Sharakhaï T5 : La Porte vers l'au-delà

Bradley P. Beaulieu · Chapitre 18 sur 72

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Sharakhaï T5 : La Porte vers l'au-delà

Chapitre 16

 

 

L’hippodrome était une des attractions les plus populaires de Sharakhaï. Des milliers de gens s’y pressaient chaque jour pour assister aux courses de chars, aux spectacles d’équitation et aux joutes telles qu’elles se pratiquaient dans la lointaine Qaimir, au sud du Grand Shangazi. L’entrée principale se trouvait sur une place au centre de laquelle se dressait une fontaine représentant un cheval cabré. L’eau jaillissait de la bouche de l’animal tandis que la queue et la crinière semblaient flotter au vent.

Ramahd arriva sur la place et se dirigea vers la fontaine. Cicio, le plus fidèle de ses serviteurs, était déjà là, un pied sur le rebord carrelé. Il avait l’air songeur et regardait deux enfants qui jouaient près de lui. Un garçon aux cheveux hirsutes et une fillette avec des couettes qui courait d’un pas encore mal assuré. Ils se pourchassaient en décrivant des cercles étourdissants sur les larges pavés de la place. Quand Cicio remarqua Ramahd, il sursauta comme s’il était surpris. Voire un peu gêné. Puis il se ressaisit et pointa le doigt vers la mère qui parlait avec un vieil homme voûté.

— Qu’est-ce que vous pensez d’elle ? demanda-t-il d’une voix assez forte pour couvrir les clapotis de la fontaine.

Ramahd ne prit même pas la peine de tourner la tête. Cicio essayait juste de détourner son attention pour l’empêcher de lire ses pensées, mais Ramahd n’était pas dupe. Cela durait depuis des mois. Des accès de mélancolie, des regards qui s’attardaient sur les familles qu’ils croisaient dans les rues de la cité.

— Tu sais, tu as le droit d’être triste parce que tu ne peux pas voir ton fils, dit Ramahd.

Cicio resta décontenancé pendant un moment. Qaimir, leur pays, lui manquait. Son fils lui manquait. Il ne l’avait pas vu depuis deux ans, depuis son départ pour Sharakhaï. Ramahd crut qu’il allait protester, déclarer qu’il se trompait, voire fanfaronner en affirmant qu’il allait séduire la mère et l’entraîner dans son lit. Il se contenta de hausser son menton mal rasé en direction de la grande arche par laquelle on pénétrait dans l’hippodrome.

— Il est là. À sa place habituelle.

— Personne ne l’accompagne ?

— Je n’ai rien remarqué.

Ramahd était impatient de parler à cet homme, mais il s’attarda un instant.

— C’est le premier pas, dit-il à Cicio. Le premier pas sur le chemin qui nous ramènera à Qaimir.

— Connerie ! lâcha Cicio sur un ton réprobateur. Cette ville est un maudit labyrinthe. Quand on y est entré, on n’en sort plus.

Mais Ramahd fut heureux de voir que, malgré ces mots, son compagnon avait repris espoir. Dès qu’il aurait réglé le problème de Meryam, il mettrait Cicio dans le premier bateau en partance pour Qaimir.

Tandis que les deux hommes pénétraient dans l’hippodrome, un gong sonna et la foule rugit. Des claquements de sabots et des grincements de roues montèrent et couvrirent les cris des spectateurs. Sous la piste, des dizaines de personnes se pressaient dans la salle où on pariait et récupérait ses gains. Dès qu’ils entendirent que la course avait commencé, les gens se ruèrent dans les tunnels en brandissant leurs tickets donnés par les preneurs de paris officiels. Ce fut là que les deux Qaimiriens retrouvèrent Renzo, un jeune homme aux cheveux miel que le vice-amiral Mateo leur avait envoyé pour les seconder.

— Il est toujours là, déclara Renzo.

Il s’exprimait en qaimirien, car il ne parlait pas un mot de sharakhien.

Ramahd hocha la tête et ses deux subalternes s’engagèrent dans un tunnel. Il en emprunta un autre et, quelques instants plus tard, la gigantesque arène ovale apparut devant lui. Huit chars tirés par seize Akhal-Teke abordaient le premier virage du circuit. Ils se disputaient la tête de la course et les roues de certains se rapprochaient dangereusement les unes des autres tandis qu’ils cherchaient à se placer à l’intérieur de la courbe. Plusieurs s’écartèrent en espérant que leurs adversaires se percuteraient ou racleraient contre le mur intérieur de l’arène.

Ramahd jeta un coup d’œil en direction d’une des tribunes les plus éloignées de l’entrée principale. Elle était drapée de tissu orange fixé sur de grands poteaux qui se dressaient au-dessus des plus hauts murs de l’hippodrome. Un vieil homme était assis là, au milieu de gradins déserts. Il portait des vêtements blancs : un turban, un caftan à ceinture et un manteau à capuche sans manches qui flottait sur ses épaules. Un homme banal. Un homme comme on pouvait en voir des centaines dans les gradins. C’était pourtant la clé de voûte du plan de Ramahd.

Le Qaimirien longea les sièges en pierre en direction de la tribune vide et gravit plusieurs volées de marches avec prudence, à l’affût d’éventuels sortilèges et concentrations d’énergie. Certains sorts fonctionnaient comme des pièges et se déclenchaient quand un intrus rompait une sorte de fil magique. Ramahd ne décela rien d’anormal et arriva dans la tribune déserte où l’homme en blanc était assis.

Cicio et Renzo se trouvaient un peu plus haut, dans l’ombre. Ils surveillaient la scène, appuyés contre des colonnes en grès, prêts à pointer les arbalètes armées de carreaux empoisonnés qu’ils cachaient dans leur dos. Ramahd sentit quelque chose alors qu’il n’était plus qu’à une dizaine de mètres du vieillard. Un sortilège discret qui modifiait les traits d’une personne, identique à celui que Meryam avait lancé sur lui et ses hommes pendant la bataille de la Nuit des Innombrables Lames. Le Qaimirien entrevit un fragment du véritable visage du vieillard – un long nez et des mâchoires carrées –, mais seul un proche aurait pu reconnaître le mage de sang Hamzakiir, fils du Roi Külaşan.

Il était l’héritier légitime du trône de son père, mais il était assis là, seul, regardant des courses de chars comme il l’avait fait pendant la plus grande partie des deux semaines précédentes. Ramahd l’avait croisé par le plus grand des hasards dans une rue du port méridional. Il avait élargi son champ de perception pour s’assurer que Meryam ne cherchait pas à le localiser et il avait senti qu’une personne portait un masque magique pour cacher son identité. Il ne l’avait pas reconnue et il l’avait suivie jusqu’à l’hippodrome. C’était seulement après l’avoir vue payer son entrée, s’asseoir dans les gradins et regarder les courses qu’il avait percé son déguisement à jour.

— Joignez-vous donc à moi puisque vous êtes là, dit Hamzakiir.

Ramahd laissa échapper un petit grognement et s’assit près du mage de sang qu’il avait tiré d’une crypte sous le palais caché que son père avait fait construire dans le désert. Un homme qui avait vécu plus longtemps que vivent les hommes après avoir passé un marché avec l’ehrekh Guhldrathen. Un homme qui avait été capturé et torturé par Meryam qui l’avait ensuite manipulé comme une marionnette pendant des mois. C’était étrange de se retrouver en compagnie de cet individu que Ramahd aurait dû considérer comme son pire ennemi. Hamzakiir avait fait beaucoup de mal à Qaimir. Il avait – entre autres – invoqué Guhldrathen avant de laisser Ramahd, Meryam et le Roi Aldouan pour morts dans le désert. Et aujourd’hui, il était là. Il regardait des chars tourner dans une arène.

— Vos hommes n’auront pas besoin de leurs arbalètes, dit-il. Je ne vous ferai aucun mal. Ni à vous, ni à eux. (Il tourna la tête vers Ramahd.) La question, c’est : est-ce que vous avez l’intention de me faire du mal ?

Dans ses yeux, le Qaimirien entrevit un profond mélange de tristesse et de solitude, mais aucune trace de peur.

— Je ne vous veux aucun mal, dit-il.

— Bien.

Hamzakiir se reconcentra sur la course. Un char venait de se retourner dans un tourbillon de roues, de rênes et de poussière. La foule rugit.

— Pourquoi venez-vous ici ? demanda le Qaimirien.

Hamzakiir ricana tout bas.

— C’est cela qui vous intéresse ? Pourquoi je viens assister à des courses de chars ?

— Eh bien ! oui.

Sur la piste, un concurrent portant une armure légère, un caftan blanc et des sandales lacées jusqu’aux genoux poussa le char renversé et réussit à le faire basculer sur ses roues. Il sauta sur la plate-forme et fit claquer son fouet au-dessus de la tête des deux chevaux.

— Vous aviez des plans. Vous vouliez devenir le seul maître de Sharakhaï.

Hamzakiir regarda en direction des hauteurs de Tauriyat et du palais de Marégale qu’on apercevait au-dessus des murs en pierre de l’hippodrome.

— En effet.

— Vous avez renoncé à ce rêve ?

Les deux chars de tête approchaient de la ligne d’arrivée et de plus en plus de spectateurs se levaient en agitant les poings en l’air.

— Je suppose que oui.

En voyant cet homme abattu, il était difficile d’imaginer que Hamzakiir avait été un monstre aussi impitoyable qu’ambitieux.

— Et si je vous dis que je sais pourquoi vous avez perdu courage ?

— Il ne faut pas être un grand sage pour le deviner.

— C’est à cause de ce que Meryam vous a fait, poursuivit Ramahd. Être privé du contrôle de ses actes et de ses pensées pendant si longtemps abattrait n’importe qui.

En contrebas, les deux chars de tête franchirent la ligne d’arrivée dans un mouchoir et tous les spectateurs se levèrent pour ovationner celui sur lequel ils avaient parié. Des huées et des acclamations montèrent lorsque le juge agita un drapeau jaune pour annoncer le vainqueur.

Hamzakiir lécha ses lèvres craquelées, puis regarda le soleil à travers le tissu orange de l’auvent.

— Vous avez votre part de responsabilité dans ce qui s’est passé, seigneur Amansir. Vous étiez là et vous l’avez regardée me briser, alors épargnez-moi votre sollicitude hypocrite et venez-en au fait.

— Le fait, c’est que cette cité est en danger. La flotte sharakhienne a peut-être marqué quelques points en reprenant une poignée de caravansérails, mais les Malasaniens et les Miréens ne tarderont pas à les récupérer. Puis ils lanceront une nouvelle offensive contre la cité.

Hamzakiir resta de marbre.

— Vous vous souciez de la sécurité de Sharakhaï maintenant ?

— Je m’en soucie, oui, mais je me soucie davantage de celle de mon pays. Je veux que Meryam soit arrêtée. Je veux qu’on la ramène à Qaimir afin que tout le monde apprenne que son règne était bâti sur la trahison et le meurtre. Et je veux que le pouvoir soit transmis sans heurt au souverain légitime, le fils du duc Hektor qui était le frère du roi Aldouan.

— Et qu’est-ce que vous voulez que je fasse ? (Hamzakiir jeta un nouveau coup d’œil en direction de Tauriyat.) Que je me rende à Marégale pour la neutraliser ?

— Vous pourriez le faire ?

Hamzakiir ricana.

— Meryam a des dizaines de protections qui empêchent toute intrusion.

— Il n’y a que cela qui vous arrête ? Ses protections ? Parce que je…

— Rappelez-vous le temps que nous avons passé à Qaimir, l’interrompit Hamzakiir. Vous savez ce qu’on ressent quand on est dominé ? Il suffit d’une ou deux journées pour vous briser mentalement et physiquement. Meryam m’a infligé ce traitement pendant des mois. Quand le supplice dure un peu trop longtemps, votre esprit se lézarde et les lézardes s’agrandissent chaque fois que vous luttez. (Il déglutit avec difficulté et se recroquevilla comme s’il souffrait.) Et croyez-moi, j’ai lutté sans relâche pour échapper à l’emprise de Meryam. Au bout d’un moment, vous commencez à vous demander si vous existez vraiment. Vous n’êtes guère plus qu’un golem malasanien, un fragment d’âme dont l’unique raison d’être est de servir un maître. Et quand vous recouvrez votre liberté… (Il fit un geste en direction des spectateurs qui s’asseyaient ou se dirigeaient vers la salle des paris.) Eh bien ! vous vous demandez si tout cela est bien réel. Et si ça l’est, vous vous demandez si vous avez toujours votre libre arbitre.

— Vous l’avez, déclara Ramahd. Et vous pouvez vous en servir pour changer les choses.

Hamzakiir secoua la tête, ricana et esquissa un petit sourire.

— Les choses trouveront un nouvel équilibre lorsque la guerre sera terminée. Il en va toujours ainsi.

— Mais à quel prix ?

— Du sang et des vies. De la peur et de la souffrance. Mais vous et moi ne pouvons pas y faire grand-chose.

— Mais il y a bien…

Hamzakiir se leva, interrompant Ramahd une fois de plus.

— Allez présenter vos arguments à des gens que cela intéresse, Ramahd Amansir. Racontez cela à vos seigneurs et à vos chevaliers. À vos mages de sang.

— Certains chevaliers ont déjà accepté de me soutenir, mais tous les mages de sang obéissent à Meryam.

— Dans ce cas, les chevaliers ne suffiront pas. (Hamzakiir se dirigea vers l’escalier et descendit les premières marches dans le frottement de ses sandales en cuir usées contre la pierre.) Votre guerre ne m’intéresse pas. Elle ne m’intéresse plus.

Cicio et Renzo regardèrent Ramahd d’un air interrogateur pour savoir s’ils devaient empêcher le mage de sang de partir. Ramahd secoua la tête. Hamzakiir s’éloigna et disparut.

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