Sharakhaï T5 : La Porte vers l'au-delà

Bradley P. Beaulieu · Chapitre 33 sur 72

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Sharakhaï T5 : La Porte vers l'au-delà

Chapitre 31

 

 

Horrifié, Willem regarda Cassandra entasser ses affaires dans de grands sacs informes. Elle partait. Et pour de bon apparemment. Mais Willem avait besoin d’elle. Elle était son seul lien avec Davud et Davud n’avait pas encore trouvé Nebahat.

Davud avait ratissé l’université après avoir reçu le dernier message de Willem. Il avait exploré chaque hall – plusieurs fois en général. Willem mourait d’envie de l’aider, mais il ne le pouvait pas. Il avait déjà poussé la contrainte qui l’empêchait de communiquer avec d’autres dans ses extrêmes limites. Il avait fait lire l’histoire de Bahri et du parchemin merveilleux à Davud et celui-ci en avait conclu que Nebahat se cachait peut-être dans la plus grande des nombreuses bibliothèques du collegium. Il l’avait fouillée, mais n’y avait rien trouvé. Il avait alors exploré les plus petites, y compris les collections privées rassemblées par de nombreux professeurs de la faculté. Mais il n’avait pas trouvé les archives secrètes de Nebahat, bien entendu. Pour cela, il devait se rendre au bâtiment des sciences.

Willem avait dressé une liste mentale des ouvrages qu’il pouvait montrer à Davud grâce au pendentif. Des histoires d’alchimistes et d’astrologues, des histoires qui mettraient peut-être le jeune homme sur la piste du bâtiment des sciences. Mais chaque fois qu’il voulait aller chercher un de ces livres, la contrainte l’en empêchait. Sa volonté l’abandonnait. Quelle que soit la force avec laquelle il s’y accrochait, l’idée s’effilochait et se dissipait. C’était un plan trop direct, trop ancré dans la réalité. Willem ne pouvait même pas rassembler des histoires éparses qui, comme les fragments d’une mosaïque, auraient pu fournir à Davud les renseignements dont il avait besoin.

Il devait donc se contenter d’un rôle de spectateur tandis que le jeune homme explorait différentes pistes, la première desquelles le conduisit à se faufiler dans le hall des archives pour obtenir des informations sur Nebahat. Le mage de sang avait étudié au collegium des dizaines d’années plus tôt, mais il avait pris soin de faire disparaître son dossier et toute trace de son passage entre ces murs. Le chancelier Abi l’avait connu, mais Nebahat avait résolu ce problème avec son efficacité et sa cruauté habituelles.

Pour ne pas être découvert après avoir donné les livres à Davud, Willem était allé remettre le pendentif de Cassandra dans la boîte à bijoux en forme de cœur de la jeune femme. Il avait tellement envie de sentir l’aura de Davud qu’il retournait souvent dans la chambre de l’étudiante quand elle dormait pour regarder à travers la gemme. La plupart des nuits, Davud attendait devant l’autre bijou dans l’espoir évident d’obtenir de nouveaux indices, mais Willem ne pouvait qu’observer, tapi derrière un rideau de ténèbres. Il avait senti les sortilèges que le jeune homme avait tissés pour le capturer, mais, comme la fois précédente, il n’avait eu aucun mal à les déjouer. Sa contrainte ne l’empêchait pas seulement de parler. Elle l’obligeait aussi à éviter les sorts susceptibles de révéler sa présence.

Ce matin-là, alors que le soleil reprenait son éternelle bataille contre la nuit, quelque chose de terrible se passa. Cassandra ronflait doucement sur son lit quand on frappa à la porte. Willem, plongé dans la contemplation de la gemme du pendentif, n’avait pas entendu que quelqu’un approchait. Il aurait dû se dépêcher de filer par la fenêtre, mais il ne le fit pas. Il avait trop peur de perdre Davud à jamais. Alors, quand on frappa de nouveau, il se glissa dans la penderie de l’étudiante.

Il fermait les deux portes derrière lui quand il entendit la jeune femme s’agiter sur son lit.

— J’arrive !

On frappa une troisième fois. Avec plus d’insistance.

— J’arrive ! (La porte s’ouvrit dans un long grincement.) Qu’est-ce que tu fais là à cette heure, memma ?

— Je t’ai dit que je viendrais à l’aube. Tu es prête ? (Il y eut un bref silence.) Cassandra, je t’avais dit de préparer tes affaires.

— Je l’ai fait !

— Un petit coffre ? Nous avons besoin de tout, Cassa. Tu as oublié ?

À travers l’interstice séparant les deux battants de la penderie, Willem aperçut la jeune femme fourrer des vêtements dans un des grands sacs en toile que sa mère avait apportés.

— Je n’ai rien oublié du tout, dit Cassandra en ralentissant légèrement la cadence. Mais je ne comprends pas bien pourquoi il faut que je rentre à la maison.

— Ton père est malade.

— Et mes études ?

— Tes études vont devoir attendre.

La mère de Cassandra sortit du champ de vision de Willem. Il entendit une sorte de froissement et comprit qu’elle ramassait les vêtements de sa fille qui jonchaient le sol de la chambre.

— J’ai besoin de toi à la maison. Avec moi.

Willem se blottit dans un coin du placard. Il était caché par un ensemble de robes suspendues à une tringle, mais si on les écartait…

— Memma, je n’ai pas envie de partir d’ici.

Des pas se rapprochèrent. Des ombres empêchèrent la lumière de s’infiltrer dans l’interstice séparant les portes du meuble. Quelque chose heurta celle de gauche et Willem tressaillit de peur. Des vêtements chuintèrent sur les dalles en pierre.

— Franchement, Cassa, je ne croyais pas t’avoir élevée comme ça. Qu’est-ce que c’est que cette habitude de jeter tes affaires par terre ?

Par tous les dieux ! elles allaient ouvrir la penderie. Elles allaient le voir. Personne n’avait soupçonné son existence pendant des années et on allait le découvrir dans une penderie ! Parce qu’il avait été assez idiot pour ne pas filer quand il en avait eu l’occasion ! Trop absorbé par le pendentif, par Davud, par le désir de guider le jeune homme vers Nebahat.

Il envisagea de s’enfuir en courant. Il envisagea de jaillir de la penderie et de se précipiter par la fenêtre. Mais le sortilège qui l’empêchait de parler l’empêchait également de révéler sa présence. Il était pétrifié. Des larmes se rassemblèrent aux coins de ses yeux. Les portes s’ouvrirent en grand. Willem se recroquevilla tandis qu’un flot de lumière envahissait le meuble.

— Par tous les dieux qui respirent ! Cassa, je peux savoir combien tu as de robes ?

Et puis on frappa à la porte.

— Il faudrait signer le bon d’absence, annonça une petite voix.

Willem connaissait cette voix. C’était celle de la maîtresse du dortoir.

— Continue, dit la mère de Cassandra. Je reviens tout de suite.

— Memma, je ne veux pas rentrer ! (La voix de la jeune femme s’éloigna.) Laisse-moi rester jusqu’à la fin du trimestre, au moins.

Willem éprouva un profond soulagement. Les deux femmes se rendaient au bureau de la maîtresse du dortoir ! Il jaillit de la penderie dès que la porte se ferma derrière elles. Il avait déjà fait deux longs pas en direction de la fenêtre quand son regard se posa sur la table de chevet de Cassandra.

Le pendentif scintillait dans la boîte en forme de cœur.

Il pleura en songeant qu’il ne verrait plus Davud, qu’il ne pourrait plus l’aider.

Puis une idée lui traversa l’esprit comme un coup de tonnerre. Il refusa de s’appesantir dessus de crainte qu’elle se développe et se transforme en projet réfléchi. S’il le faisait, la contrainte l’obligerait à partir. Il en était convaincu. Alors il raisonna avec lui-même. Ne serait-il pas dans l’intérêt de Nebahat de s’emparer du bijou ? Il pourrait l’étudier et évaluer le risque qu’il était susceptible de représenter.

Oui. Bien sûr que oui. Nebahat serait ravi de l’examiner.

Willem le prit, le glissa dans sa chemise et sortit par la fenêtre alors que les voix de Cassandra et de sa mère se rapprochaient. La porte de la chambre s’ouvrit.

— Le sujet est clos, Cassa. Tu viens avec moi, un point c’est tout !

Willem n’entendit pas la réponse de l’étudiante. Il s’éloignait déjà le long du toit anguleux du dortoir. Il retourna au hall des sciences et se faufila à travers un sortilège de dissimulation de Nebahat. Il gagna les archives secrètes en se répétant qu’il allait donner le bijou au mage de sang.

Un instant, songea-t-il. Pourquoi le réveiller maintenant ?

Il cacha alors le collier sous son oreiller, dans la minuscule alcôve qui constituait son domaine. Il le montrerait à Nebahat un peu plus tard. Ou demain. Nebahat était un homme fort occupé après tout. Il ne fallait pas l’ennuyer avec des choses sans importance.

Quand il en aurait terminé avec cette histoire de noms, peut-être.

Oui ! excellente idée ! Quand cette affaire serait réglée, il aurait le temps de jeter un coup d’œil au collier.

Satisfait d’avoir pris la décision qui servait au mieux les intérêts de son maître, Willem se roula en boule et s’endormit.

Willem laissa le pendentif sous son oreiller pendant plusieurs jours. Il évita d’y songer de crainte que de dangereuses pensées germent dans sa tête. Il renonça même à observer Davud de crainte de se remettre à espérer. L’espoir et les dangereuses pensées risquaient d’activer la contrainte, et, si cela arrivait, il n’aurait pas d’autre choix que de tout raconter à Nebahat.

Alors il passa ses journées comme il le faisait depuis… depuis toujours, semblait-il. Il allait chercher des livres à travers le collegium. Il allait ranger ceux dont Nebahat n’avait plus besoin. Il lisait. Il lisait beaucoup. Pour s’occuper l’esprit ou pour satisfaire Nebahat qui lui posait souvent des questions et qui lui demandait ensuite d’étudier d’autres sujets. Ces derniers temps, le mage de sang s’intéressait beaucoup aux dieux du désert, aux années qui avaient précédé Beht Ihman et au début du règne des Rois sharakhiens.

Ce fut ainsi que Willem fut amené à lire des centaines d’ouvrages, de parchemins et de tablettes à propos des dieux du désert. Ce fut ainsi qu’il commença à entrevoir une trame. La plupart des histoires racontaient que des dieux venaient à Sharakhaï et s’adressaient au Roi au sommet de Tauriyat, mais quelques-unes laissaient entendre qu’ils avaient également rendu visite aux tribus du désert. Il comprit alors qu’ils avaient planifié la guerre. Trois ouvrages racontaient que Tulathan avait rencontré le Roi des Rois dans son palais bien avant Beht Ihman. Les dieux avaient informé Kiral et ses pairs qu’ils pourraient faire appel à eux si besoin était. Et les Rois l’avaient fait. Les tribus s’étaient rassemblées. Elles avaient fait route vers Sharakhaï. Elles étaient parties à l’assaut de ses murailles. Et bien évidemment, les Rois avaient supplié les dieux de leur venir en aide.

Et bien évidemment, les dieux avaient accepté. C’était ce qu’ils attendaient depuis le début. Willem le comprenait maintenant.

Mais dans quel dessein ? C’était le grand mystère que Nebahat cherchait à élucider.

Un mystère qui fascina Willem dès qu’il découvrit son existence. Pourquoi les dieux s’étaient-ils donné la peine de faire tout cela ? C’étaient des dieux ! Il leur suffisait de claquer des doigts pour obtenir ce qu’ils voulaient, non ?

Il relut tous les documents que Nebahat lui avait confiés, les relut une fois de plus et en lut d’autres que le mage de sang n’avait jamais mentionnés. Il entrevit alors une nouvelle trame. Les dieux voulaient quelque chose. Quelque chose qu’ils ne pouvaient pas obtenir en claquant des doigts.

Le contact des anciens dieux. Les dieux qui les avaient créés, qui leur avaient insufflé la vie et qui étaient partis dans les champs lointains. Les jeunes dieux étaient prêts à tout pour sentir leur contact, mais ils n’avaient pas le droit de quitter ce monde pour gagner le prochain. Ils en étaient prisonniers comme Willem était prisonnier du collegium. C’était ainsi depuis toujours et il en serait toujours ainsi.

Un jour, Nebahat arriva aux archives secrètes avec trois caisses remplies de vieilles tablettes en argile.

— Lis-les, lui ordonna-t-il.

Voilà une tâche qui nécessite du silence, songea Willem. Du silence et de l’obscurité.

Il emporta les tablettes dans son alcôve et les lut à la lueur qui nimbait les angles des cunéiformes. Elles étaient anciennes. Très anciennes. Il n’aurait pas été surpris d’apprendre qu’elles dataient de l’époque de Beht Ihman, voire d’avant. La plupart étaient des transcriptions de poèmes et de paraboles, d’histoires qui avaient été déclinées sous d’innombrables formes au fil des siècles, mais, en lisant une des dernières, Willem sentit ses doigts le démanger. Elle avait été écrite par une femme qui avait assisté à Beht Ihman. Elle avait vu les dieux apparaître sur le mont Tauriyat. Elle avait vu les Rois sacrifier les Malakhed pour sauver la cité. Elle avait vu les membres de la tribu maudite être transformés en asirim.

Au cours de cette nuit, les dieux avaient parlé aux Rois et leur avaient accordé d’incroyables pouvoirs. Et de terribles faiblesses. Ces pouvoirs et ces faiblesses avaient été présentés à chaque Roi sous la forme d’un poème épique récité par Tulathan en personne. Puis les asirim étaient allés semer la mort parmi les tribus qui attaquaient la cité et les Rois avaient regagné leurs palais avec leurs suites. Mais la femme était restée, fascinée par les dieux qui n’avaient pas bougé. Elle avait observé Rhia qui se tenait face à l’affleurement rocheux derrière lequel elle se cachait.

La déesse dorée avait alors récité une dernière strophe, une strophe dont les implications troubleraient le sommeil de la femme pendant de longues années. Celle-ci se réveillait en nage, la nuit, hantée par la voix de Rhia. C’était pour se libérer de ces tourments qu’elle avait décidé de livrer son témoignage aux générations futures.

Willem contempla les mots, les ultimes vers qui révélaient tout.

Souffle du désert. Souffle du désert.

Il était sur le point de se lever et d’aller faire part de sa découverte à Nebahat quand il aperçut quelque chose de brillant sous son oreiller. Il le souleva et vit le pendentif de Cassandra. Le bijou était illuminé par l’aura de Davud.

Il était tout près. Il allait venir. Sable et pierre ! il allait trouver l’antre de Nebahat !

Un sentiment d’allégresse envahit la poitrine de Willem. Il avait envie de chanter, de danser. Nebahat allait enfin payer pour ce qu’il avait fait à Altan et à tant d’autres. Davud allait le châtier !

Et puis un terrible besoin s’imposa à lui. Non. Pas un besoin, une contrainte.

Ses mains se plaquèrent sous son menton. Il déglutit avec peine. Il secoua la tête avec tant de force que des étoiles apparurent autour de lui.

Je ne peux pas. Je ne peux pas. Par pitié, ne m’obligez pas à faire ça.

Et puis il oublia jusqu’à l’existence de la tablette qui l’avait tellement fasciné et qu’il tenait toujours de la main droite. Il attrapa le collier de la gauche et s’enfonça dans le tunnel sombre et sinueux. Il traversa le labyrinthe de bibliothèques, emprunta l’escalier en colimaçon et atteignit le rez-de-chaussée où Nebahat lisait un énorme livre posé sur une table.

Willem s’arrêta, et, au bout d’un certain temps, Nebahat leva un doigt comme il le faisait souvent quand il terminait le dernier paragraphe ou la dernière page.

Secoue-toi ! cria une voix dans sa tête. File avec le pendentif !

Mais il en était incapable. Nebahat leva enfin la tête, le regarda de cette manière qui n’appartenait qu’à lui et lui demanda ce qu’il voulait sans prononcer un mot.

Horrifié, Willem vit ses bras se tendre. Il voulut crier, prévenir Davud qu’il ne devait pas venir, mais la contrainte lui interdisait de faire cela.

Oh, dieux ! il aurait dû avertir Davud. Il aurait dû l’envoyer sur une fausse piste. Le malheureux allait mourir à cause de lui.

Willem ouvrit la main pour montrer le pendentif, puis pointa le doigt vers la galerie qui menait aux niveaux supérieurs et esquissa une grimace inquiète pour faire comprendre au mage qu’il y avait du danger.

Nebahat se leva sur-le-champ. Il observa l’entrée du passage pendant un instant, puis disparut dans un tourbillon de fumée verte.

Willem se tourna et vit deux silhouettes émerger de la sombre galerie. Comme il aurait voulu qu’elles changent d’avis. Comme il aurait voulu qu’elles fassent demi-tour.

Elles ne le firent pas. Pourquoi l’auraient-elles fait ? Elles pénétrèrent dans la lumière. Davud, méfiant. Esmeray avec son éternelle expression renfrognée.

— Bonjour, dit simplement Davud.

Fuis !

— C’est toi qui nous as laissé ces indices ?

Fuis !

Davud avança et leva les mains dans un geste amical.

— Je ne te ferai pas de mal.

Fuis ! Fuis ! Par pitié, fuis !

Il était trop tard. Nebahat se matérialisa derrière eux. Ils eurent à peine le temps de tourner la tête. Un faisceau de cordes noires jaillit de la main tendue du mage de sang et s’enroula autour de leur gorge, de leur bouche, de leurs poignets et de leurs chevilles. Ils tombèrent à genoux et basculèrent sur le sol de pierre. Willem regardait. Horrifié. Immobile. En larmes.

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