Sharakhaï T5 : La Porte vers l'au-delà
Chapitre 11
Çeda tira sur les rênes et le chariot s’engagea sur le quai en pierre qui bordait la partie intérieure du port royal. Tauriyat était tout proche et on apercevait Marégale ainsi que le palais de Cahil. Les demeures des autres Rois étaient cachées derrière les épaulements de la montagne.
Le port bourdonnait d’activité. Des dizaines de Lances d’argent patrouillaient le long des murs et entre les tours de guet. Des équipes d’ouvriers récuraient les coques et réparaient les navires endommagés afin qu’ils puissent retourner au combat. À l’autre extrémité du bassin se trouvaient les chantiers navals où une cinquantaine de vaisseaux étaient alignés sur trois rangs – des galions, des clippers et une poignée de trois-mâts à diverses étapes de leur construction. Çeda regarda les charpentiers se déplacer sur les squelettes de bois, lancer des ordres, superviser l’assemblage d’une quille et coordonner les équipes qui positionnaient les lourdes membrures grâce à d’immenses grues.
Çeda portait des vêtements usés d’ouvrier : un pantalon, une tunique, des sandales et un chapeau conique en roseau identique à ceux des paysans qui travaillaient dans les lointaines rizières de Miréa. Sümeya et Jenise étaient assises à l’arrière du véhicule et leurs jambes se balançaient dans le vide au rythme des cahots. Elles portaient des tenues identiques alors que Kameyl, qui était à côté de Çeda sur le banc du conducteur, était vêtue d’un khalat et d’un turban. Elle était plus grande que ses camarades, et, avec ses traits déterminés, elle avait été choisie pour jouer le rôle de chef de groupe.
Le trafic ralentit tandis qu’elles longeaient le quai en arc de cercle. Elles approchèrent de la caserne autour de laquelle s’affairaient des centaines de Lances d’argent. Des unités de cavalerie s’affrontaient dans un enclos. Des fantassins se déplaçaient en formation avec leurs lances pointées dans une cour en terre battue et s’entraînaient au maniement du sabre et du bouclier. Les claquements métalliques des lames se mêlaient aux bruits générés par l’activité du port – le chargement des navires, les réparations, les ouvriers qui ciraient les skis des bâtiments qu’on soulevait avec des treuils spéciaux.
Çeda faisait de son mieux pour afficher un air blasé tandis qu’elle guidait le cheval de trait vers l’écurie – qui, par chance, se trouvait à côté des chantiers navals. C’était probablement là que se trouvait Nalamae puisque, d’après la vision du bassin de Yusam, elle s’était réincarnée en charpentière de marine. Le problème était de savoir où exactement. Elle pouvait travailler sur un bâtiment en chantier où avoir été envoyée à bord d’un navire endommagé pour le réparer. Sable et pierre ! il était même possible qu’on l’ait convoquée au palais du fils du Roi Beşir, qui, depuis la mort de son père, supervisait la reconstruction de la flotte sharakhienne.
— Arrête, souffla Kameyl en continuant à regarder droit devant elle.
— Quoi ? demanda Çeda.
— Cesse de regarder comme ça. Tu ressembles à un putain d’oisillon tombé du nid.
Çeda inspira un grand coup et se calma. Kameyl avait raison, mais ce ne serait pas facile de trouver Nalamae au milieu de tous ces gens. Et puis elle avait la désagréable impression que Goezhen était là, juste derrière les murailles du port, attendant qu’elle identifie la déesse pour passer à l’action. Dans le bassin de Yusam, elle l’avait vu attaquer Nalamae pendant le voyage inaugural d’un clipper, mais le flot temporel avait peut-être été bouleversé par ce que Çeda avait fait depuis, obligeant ainsi le dieu sombre à changer ses plans. Il était même possible que ce soit la présence de la jeune femme dans le port qui l’ait mis sur la trace de sa proie.
Elles arrivèrent à l’écurie et Çeda arrêta le chariot. Kameyl sauta à terre et interpella un jeune garçon devant les portes ouvertes du bâtiment.
— Eh, toi ! où est ton maître ?
L’adolescent pointa un doigt nerveux vers le fond de l’écurie où un tout petit homme parlait avec deux garçons plus âgés.
Kameyl se dirigea vers lui d’un pas assuré et vaguement agacé, comme si elle avait des choses importantes à faire et que celle-ci soit loin d’en faire partie. Elle s’arrêta devant le maître d’écurie et s’adressa à lui d’une voix forte. Elle était venue chercher du fumier, et elle voulait du fumier d’Akhal-Teke de race. Le maître d’écurie allait lui rire au nez et Kameyl déclarerait alors que le fumier était destiné aux vignes de la Maison Bhylek, une distillerie qui fabriquait l’arac préféré de plusieurs Rois. La discussion se déroulerait par étapes, Kameyl imposant de nouvelles exigences et dévoilant petit à petit que les Rois s’intéressaient de près à cette histoire.
— C’est trop, avait déclaré Jenise la veille. C’est trop compliqué. Un vrai merdier à propos d’un tas de merde.
— Exactement, avait répliqué Kameyl avec assurance. Si nous l’abreuvons de détails, il comprendra que cette affaire est de la plus haute importance et il n’osera pas nous dire « non ». (La guerrière avait haussé les épaules et éclaté de ce rire puissant qui n’appartenait qu’à elle.) Qui prendrait la peine de raconter de tels mensonges pour un tas de merde ?
L’opération était conçue pour s’éterniser, pour laisser à Çeda et à Sümeya le temps de chercher Nalamae. Et tout sembla se dérouler comme Kameyl l’avait prévu. Alors que la conversation avec le maître d’écurie devenait de plus en plus animée, Çeda sortit du bâtiment et se dirigea vers le chantier naval. Sümeya, elle, s’éloigna en direction des appontements où de nombreux vaisseaux étaient en cours de réparation. Jenise resta près du chariot pour ne pas éveiller les soupçons.
Plusieurs groupes d’ouvriers observèrent Çeda d’un air intrigué et un chef d’équipe – un type balafré de partout – pointa le doigt vers l’écurie en lui criant qu’il ne voulait pas voir de gens se promener sur le chantier. La jeune femme fit mine de faire demi-tour, mais reprit ses recherches dès que l’homme lui tourna le dos et s’éloigna pour superviser la pose du pont du galion en construction.
Les charpentiers de marine étaient faciles à reconnaître, car ils étaient constamment entourés d’ouvriers. C’étaient eux qui donnaient des ordres, eux qui sortaient leurs instruments pour s’assurer que les mâts étaient bien d’aplomb. Çeda en repéra dix, dont six femmes, mais aucune ne ressemblait à celle de sa vision.
— Oy ! (Çeda se tourna et vit le chef d’équipe qui approchait à grands pas.) Je croyais t’avoir dit de retourner au boulot de merde que les dieux ont daigné te refiler !
Il observa ses vêtements, puis se tourna vers l’écurie. Kameyl faisait entrer le chariot dans le grand bâtiment pendant que Jenise attrapait une pelle sur le plateau arrière. L’homme éclata de rire.
— Les dieux sont justes ! Ton boulot de merde consiste à pelleter la merde ! (Son visage perdit toute trace de gaieté en une fraction de seconde.) Maintenant, fous le camp et va bosser avant que je te colle une fessée !
Çeda ricana.
— Essaie un peu, et je te coupe ta saucisse pour te l’enfoncer dans la gorge. (Elle passa à côté de lui en regardant son entrejambe.) Cela dit, je garderais mon repas de midi à portée de main si j’étais à ta place. Je n’ai pas l’impression que ladite saucisse suffirait à rassasier un honnête ouvrier.
L’homme la regarda, yeux écarquillés et bouche bée, puis éclata d’un rire qui ressemblait au cri d’un chacal.
— Tu me plais, toi ! Tu reviens demain ?
Çeda s’éloigna en scrutant le chantier une dernière fois. L’homme leva les mains à sa bouche et cria dans son dos.
— Je regarderai si je te vois.
La jeune femme arrivait à l’entrée de l’écurie quand une grande cloche se mit à sonner – l’ordre d’ouvrir les portes du port. D’énormes rouages cliquetèrent et les immenses battants pivotèrent en grinçant vers l’intérieur de la rade.
— Çeda ? appela Sümeya d’une voix inquiète.
Çeda se tourna et vit sa camarade qui arrivait des appontements d’un pas rapide. Elle fit un signe en direction de l’autre extrémité du port, en direction d’un clipper flambant neuf qu’un attelage de mules éloignait de son poste d’amarrage. Il ressemblait au navire que Çeda avait vu dans le bassin de Yusam. Sümeya le savait, Kameyl et Jenise également, car Çeda le leur avait décrit en détail. C’était peut-être bien celui qu’elles cherchaient, et, si tel était le cas, cela signifiait que Nalamae était à bord sous sa nouvelle identité : la charpentière de marine qui avait supervisé la construction du bâtiment. Elle opérait une sortie pour vérifier que le clipper ne présentait pas de défauts et qu’il était bon pour le service, prêt à intégrer la flotte royale.
— Nous risquons de tout perdre s’il franchit les portes du port, dit Çeda, plus pour elle que pour Sümeya.
Sans échanger un mot, les deux femmes tournèrent la tête vers l’écurie. Il y avait plusieurs Akhal-Teke – des chevaux rapides comme l’éclair – dans les stalles. Avec une telle monture, Çeda n’aurait guère de mal à rattraper le navire. Elle trouverait Nalamae. Elles pourraient s’enfuir en franchissant les portes ouvertes du port. L’ennui, c’était que ce serait comme allumer un signal lumineux dans la nuit. Tout le monde se rendrait compte qu’il se passait quelque chose d’étrange, mais c’était toujours mieux que de laisser Goezhen trouver la déesse.
Çeda et Sümeya échangèrent un hochement de tête et Çeda siffla. Kameyl et Jenise se tournèrent vers elle et elle leur adressa une série de signes.
Avancez sur l’arrière de l’ennemi.
Aucune de ses deux camarades ne répondit, mais elles avaient compris ce qu’elle voulait dire. Au grand désarroi du maître d’écurie, Kameyl se dirigea vers le fond du bâtiment en regardant à l’intérieur des stalles comme si elle évaluait la qualité du fumier se trouvant à l’intérieur. Pendant ce temps, Jenise déplaça le chariot afin qu’on ne puisse pas voir Çeda et Sümeya depuis l’écurie.
— Par tous les dieux, j’en ai assez ! Prenez ce que vous voulez ! grogna le maître d’écurie avant de sortir par une petite porte qui donnait sur la cour d’entraînement de la caserne.
Çeda adressa une prière de remerciements aux dieux. Il ne restait plus que quelques palefreniers dans le bâtiment. Sümeya et elle se dirigèrent vers la stalle la plus proche. Un Akhal-Teke avec une robe cuivrée et des boulets gris acier se trouvait à l’intérieur. Il racla le sol poussiéreux d’un sabot lorsque Sümeya ouvrit la porte et Çeda l’enfourcha à cru.
Il était nerveux, mais il accepta le mors et le harnais en se contentant d’agiter sa crinière sombre. Lorsque Çeda fit claquer les rênes, il sortit de la stalle en se déplaçant de côté, mais se calma aussitôt.
Au centre du port, on avait déjà détaché l’attelage de mules du clipper. Les voiles étaient hissées et le navire commençait à prendre de la vitesse.
— Hiya ! cria Çeda en donnant un coup de talons dans les flancs de sa monture.
Le cheval sortit de l’écurie et se dirigea vers une rampe qui permettait de gagner la rade. Le soleil était haut dans le ciel et la chaleur était étouffante. Çeda s’apprêtait à lancer l’Akhal-Teke au triple galop quand elle remarqua quatre cavaliers qui approchaient en longeant le quai à une allure tranquille.
Elle eut alors l’impression que le brouhaha discret du port se transformait en vacarme assourdissant. Trois cavaliers étaient des Lances d’argent, le quatrième était une femme portant une robe grise. Elle avait des yeux perçants, un visage dur et des cheveux cendrés rassemblés en chignon.
La charpentière de marine qui était apparue dans le bassin de Yusam.
Lorsque Çeda avait appris que Nalamae revenait toujours à la vie sous les traits d’une personne différente, elle avait cru qu’il s’agissait d’une légende, d’un conte semblable à ceux qui narraient les aventures de Bahri Al’sir ou de Fatima l’Intouchable. Et tandis qu’elle regardait la cavalière qui accompagnait les trois Lances d’argent, elle se demanda si ce n’était pas le cas. Cette femme était tellement normale… banale. Il ne pouvait pas s’agir d’une déesse.
La charpentière passa devant Çeda, remarqua que celle-ci l’observait et la toisa d’un air mauvais. Puis elle s’aperçut que Sümeya la dévisageait également et elle tira sur les rênes de son Akhal-Teke.
— Vous n’avez rien d’autre à faire que de regarder les personnes de qualité ?
Çeda aurait été incapable de dire à quoi elle s’était attendue. À ce que Nalamae la reconnaisse, sans doute. Mais comment aurait-elle pu la reconnaître ? La déesse s’était peut-être réincarnée sous l’aspect de cette femme, mais elle n’avait aucun souvenir de son passé. Quand je renais, je me réveille quelque part dans le Grand Shangazi, lui avait-elle dit. Je suis toujours nue et seule. Aveugle. Je ne me rappelle presque rien.
— Eh bien ? demanda la femme sur un ton sévère.
Çeda baissa les yeux.
— Je vous présente mes excuses, ma dame.
Les trois Lances d’argent s’arrêtèrent à leur tour.
— Tout va bien, dame Varal ? demanda leur capitaine.
La femme le regarda et sembla soudain se rappeler ce qu’elle faisait là.
— Oui. Tout va bien, oui.
Elle foudroya Çeda des yeux une dernière fois, puis fit claquer les rênes de sa monture et pénétra dans l’écurie avec son escorte.
Çeda guida son cheval le long du bâtiment afin de ne pas éveiller les soupçons de Varal. Elle mit pied à terre et Sümeya la rejoignit, une pelle dans chaque main.
— Tu es sûre que c’est elle ? demanda-t-elle.
— Sûre et certaine, répondit Çeda en prenant un outil.
Sümeya hocha la tête.
— Kameyl et Jenise sont en train de charger le chariot. C’est à nous de jouer.
Çeda hocha la tête à son tour et les deux femmes entrèrent dans l’écurie. Deux Lances d’argent – qui semblaient pressées – confiaient leurs montures à Jenise. Les garçons d’écurie avaient disparu. Çeda avait entendu Kameyl lancer des ordres et elle comprit que sa camarade leur avait distribué des tâches qui les tiendraient éloignés du bâtiment pendant un moment. Varal parlait au capitaine des Lances d’argent à voix basse. L’homme l’écoutait en hochant la tête à intervalles réguliers. Quelques instants plus tard, il sortit par la petite porte en compagnie de deux subalternes tandis que Varal se dirigeait vers l’entrée principale – sans doute pour se rendre au chantier naval.
Çeda rassembla son courage et lui barra le chemin. Pendant un moment, le temps ralentit. Les deux femmes se toisèrent et Çeda pria pour apercevoir une lueur familière dans les yeux de la charpentière de marine.
— Vous vous souvenez de moi ? demanda-t-elle.
La confusion se peignit sur les traits de Varal, puis son visage se durcit de nouveau.
— Ôtez-vous de mon chemin !
Elle s’apprêtait à passer en force quand Sümeya surgit derrière elle et pressa un chiffon humide contre son nez et sa bouche.
Varal écarquilla les yeux et se débattit avec énergie, essayant vainement de frapper son agresseur du poing et du pied, mais, au bout de quelques instants, son regard se voila et elle s’affaissa dans les bras de Sümeya.
Kameyl faisait déjà reculer le chariot. Jenise s’agenouilla à l’arrière et déploya une bâche. Dès que le véhicule s’immobilisa, Sümeya et Çeda soulevèrent la charpentière de marine inanimée et la hissèrent sur le plateau de planches disjointes.
— Oy !
Çeda pivota sur les talons et vit le chef d’équipe qui l’avait interpellée quelques minutes plus tôt. L’homme se dirigea vers elle en se pavanant comme un coq dans un poulailler, reluquant la jeune femme avec un vilain sourire… qui s’assombrit au fur et à mesure qu’il approchait. Obnubilé par Çeda, il n’avait pas prêté attention à ce qui se passait autour d’elle, mais maintenant… Il s’arrêta et écarquilla les yeux d’un air déconcerté tandis que Jenise repliait un pan de la bâche pour couvrir Varal.
— Mais qu’est-ce que vous êtes en train de foutre ?
Sümeya bondit sur le banc du conducteur. Kameyl fit claquer les rênes. Çeda esquissa un sourire enjôleur et se dirigea vers le chef d’équipe. Elle vida ses poumons avec lenteur, puis se concentra et chercha son cœur.
L’homme se ressaisit. Il dégaina le petit couteau accroché à sa ceinture et ouvrit la bouche pour dire quelque chose ou pour donner l’alarme. Il n’en eut pas le temps. Çeda comprima son cœur et il se plia en deux en toussant. La jeune femme approcha et il essaya maladroitement de la frapper avec son arme. Elle laissa la lame passer en sifflant, puis bondit en avant. Elle attrapa l’homme par le cou et le fit basculer sur le côté en abaissant son centre de gravité. Elle l’accompagna dans sa chute sans lâcher prise.
Le chef d’équipe – qui pesait son poids – s’écrasa sur le sol de l’écurie et ses poumons se vidèrent. Çeda passa aussitôt une jambe autour de son bras armé et l’immobilisa. Il se débattit et elle serra son cou un peu plus fort. Elle ne compta que jusqu’à huit avant de sentir son corps devenir flasque. Elle se leva, le tira dans une stalle et le cacha sous un tas de foin. Puis elle sortit de l’écurie en courant et sauta sur le plateau arrière du chariot. Par tous les dieux ! cela lui avait fait du bien de se défouler sur ce maroufle. Son angoisse s’était envolée.
Le chariot longea le quai et se dirigea vers la voie royale à bonne allure, mais pas assez vite pour attirer l’attention. Avec un peu de chance, on ne découvrirait pas l’absence du chef d’équipe avant qu’elles franchissent les portes de la Maison des Vierges et s’enfoncent dans les rues de la ville.
Çeda tourna la tête et regarda la silhouette de la charpentière de marine couverte par la bâche. La jeune femme avait de plus en plus de doutes quant à l’exactitude de sa vision.
Ô Fileuses du Destin, écoutez ma requête ! pria-t-elle. Faites que cette femme soit bien Nalamae.
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