Sharakhaï T5 : La Porte vers l'au-delà

Bradley P. Beaulieu · Chapitre 16 sur 72

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Sharakhaï T5 : La Porte vers l'au-delà

Chapitre 14

 

 

Willem ne réussit pas à trouver le sommeil la nuit où Altan disparut. Il était hanté par la disparation de son aura lumineuse. Les ténèbres s’étaient glissées en lui et avaient creusé un énorme trou. Et plus il y pensait, plus les ténèbres le rongeaient et plus le trou s’agrandissait.

Il essaya de se changer les idées en allant chercher un ouvrage sur les mythes des anciens dieux. Il y en avait des dizaines dans les archives cachées. Il s’installa sur le tapis de son minuscule repaire et commença à lire. Il lisait souvent à la lumière d’une lampe, car cela lui permettait d’aller plus vite, mais quand il avait vraiment envie de se plonger dans une histoire, il lisait dans les ténèbres. L’encre luisait pour lui. Même celle des textes les plus anciens conservait un vague souvenir de celui ou celle qui les avait écrits. Cela le limitait à la lecture de trois ou quatre livres par heure au lieu de la dizaine habituelle, mais il avait l’impression de plonger dans les mondes créés par les mots. Tout le reste semblait avoir gagné les champs lointains, comme les anciens dieux. Cela ne manquait jamais de le détendre… sauf cette nuit. Il ne pouvait pas s’empêcher de penser à Altan.

Quand Nebahat l’avait interrogé, Altan avait mentionné Cassandra, une étudiante du collegium. C’était une charmante jeune fille avec des cheveux noirs, un joli petit menton, un nez un peu trop large et une aura lumineuse – pas autant que certaines, et nettement moins que celle d’Altan, mais agréable tout de même. Willem aimait bien la regarder quand elle marchait dans les couloirs de son dortoir ; quand elle mangeait des dattes et du fromage en compagnie de quelques amis sur l’esplanade ; quand elle sortait discrètement du collegium pour se rendre dans les salons à oud de l’Abreuvoir ; quand elle étudiait des documents historiques dans le hall des archives et qu’elle prenait des notes dans un petit carnet, un doigt sur la page d’un épais ouvrage posé devant elle.

Nebahat avait demandé à Altan à qui il avait parlé de ses découvertes.

De quelles découvertes parlait-il ? se demanda Willem.

C’était la clé. C’était à cause de ces découvertes que Nebahat avait appelé Altan. C’était à cause d’elles qu’il l’avait envoyé hors du collegium et que l’aura du jeune homme s’était assombrie – signe irréfutable d’une mort imminente. Et Cassandra avait joué un rôle dans cette affaire. Willem était convaincu qu’il pourrait en apprendre davantage s’il observait la jeune femme assez longtemps.

— C’est aujourd’hui, dit Cassandra en s’adressant à la camarade d’étude assise de l’autre côté de la table dans la grande bibliothèque du collegium.

Willem les épiait depuis un passage secret qui longeait un ensemble de rayonnages chargés de livres qui montait jusqu’au plafond. L’ouverture à travers laquelle il regardait était si basse qu’il arrivait à voir par-dessus les ouvrages empilés sur la table.

— Quoi ? demanda sa camarade sur un ton distrait.

C’était une femme banale qui brillait à peine, mais qui se délectait de la lumière des autres.

Comme toi, souffla une petite voix à l’oreille de Willem.

Ce n’est pas vrai, songea Willem. Je pourrais briller moi aussi. C’est juste que je n’en ai pas le droit.

— La corvée des livres, expliqua Cassandra. Ça commence aujourd’hui.

Willem se figea à l’intérieur du passage. C’était le moment qu’il avait tant attendu. Pour quelle autre raison la lumière de la jeune femme aurait-elle changé si soudainement ? Dès qu’elle avait prononcé ces mots, son aura avait scintillé et viré au vert. Puis elle s’était fracturée comme la lueur d’un feu à travers une gemme.

— On a retrouvé Altan ? demanda sa camarade.

— Non. Je crois qu’il court après ce garçon qu’il a rencontré.

— Et il aurait disparu sans en parler à personne ?

Cassandra haussa les épaules.

— Les garçons font des choses bizarres quand ils sont amoureux. Tout ce que je sais, c’est qu’Altan est parti et que c’est à moi de tout faire maintenant. Il a commencé deux mois avant moi. Il avait mémorisé les noms de toutes les maisons. Qui a épousé qui. Qui était la mère de tel ou tel enfant.

— C’est rasoir.

— Tu n’imagines pas à quel point. C’est comme suivre une trace dans un nid de bousiers. Un truc à finir alcoolique.

L’autre femme éclata de rire.

— Tu n’as pas besoin de ça pour picoler.

Cassandra esquissa un sourire langoureux.

— Je ne savais pas que ma vie t’intéressait tellement. Si tu veux en apprendre davantage, pourquoi est-ce que tu ne me rendrais pas visite dans ma chambre ce soir ?

— T’es une vraie salope, souffla sa camarade. À quelle heure ?

Elles éclatèrent de rire – ce qui leur valut un rappel à l’ordre implacable de la harpie qui était assise derrière le bureau central.

— Je ne vois pas en quoi ces noms peuvent intéresser le recteur, souffla la jeune fille banale quelques instants plus tard.

Cassandra haussa les épaules.

— Il dit que les archives sont incomplètes. (Elle se redressa brusquement et poursuivit d’une voix ridiculement basse.) Ma chère petite, ces recherches sont de la plus haute importance. Elles devraient nous permettre d’identifier les membres de la treizième tribu. Surtout parmi les élites. (Elle se détendit et se pencha sur le livre ouvert devant elle.) Moi, je crois que c’est les Rois qui ont demandé cette étude.

— Qu’est-ce qui te fait dire ça ?

— Qui est-ce qui a ordonné le massacre de la treizième tribu à l’origine ? Qui est-ce qui a peur qu’elle revienne à Sharakhaï avec les autres tribus pour l’épauler ? Les commanditaires de cette étude veulent probablement découvrir qui pourra leur servir de monnaie d’échange quand ça arrivera. À moins qu’ils aient l’intention de perpétrer un nouveau massacre, comme c’est arrivé après Beht Ihman. Qui sait ? (Cassandra, qui semblait de plus en plus agacée, frappa les couvertures de plusieurs livres du plat de la main.) Je n’arrive pas à me concentrer. Je ferais mieux d’y aller tout de suite.

Elle se leva et partit, enveloppée dans une aura plus brillante que d’habitude. Willem ne se donna pas la peine de monter sur le toit de la bibliothèque pour voir où elle allait. Il le savait déjà. Le hall des archives. Il ferma la porte du passage obscur, fit dix-sept pas sur la gauche et descendit un escalier en colimaçon. Il remonta ensuite le plus long couloir du labyrinthe souterrain et ralentit en atteignant la courbe qui se trouvait à proximité du hall des archives.

Il gravit sept escaliers pour gagner le dernier étage – réservé aux actes de mariage et aux actes de naissance – et s’installa dans sa cachette habituelle, derrière une grille en fer. Cassandra arriva quelques minutes plus tard. Elle se dirigea vers un chariot et entreprit de trier la montagne des livres qu’Altan avait mis de côté avant de disparaître.

Pendant plusieurs heures, Willem la regarda consulter les ouvrages, remonter des arbres généalogiques jusqu’à l’époque de Beht Ihman et essayer d’identifier les descendants des membres de la treizième tribu. Il aurait pu lui donner les noms d’une bonne quarantaine d’entre eux. Il adorait les livres de généalogie. Pas parce qu’il accordait de vagues pouvoirs au sang, contrairement à tant d’autres, mais parce que ces documents permettaient de mieux comprendre les événements qui se déroulaient dans le désert. Il avait passé des mois à lire les ouvrages empilés devant Cassandra.

Mais il aurait préféré cracher aux pieds de Bakhi plutôt que donner un seul de ces noms à Cassandra. C’était eux qui avaient tué Altan.

Il sentit un tiraillement intérieur. Nebahat l’appelait. Il devait obéir, mais il pouvait s’accorder un certain temps. Et c’était bien ce qu’il avait l’intention de faire. Il était en colère à cause de ce qui était arrivé – et qui risquait fort de se répéter. La disparition d’étudiants remarquables et de leurs auras éclatantes. Et cela lui donnait la force nécessaire pour résister aux ordres de Nebahat.

Mais Nebahat semblait particulièrement impatient ce jour-là, et un nouveau tiraillement se fit sentir quelques instants après le premier. Willem se préparait à répondre à l’appel quand il remarqua quelque chose de curieux. Une autre aura. Une autre lumière. Brillante. Aussi brillante que celle d’Altan. Et peut-être même plus.

Elle flottait à travers la salle en se rapprochant lentement de la table à laquelle Cassandra était assise, puis s’immobilisa derrière la jeune fille, légèrement en retrait, comme si elle lisait par-dessus son épaule.

Et Willem reconnut cette lumière. Il ne l’avait pourtant pas vue depuis plus de deux ans, depuis la cérémonie de remise des diplômes qui avait eu lieu juste avant le massacre perpétré par les Hôtes sans Lune et organisé par le mage de sang Hamzakiir. Willem avait pleuré toutes les larmes de son corps ce jour-là. Il avait pleuré ces vies fauchées trop tôt, ces âmes perdues.

Il avait cru que Davud était mort avec les autres, mais il s’était trompé. Il était là. Même s’il ne pouvait pas le voir. Willem se demanda comment il avait pu survivre, mais cette question fut emportée par la joie de revoir son aura lumineuse. Et puis il y avait des questions autrement plus importantes à se poser. Qu’est-ce qu’il faisait ici, par exemple ? Ou pourquoi espionnait-il Cassandra, tout comme lui ? Ou connaissait-il l’existence de la liste des descendants de la treizième tribu ? Ou connaissait-il Altan ?

Willem aurait voulu rester plus longtemps pour le découvrir, mais Nebahat l’appela de nouveau. Et brutalement cette fois-ci. Il jeta un dernier regard à la lumière qui flottait derrière Cassandra, imagina Davud lisant par-dessus l’épaule de la jeune fille, puis se leva et s’enfonça en silence dans les sombres galeries secrètes du collegium.

— Où étais-tu ? demanda Nebahat lorsque Willem entra dans la salle des archives secrètes.

Il posa la question de cette voix calme qui laissait clairement entendre que, s’il n’obtenait pas une réponse sincère et rapide, Willem serait puni.

Nebahat était confiant, car il savait que Willem ne pouvait pas mentir. Il n’avait jamais imaginé que celui-ci avait appris à dire la vérité sans dire toute la vérité. Comme à son habitude, Willem rapprocha ses mains et les écarta comme les pages d’un livre s’ouvrant de lui-même. Ce geste pouvait signifier qu’il avait lu, ou qu’il s’était rendu au hall des archives, ou mille autres choses. En général, Nebahat ne s’intéressait guère à ses activités, sauf quand il était en retard.

Le mage de sang se gratta le menton d’un air absent, s’assit derrière le bureau qui se trouvait près de l’âtre et déplia un carré de tissu qui contenait deux moitiés d’un énorme sandwich composé de pain, de viande, de tomates séchées et de quelque chose qui ressemblait à du fromage. Il prit une part, mordit dedans et parla d’une voix étouffée par la nourriture.

— Est-ce que tu as les documents que je t’ai demandés ?

L’eau monta à la bouche de Willem. Il mourait d’envie de retourner dans la bibliothèque où Davud se trouvait, mais il était incapable de s’arracher à la contemplation de la mie légère et des reflets dorés du fromage.

— Oui, oui, il y a un morceau pour toi aussi, dit Nebahat en lui tendant l’autre moitié du sandwich.

Willem secoua la tête, puis sentit ses joues s’empourprer tandis qu’un grondement sonore montait de son estomac. Par chance, Nebahat semblait plus préoccupé que d’habitude et il n’y prêta pas attention.

— Est-ce que tu as trouvé les documents ? (Willem s’inclina, puis fit un geste en direction des tables qui occupaient l’espace central des archives.) Parfait.

Nebahat mâcha ce qu’il avait dans la bouche, puis – comme c’était souvent le cas quand il rentrait d’une sortie en ville – entreprit d’énumérer les produits alchimiques dont il avait besoin. En précisant la quantité pour chacun d’entre eux. Ce jour-là, la liste incluait de la limaille de cuivre, des écailles de dragon des sables et de la soude, trois ingrédients indispensables à la préparation d’une potion permettant d’invoquer et de neutraliser un éfrit – le temps de lui demander une faveur, du moins. Ces mixtures étaient la spécialité d’Undosu, un autre mage de sang et membre du cercle intérieur de l’Enclave. L’Enclave était une société que les mages avaient fondée pour se protéger des Rois de Sharakhaï, pour partager leur savoir, et pour accomplir le genre de tâches que Nebahat venait de confier à Willem : rassembler et distribuer les ingrédients rares nécessaires à la création des potions, élixirs et sérums.

Nebahat n’avait jamais rien dit à ce sujet, mais Willem savait qu’il faisait partie de l’Enclave. Et qu’il en était même un membre de haut rang. Un membre du cercle intérieur. Seules trois autres personnes portaient ce titre, dont Undosu. Nebahat le traitait comme un chien, mais cela n’empêchait pas Willem d’être fier de son maître. Il n’était peut-être qu’un humble serviteur – un esclave, auraient dit certains –, mais il travaillait pour un des hommes les plus puissants de Sharakhaï. Non ! Un des hommes les plus puissants du Grand Shangazi !

Mais depuis la disparition d’Altan, l’aura de Nebahat avait pris une teinte différente. Sa lumière était toujours aussi intense, mais elle brillait désormais d’un éclat sinistre. Menaçant. Willem avait sombré dans le désespoir après la disparition d’Altan. Il s’était reproché de ne pas avoir remarqué les signes attestant la nature malfaisante de Nebahat, puis il avait réfléchi et était arrivé à la conclusion que cette affaire devait avoir un lien avec les événements récents. Et le soudain intérêt du recteur pour les descendants de la treizième tribu.

L’idée qu’il n’avait pas servi un assassin tout au long de sa vie réconfortait Willem, mais elle n’apaisait en rien la douleur de la disparition d’Altan.

— Si tu ne veux pas manger, dit Nebahat, tu ferais aussi bien de te mettre au travail.

Willem hocha la tête et s’inclina. Il jeta un rapide coup d’œil au demi-sandwich si appétissant, puis recula jusqu’à l’entrée de la galerie obscure qui débouchait dans la salle des archives secrètes. Une fois à l’intérieur, il s’élança et courut aussi vite que possible en direction du hall des archives. Par tous les dieux ! il envisagea même de couper par les pelouses du collegium, mais une des nombreuses compulsions auxquelles il était soumis l’obligeait à rester caché, à garder son existence secrète au sein de l’université. Il poursuivit donc son chemin dans les sombres passages sinueux et regagna son poste d’observation.

Il haletait. D’habitude, il attendait d’avoir repris son souffle avant d’approcher de la grille en fer, mais pas aujourd’hui. Cassandra leva la tête en entendant sa respiration. Il venait de commettre une terrible, terrible erreur, mais il n’en avait cure. Parce que Davud était parti. Et qu’il avait emporté sa lumière avec lui.

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