Sharakhaï T5 : La Porte vers l'au-delà
Chapitre 54
La serrure cliqueta et Çeda se redressa sur le banc inconfortable. La porte de la cellule s’ouvrit.
— Viens avec moi, lança le capitaine des Lances d’argent, un homme avec un ventre rebondi et un nez bulbeux.
Il était accompagné par un détachement de soldats et une unité de Vierges du Sabre. Tous avaient la main posée sur la poignée de leurs shamshirs, prêts à dégainer au moindre geste belliqueux.
Çeda était enchaînée. Des menottes entravaient ses poignets.
— Où allons-nous ? demanda-t-elle. Où est Macide ?
Le capitaine leva les yeux au plafond, entra dans la cellule et tira sur la courte chaîne qui reliait les deux bracelets métalliques pour obliger la jeune femme à le suivre.
— Demande-le donc à la Reine. Tu verras bien ce qui t’arrivera.
On lui fit traverser le palais du soleil avant de la conduire dans les catacombes les plus profondes. Les galeries se couvrirent peu à peu de racines et elle arriva dans une caverne au centre de laquelle brillait un grand cristal. Elle était déjà venue dans cet endroit. Quand elle était enfant. Le cristal était plus sombre alors. Il éclairait à peine les racines qui se rassemblaient autour de sa base et la fine tresse accrochée au plafond rocheux. Le reste était plongé dans l’obscurité. Aujourd’hui, il brillait de mille feux, illuminant les parois et les entrées des nombreux tunnels. Çeda avait l’impression d’être enfermée dans le cœur d’un titan du désert.
Un échafaudage se dressait près du cristal. On avait installé une potence sur la plate-forme supérieure, avec une longue poutre horizontale dirigée vers la tresse végétale. Une poulie était fixée à son extrémité. Une corde était glissée dans la gorge. Çeda crut qu’elle lui était destinée, puis elle vit un groupe de soldats émerger d’un tunnel. Macide était parmi eux.
La jeune femme se rappela alors ce qu’elle avait vu dans le bassin du palais du Roi Yusam. Macide pendu par les pieds, mort, un sigil tracé sur la poitrine. Cette scène faisait écho à une vision de Yusam qu’Ihsan avait qualifiée de primordiale. Elle n’eut pas le temps de réfléchir à ce que cela pouvait bien signifier, ou d’imaginer un moyen d’y mettre un terme. On l’obligea brutalement à s’arrêter tandis que deux Lances d’argent poussaient Macide sur le sol couvert de racines.
— Macide ! cria la jeune femme.
Il ne tourna même pas la tête.
— Faites-la taire ! cracha une Sharakhienne que Çeda ne connaissait pas.
Elle avait des yeux magnifiques, des lèvres sensuelles et une brûlure qui semblait récente sur une joue.
— Tout de suite maîtresse Prayna, dit le capitaine des Lances d’argent derrière Çeda.
On lui fourra un chiffon dans la bouche et un goût répugnant envahit sa gorge. Puis on l’obligea à s’agenouiller devant le cristal. Deux Vierges du Sabre l’encadrèrent pour la surveiller, le sabre à la main, pendant que l’officier allait à la rencontre de la Reine Meryam qui venait d’émerger d’un tunnel.
Une Vierge s’aperçut que Çeda avait tourné les yeux et elle la frappa sur la tête avec le plat de sa lame. Assez fort pour qu’un tintement persistant envahisse les oreilles de la jeune femme.
— La tête droite ! Tu ne dois regarder que ton voleur et assassin de maître !
Macide fut conduit à l’échafaudage. On ne l’avait pas ménagé pendant sa captivité. Il avait du mal à se tenir debout. Son visage était maculé de sang. Un œil était tellement tuméfié qu’il ne pouvait plus s’ouvrir. Ses fers cliquetaient tandis qu’il avançait en titubant sur le sol couvert de racines traîtresses. Il perdit l’équilibre et tomba en se tordant une cheville. Il eut toutes les peines du monde à se lever.
Çeda le regardait, le ventre noué par l’angoisse. Elle n’était pourtant pas surprise de le voir dans ce triste état. C’était lui qui avait orchestré le massacre de la passe sanglante, l’attaque au cours de laquelle la sœur et la nièce de Meryam avaient trouvé la mort. Meryam aurait pu se contenter de le faire exécuter, mais elle avait préféré mettre ce spectacle en scène. La question, c’était : pourquoi ? Pour l’humilier et se moquer de lui ? En partie sans doute, mais cela n’expliquait pas tout. Pourquoi avait-elle choisi cette caverne ? Pourquoi avait-elle fait ériger cette potence si près du cristal ? Pourquoi des serviteurs dressaient-ils des tables et apportaient-ils des plats ? Quel genre de banquet pervers avait-elle prévu d’organiser là ?
Çeda aperçut du coin de l’œil des gens qui émergeaient d’un tunnel. Ils approchèrent en parlant à voix basse. Ils contemplèrent le cristal avec un mélange de crainte et de respect. Ils regardèrent des soldats nouer une corde autour des chevilles de Macide et le hisser par les pieds afin qu’il se balance près de la tresse végétale. Par tous les dieux ! Meryam avait l’intention d’accomplir un rituel. Un rituel au cours duquel elle utiliserait le sang de Macide.
La jeune femme chercha un moyen de se libérer, mais ses yeux s’éloignèrent un peu trop, et la Vierge du Sabre la frappa de nouveau du plat de son sabre.
Sa joue la brûla et un filet de sang coula le long de sa mâchoire tandis que la guerrière se penchait vers elle.
— La prochaine fois, je te coupe une oreille.
Par chance, Çeda n’eut pas besoin de tourner les yeux. Les invités royaux se rassemblèrent autour des tables et se mirent à bavarder, un verre de vin ou de liqueur dans une main, un canapé dans l’autre. Çeda mourait de faim et des odeurs délicieuses chatouillaient ses narines, mais le contraste entre cette nourriture raffinée et Macide pendu par les pieds lui donnait envie de vomir. Plusieurs convives se dirigèrent vers elle en grignotant et en buvant. Les Vierges les empêchèrent d’approcher trop, mais les laissèrent bavarder et jauger la jeune femme comme s’il s’agissait d’une statue mise aux enchères.
Quelques-uns se dirigèrent vers le cristal, l’entourèrent et levèrent la tête d’un air émerveillé. Ils observèrent Macide. Certains s’amusèrent même à manipuler Fille du Fleuve, le sabre d’ébène de Çeda, son couteau ou les deux shamshirs du cheikh de la treizième tribu. Les quatre armes avaient été posées sur une table pour que chacun puisse les examiner. Çeda faillit s’étrangler de colère en voyant une femme de son âge manier Fille du Fleuve en jouant les Vierges du Sabre – au grand amusement des autres invités.
Elle réussit à grommeler un « non ! » étouffé avant qu’une main se plaque sur sa bouche et qu’une lame d’ébène se presse contre sa nuque. La jeune femme – qui portait une superbe abaya bleu nuit – fit un geste pour ordonner à la Vierge de la lâcher.
Elle jeta Fille du Fleuve sur la table et approcha, une femme plus âgée à ses côtés. Elle s’arrêta et toisa Çeda en faisant la moue.
— Vous pensez qu’elle criera ? demanda-t-elle.
La femme âgée but une gorgée de vin blanc pétillant.
— Après tout ce qu’elle a fait, j’espère bien ! On raconte qu’elle a tué onze Rois avec le sabre d’ébène qu’elle a volé.
— Et qu’elle a ensorcelé les Vierges de sa main avec d’infâmes sortilèges de sang.
— Mmm, approuva la vieille femme. Et qu’elle a monté les Malasaniens contre nous. (Elle fit un geste en direction de Macide et un peu de vin s’échappa de son verre.) Les deux font la paire. J’espère qu’elle sera obligée de regarder. Et j’espère qu’on lui fera ensuite subir le même sort.
La jeune femme tourna la tête vers les invités qui gravitaient autour du cristal et des tables.
— Elle doit apporter la preuve, affirment certains.
— La preuve de quoi ?
— La preuve que le sortilège de la Reine Meryam fonctionne.
Elle jeta un coup d’œil en direction de deux hommes qui approchaient. Ils avaient un certain âge et portaient une calotte sur la tête.
— Bon débarras, lâcha-t-elle en toisant Çeda d’un air dégoûté.
Les hommes les rejoignirent. Le petit groupe bavarda gaiement pendant quelques instants, puis s’éloigna pour assister à l’arrivée des premiers Rois et des premières Reines. Çeda se demanda comment ils pouvaient être si joyeux alors qu’un homme était torturé sous leurs yeux. Macide était un criminel recherché, mais de là à se délecter de ses souffrances…
— Écartez-vous ! lança quelqu’un.
Il s’écoula quelques secondes avant que Çeda identifie la voix. C’était celle de la Reine Nayyan. Les Vierges du Sabre reculèrent et la Reine s’arrêta devant la prisonnière. Elle l’examina avec attention, puis regarda la caverne autour d’elle.
— Alors ? Est-ce que le bassin t’a montré ceci ? (Elle se tut et son expression s’adoucit un peu.) Cette réflexion était indigne de moi. (Elle jeta un coup d’œil à la foule des convives par-dessus son épaule.) En vérité, je préférerais que tout cela ne soit jamais arrivé. Je suis venue te faire une promesse. Si la Reine Meryam se montre clémente, c’est moi qui mettrai un terme à tes souffrances.
À ce moment, la Reine Meryam alla se placer devant le cristal et tapota son gobelet avec son anneau de sang. Tout le monde se tut.
— Je vous souhaite la bienvenue, dit-elle. (Quelques personnes toussotèrent.) Je remercie les Rois et les Reines de Sharakhaï d’être venus voir ceci.
Elle fit un geste en direction de Macide. Celui-ci était secoué par des spasmes qui le faisaient tourner avec lenteur au bout de sa corde.
— Le cadeau que je vous ai préparé. Approchez tous, car la suite va vous montrer le pouvoir qu’on peut désormais attendre des nouveaux Rois et des nouvelles Reines de Sharakhaï.
Des dizaines de personnes se rassemblèrent en murmurant. Meryam posa son gobelet sur la table voisine et monta les marches de l’échafaudage. Elle arriva au sommet et se pencha vers les invités avec un sourire que Çeda avait appris à connaître. Le sourire qui indiquait que tout se passait comme elle l’avait prévu et que personne – personne – ne pouvait plus l’arrêter. Mais c’était un sourire qu’elle réservait habituellement à ses ennemis, et, ce soir, les gens qu’elle observait avec le plus d’attention étaient ses alliés, les Rois et les Reines de Sharakhaï.
Meryam fendit la tunique de Macide avec la pointe de son anneau de sang, exposant ainsi sa poitrine velue. Puis elle leva la main et lui perça le cou au-dessus de la clavicule.
Çeda était prête à tout pour le libérer, pour lui épargner la souffrance qui n’allait pas tarder à suivre. Elle tira sur ses menottes. Elle serra le poing à maintes reprises pour invoquer le pouvoir du désert. Elle le sentait en elle, mais elle était incapable d’en rassembler suffisamment pour briser ses chaînes. Elle essaya de se lever dans l’espoir de faire quelque chose, n’importe quoi, pour arrêter Meryam, mais la Vierge du Sabre approcha de nouveau et l’immobilisa avec une poigne d’acier.
Meryam remarqua son agitation et sembla alors se rappeler son existence.
— Vous pouvez constater que la nièce de Macide est également présente, déclara-t-elle. Çedamihn la Louve Blanche. La criminelle qui a assassiné plusieurs anciens Rois.
De sombres regards foudroyèrent la jeune femme, mais tous finirent par se reconcentrer sur le spectacle qui se déroulait devant eux. Un mince filet de sang coula de la plaie que Meryam avait ouverte. Il souilla la barbe de Macide et se transforma en encrier dans lequel la Reine plongea un doigt afin de tracer des sigils sur la poitrine du prisonnier.
— Le sortilège que je suis en train de tisser utilise le sang de Macide, et à travers ce sang, je vais attirer tous les membres de sa famille. Les racines que vous voyez autour de vous ont fabriqué ce cristal. Elles l’ont nourri de leur essence. Depuis l’époque de Beht Ihman. (Le sigil devenait de plus en plus complexe, couvrant désormais la poitrine et une bonne partie du ventre.) Il est donc juste que le sang de Macide serve à envoyer les Hôtes sans Lune honnis dans les champs en fleur. Il est donc juste que les adicharas se repaissent de leurs âmes et que leur essence nourrisse le cristal.
Meryam traça une ligne supplémentaire et Çeda sentit quelque chose en elle. Une envie, un besoin. Ce fut très vague dans un premier temps, sans direction et sans forme véritable, mais tandis que la Reine continuait à tisser le sortilège, l’appétit se précisa et la présence des arbres tors devint de plus en plus oppressante. Ils brillaient dans le lointain comme des torches dans la nuit, signalant l’emplacement d’un refuge alors que la tempête approchait. Çeda se leva en ayant l’impression qu’il n’existait pas d’endroit plus sûr.
Elle éprouva cependant un étrange malaise. Cette contrainte était très différente des autres, mais la jeune femme était incapable de préciser en quoi. Une petite voix souffla une mise en garde à son oreille.
Le réconfort que tu cherches n’est qu’un mirage et il disparaîtra dès que tu l’atteindras.
Mais les visions n’étaient pas toutes des mirages. Certaines étaient des oasis qui donnaient la vie et qui la protégeaient quand le désert cherchait à tuer. On laissa son bâillon en place, mais on ôta les fers qui entravaient ses poignets et ses chevilles. Elle fit son premier pas. Elle savait que c’était une erreur, mais elle ne pouvait pas résister.
Les spectateurs la regardaient et ils sourirent en comprenant que le sortilège de Meryam allait la conduire dans les champs en fleur. Une fois là-bas, elle s’offrirait aux adicharas qui l’étoufferaient avec leurs branches et la perceraient avec leurs épines avant de boire de son sang.
Elle ne serait pas la seule victime. D’autres étaient attirés comme elle. Les membres de sa tribu. Les membres de la treizième tribu. Des centaines d’entre eux se levaient et marchaient vers les portes de la cité. Certains couraient pour atteindre au plus vite les arbres qui les tueraient. Meryam allait réussir d’un coup ce que les Rois de Sharakhaï n’étaient jamais parvenus à accomplir. Elle allait massacrer la treizième tribu en une seule nuit.
Çeda se dirigea vers la gueule sombre d’un tunnel d’un pas lourd et traînant. Elle crut qu’elle l’avait choisi par hasard, puis elle le reconnut. C’était celui que la femme de Sehid-Alaz avait emprunté pour la conduire du lit à sec de la Haddah à la caverne afin qu’elle parle à son époux. Les deux Lances d’argent postées à l’entrée la regardèrent approcher, la première sans réaction, la seconde avec un désarroi surprenant. Aucune des deux ne chercha à l’arrêter. Elle pénétra dans le tunnel et se fondit dans les ténèbres.
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