Sharakhaï T5 : La Porte vers l'au-delà
Chapitre 48
Alors que le soleil se couchait sur Mazandir, le sable se souleva et se mit à tourbillonner au sommet d’une dune. Il se rassembla en une trombe enveloppée de brume minérale, puis se concentra et prit la forme d’une silhouette de femme. Nalamae apparut avec son armure et la grande lance en adamantine de Yerinde.
Elle posa la lance près d’elle et ramassa deux poignées de sable qu’elle lança en l’air. Les grains montèrent vers le ciel en dessinant une gerbe dorée, puis s’immobilisèrent et s’éloignèrent à contrevent comme un banc de brume au petit matin. Le nuage minéral crût, se dirigea vers la cité et franchit les murailles avant d’envahir les rues.
Lorsqu’elle estima qu’il avait couvert la surface requise, Nalamae s’assit et glissa la lance en travers de ses cuisses. Mazandir se dessina dans son esprit. Les bâtiments, les places, les pièces des maisons dans lesquelles les habitants se cachaient sur ordre de la Reine. La déesse continua son exploration méthodique. Elle sentit les sources souterraines qui alimentaient les nombreux puits et bassins. Elle sentit les chevaux, les chèvres, les taureaux et les oryx. Elle sentit les insectes qui grouillaient, les moustiques qui piquaient, les alouettes qui roucoulaient leurs mélopées matinales. Rien n’échapperait à sa vigilance, pas même ses frères et ses sœurs s’ils osaient se montrer.
Nalamae sentit Çeda et les guerriers de la treizième tribu se diriger vers l’arène, puis y entrer. Elle sentit la Reine Meryam et ses Vierges du Sabre, ses Lances d’argent et ses chevaliers qaimiriens cachés sous un manteau magique. Elle sentit les morts enterrés et le lien qui unissait chacun d’entre eux à Anila. Elle sentit l’ehrekh ressuscité, Guhldrathen, qui était lui aussi contrôlé par la nécromancienne. Il se servait de sa magie pour effacer sa présence, celle d’Anila et celle des goules. Un autre groupe approchait de l’arène par l’est. Hamzakiir, le seigneur Ramahd Amansir et leurs alliés, bien décidés à capturer et à punir la Reine Meryam.
C’était une avalanche de pulsions guerrières, un écheveau inextricable rassemblant cent mille fils conduisant tous à cet endroit et à ce moment. Il n’était pas exagéré d’affirmer que les événements de cette journée décideraient de l’avenir du désert.
Les visions de l’acacia avaient radicalement changé la déesse. Elle avait été traquée à d’innombrables reprises et tuée d’innombrables manières. Ces terribles souvenirs la hantaient encore, pas seulement parce qu’elle les avait vécus, mais parce qu’ils allaient influencer l’avenir des peuples du désert. Ce n’était pas toujours Goezhen qui la trouvait, mais quand cela arrivait il lui infligeait d’horribles tortures. Il s’efforçait de découvrir par quel moyen elle ressuscitait afin de pouvoir se débarrasser d’elle une bonne fois pour toutes, mais il n’était jamais parvenu à ses fins. Quoi que son ancienne incarnation ait pu faire quatre siècles plus tôt, quel que soit le rituel que la Nalamae actuelle accomplissait, elle revenait toujours à la vie.
La déesse baissa les yeux et regarda ses mains. Comment cela était-il possible ? Elle était là, dans un énième corps, le corps d’une femme qui avait eu une vie avant qu’on la lui arrache. Une vie qui semblait désormais lointaine, comme un rêve s’effaçant un peu plus chaque jour. Nalamae plaignait le mari et les enfants de Varal. Ils ignoraient ce qui lui était arrivé, mais la vie est parfois ponctuée de catastrophes, de terribles tempêtes qui ne présentent pas d’excuses pour le chagrin et les dégâts qu’elles engendrent.
Dans l’arène, les guerriers de la treizième tribu se battaient entre eux. La Reine Meryam et ses soldats avaient été découverts. Hamzakiir attaquait. Anila lançait ses goules et le cadavre de l’ehrekh contre le mage de sang. Le chaos régnait.
De nombreuses personnes périrent au cours de la bataille. De nombreuses vies furent étouffées comme des flammes de chandelle. De nombreuses âmes franchirent le voile. Nalamae aurait voulu les pleurer, mais elle ne le pouvait pas. Pas maintenant.
Elle se contenta donc d’essuyer ses larmes et d’attendre, attentive et méfiante, au sommet de la dune.
Elle le sentit alors que la Reine Meryam se repliait en direction de ses navires. Une présence tapie à la lisière septentrionale du caravansérail. Celui qui l’avait pourchassée à tant de reprises. Goezhen, le dieu du chaos et des noirs désirs. Une de ses cornes manquait. Elle avait été brisée au cours de la bataille qui avait eu lieu dans le port de Sharakhaï.
Avec des gestes d’une lenteur extrême, Nalamae se leva et avança, veillant à ne pas former le moindre tourbillon au sein de la brume de poussière dorée qui l’enveloppait. Il fallait que Goezhen ignore sa présence aussi longtemps que possible.
Une brise chaude se mit à souffler. Les navires de Meryam s’éloignèrent. Nalamae approcha avec prudence de la pièce d’eau verdoyante près de laquelle sa proie était cachée.
Le plus difficile restait à faire. Lier Goezhen à cet endroit.
Elle entreprit de tisser son sort alors que le dieu sombre observait avec fascination les événements qui se déroulaient près du port : les Lances d’argent et les Vierges du Sabre se précipitaient vers les galions royaux. Les guerriers de la treizième tribu et les hommes du seigneur Amansir les poursuivaient. La Reine Meryam projetait des langues de feu pour les ralentir.
Le sort de Nalamae s’étoffait et des liens de plus en plus nombreux se formaient autour de Goezhen. La déesse travaillait avec la discrétion d’un fil de la vierge dérivant au gré du vent, mais, comme elle s’y attendait, le dieu sombre finit par remarquer quelque chose. Il se tourna et regarda autour de lui avec méfiance. Il avait senti le sortilège, mais n’avait pas encore déterminé sa nature et son origine.
Nalamae accéléra. Goezhen scruta l’espace où elle se cachait, à une dizaine de pas de distance, puis agita une main griffue devant lui. Ses yeux s’agrandirent lorsque la cape d’invisibilité de la déesse se déchira.
Il poussa un rugissement et recula en titubant, sans doute dans l’espoir de s’échapper comme il l’avait fait dans le port de Sharakhaï. Mais Nalamae était prête. Elle invoqua le soleil qui réchauffe, le sable qui glisse et l’eau qui donne la vie pour que Goezhen ne puisse jamais quitter cet endroit.
Goezhen projeta de sombres nuages bouillonnants, mais la déesse rompit le sort d’un coup de lance. Puis elle prit l’offensive. Elle frappa au visage, enchaîna avec un revers qui laissa une profonde entaille dans la chair de son adversaire et esquiva un coup de queue.
Ils s’affrontèrent pendant un long moment. Nalamae attendit patiemment une ouverture, et, lorsque celle-ci se présenta, elle réagit avec la rapidité de l’éclair. Elle rassembla ses forces, bondit en avant et plongea la lance de Yerinde dans la poitrine du dieu.
Goezhen écarquilla les yeux tandis qu’elle le poussait en arrière. Puis il frappa avec ses griffes et ses queues. La déesse ne pouvait plus éviter ses coups, mais elle les ignora et continua à pousser. De plus en plus vite. Jusqu’à ce que le dieu sombre tombe dans la mare qui s’étendait derrière lui.
Nalamae libéra sa lance d’un geste sec tandis que Goezhen disparaissait sous la surface. L’eau frémit et bouillonna. Les vagues se teintèrent de noir, le sang d’un dieu déchu. Goezhen se débattit avec l’acharnement du désespoir, soulevant des tourbillons de boue et de vase, en vain. Il leva alors la tête et regarda à travers la surface. Puis il comprit. Ses gestes ralentirent. Puis cessèrent.
Lorsque les vagues s’apaisèrent et se transformèrent en un miroir parfaitement lisse, Nalamae avança comme si la mare était gelée. Elle s’arrêta au-dessus du dieu sombre, puis s’accroupit et l’observa. Goezhen se débattit de nouveau. Il griffa la surface pétrifiée, la frappa des poings… et finit par comprendre ce que Nalamae savait déjà : il était prisonnier.
— Quel effet cela fait-il d’être la proie, mon frère ?
— Libère-moi ! (Ses paroles étaient étouffées, assourdies.) Libère-moi !
Nalamae se contenta de sourire.
— Je sais que tu espères gagner le monde de l’Au-delà. Je sais que vous en rêvez tous. Mais je ne peux pas vous laisser faire. Non. Cela entraînerait la destruction du désert.
Goezhen la regarda d’un air ahuri. Son unique corne heurta et racla la surface figée.
— Tu peux encore te joindre à nous, dit-il. Le désir de toucher les anciens brûle dans ton cœur comme il brûle dans le nôtre. Je le sais.
Il ne mentait pas. La présence des anciens dieux n’était plus qu’un lointain souvenir, mais il n’avait rien perdu de sa douceur, de son intensité et de sa richesse. Nalamae n’avait jamais rien connu de tel. Aujourd’hui encore, elle se rappelait la caresse de la main d’Iri sur sa joue, et la félicité que cela lui apportait. Elle entendait les échos de la voix d’Annam tandis qu’ils marchaient entre les montagnes de l’Ouest qui venaient d’émerger des entrailles de la terre. Elle n’avait rien oublié du plaisir qu’elle ressentait en satisfaisant Raamajit, et du plaisir qu’elle ressentait quand il la satisfaisait.
— Ce temps n’est plus, déclara-t-elle. Et il ne reviendra pas.
— Mensonges ! Tu te racontes des mensonges ! Regarde au fond de ton cœur et contemple la vérité vraie. Nous pouvons les rejoindre. Nous pouvons quitter ce monde infâme et les retrouver.
— Le problème est là. Ce monde n’est pas infâme. Il est magnifique, comme ils l’ont souhaité.
Goezhen la contempla et son visage se contracta. Il se remit à griffer la surface avec encore plus d’ardeur et Nalamae la sentit trembler sous ses pieds. Puis le dieu sombre plongea et laboura le fond de la mare, sans doute dans l’espoir d’y creuser un chemin pour s’échapper. Nalamae leva une main et Goezhen remonta à la surface. Puis elle la tourna et il se tourna avec elle, le visage vers le ciel.
Elle se redressa, la lance de Yerinde dans la main droite.
— Dis-moi comment arrêter le processus.
Goezhen esquissa un sourire mauvais qui dévoila les triangles jaunis de ses dents.
— Il n’y a aucun moyen de l’arrêter.
— Il doit y en avoir un.
— Il n’y en a pas.
Et Nalamae s’aperçut qu’elle le croyait. Elle avait espéré des réponses. Elle avait espéré que, même si Goezhen ne lui en donnait pas, elle les obtiendrait d’un de ses frères ou d’une de ses sœurs. Elle s’était montrée un peu trop optimiste.
— Qu’il en soit ainsi, dit-elle.
Elle serra la hampe de la lance et posa le fer sur la surface. Celle-ci se creusa légèrement.
— Qu’on puisse l’arrêter ou non, tu ne seras plus là pour le voir.
Elle s’appuya sur la lance de tout son poids et la pointe acérée s’enfonça comme un couteau dans une motte de beurre. L’eau s’écarta et le fer se rapprocha de la poitrine de Goezhen dont les yeux semblaient sur le point de jaillir de leurs orbites. Le dieu sombre se déchaîna et frappa avec tant de violence qu’un craquement retentit. Une fissure partit du point d’entrée de la lance. Puis la surface se souleva de plusieurs centimètres et la déesse fut soulevée avec elle. Nalamae crut qu’elle allait voler en éclats, mais le fer de la lance s’enfonça dans la poitrine de Goezhen. De plus en plus profond. Jusqu’à ce qu’il perce le cœur.
Les hurlements de Goezhen secouèrent la terre. Les murs des bâtiments du caravansérail tremblèrent dans un grondement sourd. Les pierres se fendirent. Un autel érigé au bord d’une rue s’effondra. Nalamae recula en chancelant quand Goezhen, poussé par la force du désespoir, se déchaîna une ultime fois pour se libérer. Puis il se figea et ne bougea plus.
La déesse observa son regard sans vie pendant un long moment, puis leva la lance et l’abattit de nouveau. Encore et encore. Jusqu’à ce que les plaies forment un cercle approximatif autour du cœur. Elle posa alors l’arme sur le côté et plongea la main dans le trou qu’elle avait creusé. Elle l’enfonça dans la poitrine déchirée et arracha le cœur.
— On ne peut peut-être rien faire pour arrêter le processus, dit-elle au corps sans vie de Goezhen, mais, si tel est le cas, je veillerai à ce qu’aucun de vous ne puisse en profiter.
Elle regagna la berge, s’enfonça dans le désert et remarqua que le fer de la lance était sale. Elle le planta dans le flanc d’une dune jusqu’à ce qu’il brille de nouveau, puis se transforma en trombe de sable. La trombe tourbillonna et s’effondra en formant un large nuage qui se dissipa avec lenteur. Quelques instants plus tard, il n’y avait plus rien. Comme si la déesse n’avait jamais été là.
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