se liguer contre Hektor s’ils apprenaient qu’elle avait été exécutée sommairement dans le désert.
Au cours de la semaine qui suivit, Hamzakiir écouta les pensées de Meryam grâce au sang de Hektor et les trois conjurés découvrirent que la vulnérabilité de Meryam était une notion très relative.
— C’est un jour sombre pour Sharakhaï, déclara le mage de sang un soir, après que Meryam était allée se coucher.
— Qu’est-ce que vous entendez par là ? demanda Ramahd.
— Meryam a passé un marché avec les membres de l’Enclave. Elle leur a promis plus de pouvoir s’ils sortaient de l’ombre. En retour, elle leur demande de trouver des offrandes pour elle, pour les envoyer dans les champs en fleur et nourrir les adicharas. (Le mage de sang détailla les horribles expériences auxquelles Meryam se livrait avec l’étrange cristal lumineux dans la caverne qui s’étendait sous Sharakhaï.) Elle espère qu’il lui fournira assez de pouvoir pour se débarrasser de la treizième tribu. Pour l’exterminer.
— Vous parlez des Hôtes sans Lune, dit Ramahd.
— Elle n’en voulait qu’à eux au départ, mais ce n’est plus le cas. Elle ne fait plus de différence entre les anciens scarabées, leurs sympathisants et ceux qui n’ont jamais eu aucun lien avec eux. Ils sont tous coupables à ses yeux.
Hektor savait ce que le mage de sang avait fait aux étudiants du collegium qu’il avait enlevés avant la Nuit des Innombrables Lames, aussi fut-il surpris par sa réaction.
— Est-ce vrai qu’elle vous a contrôlé pendant que vous conduisiez la révolte contre Ishaq ? demanda-t-il.
Hamzakiir s’était joint à Ishaq et aux Hôtes sans Lune, mais dans le seul dessein de les détruire de l’intérieur. Le mage de sang hocha la tête avec une réticence notable et Hektor éprouva une sourde angoisse. Cet homme avait été manipulé, mais qui pouvait croire que seule Meryam était responsable des atrocités qu’il avait commises ? Pas lui, en tout cas. Le mage ne pouvait pas être complètement innocent.
Hamzakiir sembla soudain mal à l’aise.
— Je suis fatigué, dit-il.
Il quitta la caverne et alla se coucher.
Quand le bruit de ses pas s’évanouit, Ramahd se tourna vers Hektor.
— Restons-en là pour le moment, vous voulez bien ? (Il s’adossa à une paroi et croisa les bras sur la poitrine.) Notre objectif est de livrer Meryam à la justice. Laissons Sharakhaï se débrouiller avec les crimes de Hamzakiir.
— Son cœur est aussi noir que celui de Meryam. Je l’ai senti quand il fouillait dans ma tête.
— C’est un homme impitoyable, je vous l’accorde, mais c’est pour cette raison qu’il est aussi efficace.
— Je ne sais pas si je pourrai continuer à travailler avec lui très longtemps. C’est répugnant.
— Dans ce cas, préparez-vous à renoncer au trône de Qaimir. La route vers la paix traverse de nombreuses régions plongées dans les ténèbres, duc Hektor. Et les choses répugnantes, ce n’est pas ce qui manquera lorsque vous serez roi, alors autant vous y habituer tout de suite.
— À la mort de mon père, j’ai juré que mon règne serait placé sous le signe de la justice.
— Je comprends pourquoi, mais un grand roi regarde au-delà de notions aussi simples que la justice, le bien et l’honneur. Vous pensez que la justice peut être obtenue en comparant ce qui est juste et ce qui ne l’est pas, mais les actes les plus généreux peuvent entraîner de terribles souffrances et le bien peut émerger des plus sombres machinations.
Hektor savait que Ramahd avait raison, et cela l’agaçait.
— Je voudrais que nous nous passions de ses services dès que cela sera possible. Est-ce que nous pouvons nous mettre d’accord là-dessus ?
Ramahd esquissa un sourire plein de grâce.
— Nous pouvons nous mettre d’accord là-dessus.
Les jours passèrent. Hamzakiir poursuivit ses efforts, mais ne parvint pas à découvrir un endroit où Meryam aurait pu se rendre et se retrouver en position vulnérable. Elle ne quittait le palais du soleil que pour descendre dans la caverne et y mener ses étranges expériences.
— C’est donc là qu’il faut frapper, déclara Hektor un soir.
Il était assis en compagnie de Ramahd et du duc Mateo dans la salle de la carrière qu’ils partageaient. Ils se passaient une bouteille d’eau-de-vie qaimirienne de qualité médiocre. Le duc Mateo en avait bu près de la moitié à lui tout seul et il en avala une généreuse gorgée avant de la tendre à Ramahd.
— C’est sans doute là que nos chances sont les meilleures, dit-il d’une voix râpeuse.
Ramahd hocha la tête et porta la bouteille à ses lèvres.
— Je suis d’accord.
Personne ne se faisait d’illusions : cette opération serait tout sauf une partie de plaisir. Des patrouilles de Lances d’argent surveillaient les tunnels et, une fois dans la caverne, il faudrait affronter Meryam et Prayna. Mais ce serait tout de même moins difficile que de lancer une attaque contre le palais du soleil.
Hektor aurait préféré attendre de trouver un endroit moins risqué, mais il savait que c’était illusoire.
— Nous commencerons les préparatifs dès demain.
— Pas si vite.
Hamzakiir entra et se laissa tomber sur une paillasse. Ses yeux étaient troubles. Ils l’étaient de plus en plus ces derniers temps. Le mage de sang passait la plus grande partie de son temps à surveiller Meryam. La tâche était exténuante et cela empirait au fur et à mesure que le sang de Hektor se diluait dans celui de la reine.
— Meryam est parvenue à s’adjoindre la collaboration de Rümayesh, dit-il sur un ton qui laissait entendre que tout était perdu.
Le comte Mateo esquissa une grimace qui passa presque inaperçue tant il avait bu. Ramahd se raidit et ses yeux se perdirent dans le vague.
— Qui est Rümayesh ? demanda Hektor.
— Une puissante ehrekh, répondit Hamzakiir. Une des plus anciennes du désert.
Mateo, qui avait récupéré la bouteille d’eau-de-vie, l’agita en direction de Ramahd.
— Il s’est battu contre elle.
— Je ne me suis pas battu contre elle, rectifia Ramahd. J’étais juste sur le navire dont elle a pris le contrôle d’un simple geste – ou peu s’en faut.
Mateo eut l’air interloqué, puis son visage s’éclaira.
— Vous avez trouvé Rümayesh dans le rubis !
— C’était un saphir.
— Euh… oui, mais, le fait est que…
Mateo fronça les sourcils comme s’il avait oublié ce qu’il voulait dire. Puis il redressa brusquement la tête.
— Le fait est que vous savez comment l’affronter.
Ramahd secoua la tête avec tristesse. Il n’était pas peiné par les paroles de Mateo, mais par la terrible nouvelle que Hamzakiir avait annoncée.
— Je ne le sais pas, non. Mais je sais une chose : si Rümayesh a vraiment passé un marché avec Meryam, les chances de réussite de notre petite opération viennent de chuter considérablement.
Tout le monde se mit d’accord sur le fait qu’il était désormais préférable de laisser Hamzakiir poursuivre sa surveillance jusqu’à ce que le sang de Hektor cesse d’avoir de l’effet. S’ils n’apprenaient rien de nouveau d’ici là, ils tenteraient leur chance dans la caverne.
Ainsi fut-il fait. Hamzakiir se remit au travail, mais il avait de plus en plus de mal à écouter Meryam. Sa fatigue empira, et, un jour, il déclara que c’était terminé.
— Je ne capte plus aucune de ses pensées, dit-il.
Et il s’en alla dormir, une activité qu’il avait trop rarement pratiquée au cours des dernières semaines.
Ramahd, Mateo et Hektor décidèrent qu’il était temps de préparer l’attaque. Ramahd appela Cicio qui sillonnait la ville pour obtenir des informations à propos d’Amaryllis et pour s’assurer que les Lances d’argent n’avaient pas découvert leur petite mise en scène. Lorsqu’il arriva, Ramahd lui fit un résumé de la situation, puis lui ordonna de se rendre dans le désert et de prendre contact avec les troupes qui attendaient dans des navires à une demi-journée de voile de Sharakhaï.
Cicio se dirigeait vers la porte quand Hamzakiir entra dans la caverne éclairée par une lampe d’un pas titubant.
— Mazandir, dit-il, le souffle court. Meryam se rend à Mazandir.
Ramahd le regarda d’un air sceptique.
— Vous nous avez dit que vous n’entendiez plus ses pensées.
— Je le croyais, mais il semblerait que c’était à cause de la fatigue. Quand je me suis endormi, j’ai rêvé et ses pensées ont envahi mes songes.
— Pourquoi Mazandir ? demanda Ramahd. Pourquoi maintenant ?
— Elle a envoyé une offre de paix à Macide, répondit Hamzakiir. Ils doivent se rencontrer à Mazandir. (Il regarda les trois Qaimiriens d’un air sombre.) Nous n’aurons jamais meilleure occasion de la capturer.
Ramahd tourna les yeux vers Mateo, puis Hektor.
— Mazandir ?
Mateo, qui dodelinait de la tête, haussa ses larges épaules.
— Pourquoi pas ?
Hektor acquiesça du menton.
— Va pour Mazandir.
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