Sharakhaï T5 : La Porte vers l'au-delà
Chapitre 33
Tétanisé par la peur, Willem regarda l’homme balafré s’éloigner à grands pas. Pierre et sable ! comment pouvait-il dégager une telle puissance ? Nebahat était un mage redoutable, mais ce n’était qu’un enfant comparé à la créature qui avait forcé son esprit et s’était emparée de ses souvenirs.
Par la grâce des Fileuses du Destin, les ténèbres du tunnel avalèrent l’homme balafré et le bruit de ses pas s’estompa avant de disparaître. Ce fut seulement à ce moment que Willem s’accroupit et essaya de rassembler les fragments de la tablette. Il se rappelait les mots qui étaient gravés dessus, mais il avait l’impression que le désert avait perdu quelque chose d’important depuis qu’elle était brisée.
Un scintillement attira son attention. Davud et Esmeray. Oh, dieux ! il les avait oubliés ! Il se leva, haletant. Il voulait se précipiter vers eux, il voulait les libérer du sort de Nebahat, mais comment faire ? Il était toujours soumis à la contrainte de Nebahat. L’homme balafré l’avait neutralisée, mais cela n’avait pas duré. Elle était revenue, toujours aussi forte, et Willem était incapable de la surmonter.
Il recula lentement vers une allée séparant deux rangées de bibliothèques. Il allait regagner son repaire. Il allait les abandonner à Nebahat. Il n’avait pas le choix. Il ne pouvait rien faire d’autre.
Qu’est-ce que le mage de sang allait faire d’eux ? Leur arracher des informations, sans nul doute, mais ensuite ? Quel serait leur châtiment ?
Une voix murmura la réponse dans son esprit.
La mort. Ce sera leur récompense pour l’avoir trouvé.
Il heurta un meuble et sursauta, effrayé. Puis il pivota avec lenteur et observa les immenses bibliothèques qui abritaient des centaines de livres, de parchemins et de tablettes. Il leva la main vers celle qui était devant lui et son doigt effleura le dos en cuir craquelé d’un ouvrage. Juste en dessous se trouvaient des étagères en bois supportant d’anciennes tablettes et, à côté, les motifs entrelacés d’un des trésors les plus précieux de Nebahat : un des premiers exemplaires de l’Al’Ambra.
Willem avait toujours été un spectateur. Il avait toujours lu des histoires en se demandant ce qu’on pouvait ressentir lorsqu’on les vivait.
On se sent comme ça, souffla la voix dans sa tête. On se sent exactement comme ça.
Que raconteraient les histoires à son sujet ? Le décriraient-elles comme une victime ? comme un lâche ? Le mentionneraient-elles seulement ?
Pas si tu pars. Pas si tu les abandonnes à un homme que tu sais mauvais.
Willem se tourna.
Je ne peux pas les abandonner. Je dois trouver un moyen.
Il avança. Chaque pas exigeait un effort surhumain, comme s’il portait la cité tout entière sur ses épaules. Chaque instant était un instant de terreur au cours duquel il imaginait Nebahat surgissant du tunnel. Il pouvait encore renoncer. Il pouvait encore regagner son alcôve, se rouler en boule et plaquer les mains contre ses oreilles jusqu’à ce que tout soit terminé.
Il ne le fit pas. Il avança dans la douleur, pas après pas, jusqu’à ce que Davud soit à ses pieds. Mais au fait, qu’allait-il faire maintenant ? Il n’en avait aucune idée. Ses chaînes l’entravaient plus fermement que jamais.
Davud le regardait. Immobile. Prisonnier. Il semblait confus, comme s’il ne savait pas quoi penser de Willem. Et il avait peur. Nebahat allait revenir, il n’y avait aucun doute là-dessus. Ce n’était qu’une question de temps.
Le sortilège qui affectait Davud scintillait par intermittence et ternissait l’aura du jeune homme.
Quelle ironie, songea Willem.
Davud méritait de briller comme une étoile.
Et si…
Willem déglutit.
Et s’il les interrogeait à la place de Nebahat ? et lui résumait ce qu’il aurait appris à son retour ? Et s’il libérait Davud et Esmeray dans le seul dessein de les faire parler ? Est-ce que cela ne rendrait pas service à son maître ? Sans compter qu’il obtiendrait probablement de meilleurs résultats. Davud et Esmeray n’auraient pas peur de lui. Ils seraient même ravis de répondre à ses questions.
Willem eut l’impression que son estomac se repliait sur lui-même, mais il l’ignora et s’accroupit. Sa paume était moite de sueur lorsqu’il la posa sur le visage de Davud. Il la fit glisser le long de son corps en tirant sur le sortilège. Comme s’il retirait la peau d’un lapin.
La lumière du jeune homme brilla de nouveau. Il toussa et s’assit.
Willem se rapprocha d’Esmeray et répéta l’opération. La jeune femme brilla à son tour, mais ses couleurs étaient tellement vives qu’il recula précipitamment.
Esmeray se leva d’un bond. Willem agita les mains pour leur demander de rester, mais elle le repoussa sans ménagement.
— N’approche pas ! cria-t-elle.
Elle prit Davud par le bras et essaya de l’entraîner vers le tunnel.
Par la grâce des dieux, il resta figé. Il regardait Willem avec une fascination hypnotique.
— Dis-moi ton nom, demanda-t-il. (Willem secoua la tête avec énergie.) Qu’est-ce qui nous est arrivé ?
Willem aurait bien aimé le savoir. Il ne comprenait rien à ce qui venait de se passer, lui non plus.
— Viens, Davud, dit Esmeray en le tirant par la manche. Il faut partir.
Par pitié, ne partez pas !
Il fallait qu’il leur raconte son histoire. Il n’avait pas d’autre moyen de justifier ce qu’il avait fait. S’il n’y parvenait pas, il… il ne savait pas trop. Il ne voulait même pas y penser.
Il leva les mains devant lui pour arrêter Davud et Esmeray, puis se précipita vers la table qui servait de bureau à Nebahat. Il examina les piles de livres, mais ne trouva pas celui qu’il cherchait. Il était pourtant certain de l’avoir posé là. Le mage de sang avait dû l’emporter.
Il alla regarder sur les autres tables, frénétique.
— Davud, viens, insista Esmeray. Il peut revenir d’un instant à l’autre.
— Attends, souffla Davud.
Il resta où il était, observant Willem avec calme.
Une copie, songea Willem. Une copie de la même histoire.
Il grimpa un escalier en colimaçon pour atteindre une étagère supérieure. Et il le trouva. Un épais volume écrit un siècle plus tôt. Il descendit et le posa sur la table la plus proche de Davud et d’Esmeray, puis l’ouvrit à la page voulue.
Davud approcha et se pencha sur le livre. La curiosité finit par vaincre les réticences d’Esmeray, et elle le rejoignit pour lire avec lui.
C’était l’histoire d’un marin qu’un méchant roi avait enfermé dans une oubliette pendant cent jours et cent nuits. Il avait été libéré non pas par le roi, mais par la princesse qui avait passé ces cent jours à lui raconter des légendes de son pays. Le marin ne lui avait jamais rendu la pareille bien qu’elle le lui ait demandé à maintes reprises. Elle était persuadée qu’une fois libre il se dépêcherait de partir, mais il avait pris le temps de lui expliquer les raisons de son voyage. Il était en quête d’une fleur mystérieuse qui était censée guérir un mal funeste dont souffrait sa femme. Profitant d’un voyage de son père dans les terres intérieures, la princesse avait conduit le marin à son navire et lui avait donné une de ces fleurs mystérieuses.
Davud leva les yeux du livre et regarda Willem avec douceur et gentillesse. Il avait compris ce qu’il voulait.
— Je suis venu ici, dit-il, parce qu’un étudiant du nom d’Altan a disparu. C’est le cousin d’un ami à moi, Tariq.
Il poursuivit. Il raconta comment il était allé voir Tariq afin de rencontrer Undosu avec qui il espérait négocier un marché avec l’Enclave, un marché qui assurerait la sécurité d’Esmeray et d’Anila, qui était son amie. Il raconta comment il avait exploré le collegium dans l’espoir d’apprendre ce qui était arrivé à Altan, comment il avait trouvé les indices que Willem avait laissés à son intention et comment il avait découvert le repaire de Nebahat grâce au lien entre les deux pendentifs.
C’était suffisant, sentit Willem. C’était suffisant pour contourner la contrainte de son maître et les libérer. Mais il lui restait une dernière chose à faire.
Il fouilla dans les affaires de Nebahat pendant quelques instants et trouva un minuscule compas en cuivre. Il le prit et le posa sur les pages ouvertes du livre, la pointe en direction de la fleur mystérieuse que le marin avait cherchée si longtemps. Puis il recula précipitamment tandis que Davud approchait pour regarder le papier jauni et les mots délavés.
— Undosu ? demanda-t-il en ramassant le compas. Cet instrument me permettra de trouver Undosu ?
Willem détourna les yeux et se fit aussi petit que possible. Il ne pouvait rien faire d’autre, car il avait atteint les extrêmes limites de la contrainte de Nebahat.
Par pitié ! Par pitié, faites qu’il comprenne !
— Merci, dit Davud avec un hochement de tête satisfait.
Puis il partit avec Esmeray. Leurs silhouettes disparurent dans les ténèbres du tunnel, mais par leurs auras papillotantes et scintillantes. Willem les observa pendant de longues secondes, jusqu’à ce qu’ils franchissent le premier coude du passage.
Ce ne fut qu’à cet instant qu’il s’autorisa à sourire.
Nebahat revint, écumant de rage. Il n’avait pas été attaqué une fois, mais deux. D’abord par Davud et Esmeray, puis par l’homme au visage balafré – le Prince en Haillons, ainsi qu’il l’appelait.
Willem se garda bien de lui raconter quoi que ce soit. Il redoublerait de colère s’il apprenait qu’il était mêlé à cette affaire, et à quoi cela servirait-il ?
Une partie de lui aurait voulu en raconter davantage à Davud, aurait voulu lui parler de la tablette, des vers et des machinations des dieux. Mais plus le temps passait, plus cette idée lui paraissait saugrenue. La femme qui avait gravé la tablette avait juste exprimé ses craintes, des craintes qu’elle avait entretenues et attisées jusqu’à ce qu’elles se transforment en brasier ardent. Avec le recul du temps, Willem se rendit compte que tout cela n’était rien d’autre qu’une histoire improbable qui volerait en éclats si on l’analysait avec tant soit peu de sérieux.
Comme une vieille tablette d’argile, songea-t-il.
Non, mieux valait ne pas en parler.
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