Sharakhaï T5 : La Porte vers l'au-delà

Bradley P. Beaulieu · Chapitre 60 sur 72

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Sharakhaï T5 : La Porte vers l'au-delà

Chapitre 58

 

Guhldrathen chargea comme un taureau furieux et ses pas firent trembler le sol de la caverne. Tout le monde se dispersa en poussant des cris qui ne firent qu’ajouter au chaos ambiant. La plupart des invités et des Lances d’argent s’enfuirent, mais les Vierges du Sabre – qui étaient plusieurs dizaines – ramassèrent leurs sabres et se préparèrent à défendre leurs Rois et leurs Reines – les nouveaux comme les anciens. Les soldats sharakhiens et qaimiriens qui étaient armés d’arbalètes tirèrent des volées de carreaux. Davud se joignit à Meiying et les deux mages lancèrent des sortilèges étincelants sur un membre de l’Enclave solidement bâti. Une grosse boule de feu passa au-dessus de l’épaule de Ramahd et un souffle brûlant lui fouetta le visage tandis qu’elle filait vers Guhldrathen. Elle n’était pas assez puissante pour le détruire, mais il ralentit et la frappa d’un revers de main. Elle explosa et un arc de flammes orangées s’abattit sur les soldats et les nobles invités de Meryam.

Des cris de douleur se mêlèrent aux ordres et aux sifflements stridents des Vierges du Sabre qui organisaient leur défense. Plusieurs groupes de soldats et de guerrières émergèrent des tunnels, s’immobilisèrent et contemplèrent la scène avec des yeux écarquillés.

Alors que Guhldrathen s’arrêtait pour pulvériser une nouvelle boule de feu, Ramahd sentit Hamzakiir préparer un sort, un sort destiné à donner un souffle de vie aux racines. Celles-ci jaillirent du sol et s’enroulèrent autour des sabots et des boulets velus de l’ehrekh. Elles remontèrent et se contractèrent le long de ses jambes avant qu’il ait le temps de faire un pas pour s’échapper. Il essaya de se libérer, mais elles étaient aussi solides que des amarres, et, dès qu’il parvenait à en rompre une, deux autres la remplaçaient.

Tandis que les membres des différentes factions commençaient à s’affronter dans la caverne, l’ehrekh leva ses énormes mains et traça des signes étranges devant lui. Ramahd voulut dissiper l’énergie qu’il rassemblait afin de neutraliser le sort avant qu’il soit lancé, mais la magie de l’ehrekh était d’une tout autre nature et ses efforts n’eurent aucun effet. Les racines qui enserraient les jambes de Guhldrathen se figèrent et s’effritèrent comme une statue de sable. Il se libéra sans mal et se remit à avancer.

— Ramahd ! appela une voix faible.

Le Qaimirien baissa les yeux. Macide était à ses pieds, les chevilles et les poignets entravés. Il avait levé ses mains jointes comme s’il adressait une prière au désert. Son visage était déformé par l’angoisse. Ramahd crut qu’il allait lui demander pardon, mais le cheikh ne prononça que deux mots.

— Tuez-moi.

Le Qaimirien écarquilla les yeux.

— Quoi ?

Alors que la bataille faisait rage autour d’eux, Macide hocha le menton en direction des racines qui s’étiolaient toujours.

— Le sortilège de Meryam fait partie de moi maintenant. Elle se sert de moi pour tuer des centaines de gens. Prenez ma vie, Ramahd, et vous sauverez des centaines d’innocents. (Il leva la tête vers le cristal et le regarda avec des yeux rouges et humides.) Prenez ma vie et arrêtez la machination des dieux. Prenez ma vie et sauvez Sharakhaï.

Ramahd cligna des paupières, déconcerté. Ils étaient arrivés au terme de l’histoire qui avait commencé quand il s’était rendu à Sharakhaï avec sa femme et sa fille, quand leur caravane avait été attaquée par les Hôtes sans Lune sur le chemin du retour. Ramahd avait tué de nombreuses personnes au cours de la traque de Macide. Et il avait enfin l’occasion d’atteindre le but qu’il poursuivait depuis des années. Alors pourquoi hésitait-il ?

— Tuez-moi. (Les yeux de Macide se remplirent de larmes et son menton trembla.) Pour votre femme. Pour votre fille.

Ramahd n’aimait pas tuer de sang-froid, mais il eut le plus grand mal à respecter ce principe moral en entendant cet homme parler de Rehann. Il s’était juré de se venger de Macide et il était revenu à Sharakhaï dans ce seul dessein, mais il avait retrouvé une certaine joie de vivre. Meryam lui avait montré ce qui se passait quand on se laissait dévorer par la haine et la rancune. Ces sentiments étaient des monstres voraces et il ne voulait plus tomber sous leur coupe.

Pendant un moment, Ramahd et Macide se regardèrent comme s’ils avaient oublié la bataille qui faisait rage autour d’eux. Macide acceptait la responsabilité de ce qu’il avait fait. Ramahd n’avait pas pardonné, mais il avait continué son chemin.

— Maintenant, par tous les dieux ! cria Macide d’une voix qui trahissait une douleur et un désespoir toujours plus grands.

Ramahd s’agenouilla près de lui. Il posa une main sur les yeux du cheikh, déglutit avec peine et glissa la lame de son épée en travers de sa gorge. Un flot de sang jaillit et se répandit sur les racines. Macide frissonna pendant une poignée de secondes, puis se figea.

Quelques instants plus tard, l’étiolement des racines ralentit, mais le cristal… Alors que Ramahd se levait, une nouvelle fêlure apparut dans un claquement plus sonore que les précédents. Le Qaimirien crut voir de minuscules fragments incandescents voler dans les airs.

Ses yeux s’écarquillèrent d’horreur tandis que les bruits de la bataille parvenaient de nouveau à ses oreilles. Il reçut un coup dans le dos et tomba sans savoir où était le haut et où était le bas. Des claquements métalliques résonnèrent au-dessus de lui. Il roula sur le côté et vit Cicio, le visage rubicond, qui croisait le fer avec une Lance d’argent. Basilio, le comte Mateo et le jeune duc Hektor étaient là, eux aussi. Les soldats qaimiriens se battaient aux côtés des anciens Rois de Sharakhaï dans un affrontement furieux, sauvage et sans merci.

Meiying était là, elle aussi. Une vilaine estafilade zébrait sa joue de porcelaine. Elle avança avec fluidité et se baissa pour éviter un coup de sabre – un mouvement parfaitement coordonné qui lui permit de frapper son adversaire avant que celui-ci achève son attaque trop brutale. Elle se tourna et aida Ramahd à se lever.

— Vous êtes blessé, dit-elle.

Ramahd l’entendit à peine entre les tintements de ses oreilles, les cris des combattants et les claquements des lames autour de lui.

— Ça ira, dit-il en jetant un coup d’œil au corps inanimé de Macide.

Il pivota et scruta la caverne à la recherche de Meryam. Elle n’était plus à l’endroit où elle s’était effondrée et il ne la vit pas parmi les combattants.

— Par tous les dieux ! souffla-t-il. Elle a fichu le camp.

Guhldrathen poussa un rugissement et se rua vers Hamzakiir qui disparut dans un nuage de fumée noire. Ramahd saisit Cicio par une manche et le tira vers lui.

— Continue à te battre ici. Nous, nous allons essayer de trouver Meryam.

Cicio hocha la tête et Ramahd fit signe au duc Hektor de le suivre. Les deux Qaimiriens et la jeune mage de sang coururent vers l’entrée du tunnel qui menait au palais du soleil. Les bruits de la bataille s’estompèrent et Ramahd élargit son champ de perception pour déceler d’éventuels sortilèges que Meryam aurait lancés pour couvrir sa fuite. Il n’en trouva aucun et pressa le pas. Il fallait la rattraper avant qu’elle atteigne le palais du soleil.

Ils n’y parvinrent pas. Ils ne croisèrent personne d’autre que des nobles convives qui fuyaient les combats en traversant les niveaux inférieurs du palais. Un silence inquiétant régnait dans les sous-sols. Les bruits de la bataille s’étaient évanouis depuis longtemps. Ils arrivèrent dans un haut couloir au bout duquel se trouvait un large escalier. Ramahd se préparait à monter pour aller fouiller les appartements de Meryam quand il entendit une voix provenant d’un passage sur sa droite. Il adressa un signe à ses deux compagnons et ils avancèrent avec prudence.

Pendant un moment, il n’y eut rien d’autre que le silence, puis la voix résonna de nouveau.

— Oh, déesse ! daigne m’écouter.

C’était Meryam. Elle semblait aux abois.

— N’ai-je pas fait tout ce que vous m’avez demandé de faire ? N’ai-je pas envoyé les offrandes dans les champs en fleur ? Vous m’aviez promis de m’aider à vaincre Macide et les Hôtes sans Lune ! Vous m’aviez promis sa tête !

À l’autre bout du passage, Ramahd aperçut une salle avec un brasero dans un coin. Il continua à avancer et découvrit une dalle de marbre sur laquelle reposaient les restes d’un golem malasanien. Il avait la poitrine ouverte et il y avait un espace vide au centre, comme si on lui avait arraché le cœur.

Meryam se tenait de l’autre côté de la dalle. Penchée sur la créature d’argile, elle avait les mains jointes et priait comme Macide l’avait fait quelques minutes plus tôt. Mais elle ne priait pas Alu. Elle priait une divinité du désert. Ramahd se demanda laquelle.

Quelle importance ? songea-t-il. Elles participent toutes à ce complot.

Meryam frissonna de peur et leva la tête.

— Ramahd, dit-elle.

Son regard glissa sur Meiying et s’arrêta sur le duc Hektor. Ses yeux se plissèrent et la consternation se peignit sur son visage.

— Duc Hektor !

Ramahd approcha à grands pas.

— À qui parlais-tu, Meryam ? Qui t’a promis la tête de Macide ?

La Reine se leva avec difficulté. Elle n’avait que la peau sur les os. Elle ressemblait à un épouvantail fait de brindilles et de ficelle. Ses yeux abandonnèrent Hektor et revinrent se poser sur Ramahd.

— Comment oses-tu t’adresser à moi alors que tu as épargné la vie de celui qui a tué ta femme ?

— Macide est mort, Meryam. (Ramahd attendit que ces mots fassent leur effet.) Maintenant, dis-moi qui t’a fait cette promesse. Et ce que tu as promis en retour.

Le visage de Meryam se déforma sous le coup d’un mélange d’amertume et de haine.

— Tu es aussi lâche que l’était mon père. Tu crois que la mort de Macide suffit à effacer le crime dont il s’est rendu coupable ?

— Le crime a été puni. Macide en a payé le prix. Et les Hôtes sans Lune également.

— Pendant un temps, j’ai cru que c’était cette fille, cette Çeda, qui t’avait ramolli, mais je me trompais. Aujourd’hui, je sais que c’est cette ville.

Elle se redressa de toute sa taille. Ses mains tremblaient.

— Chaque pas que tu as fait dans ses rues était un pas qui t’éloignait de Qaimir. Une trahison envers la mémoire de ta femme et de ta fille.

— Je t’interdis de parler de ma femme et de ma fille. Nous n’avons plus rien à faire dans le désert. Nous rentrons chez nous. Et tu vas répondre de tes crimes.

— Mes crimes ? Mon père méritait son sort.

— Quels qu’aient été les défauts du roi Aldouan – et Alu sait combien ils étaient nombreux –, il ne méritait pas la mort. Maintenant, suis-nous, Meryam.

— Non, Ramahd.

Elle leva les mains et il vit qu’elle tenait une fine dague. Elle appuya la pointe contre sa poitrine et serra le manche.

— Je ne participerai pas à ton procès. Je ne serai pas jugée par des gens qui s’estiment meilleurs que moi.

Les muscles de ses bras se contractèrent tandis qu’elle se préparait à mettre fin à ses jours, mais Meiying traça un sigil en un éclair. Ramahd n’avait jamais vu quelqu’un lancer un sort si vite. La lame se désagrégea et tomba en poussière.

Meryam contempla le manche qu’elle tenait entre ses mains et le petit tas cendreux sur les dalles. Puis elle leva les yeux et regarda Ramahd avec une expression qui laissait entendre que plus rien n’avait d’importance. Ramahd n’en avait cure. Elle pouvait bien penser ce qu’elle voulait. Il la ramènerait à Qaimir afin qu’elle y soit jugée. Elle serait reconnue coupable de parricide et le jeune duc Hektor monterait sur le trône. Mais avant cela, il avait encore quelque chose à faire.

— Tenez-la, dit-il à Hektor.

Le jeune homme contourna la dalle de marbre. Meryam voulut s’enfuir, mais il se précipita vers elle, la saisit par les bras et l’obligea à se tourner vers Ramahd et Meiying.

— Qu’est-ce que tu as l’intention de faire ? demanda-t-elle à Ramahd.

Pour la première fois, elle semblait inquiète.

— Je vais t’empêcher une bonne fois pour toutes d’emprunter les chemins écarlates.

Il adressa un signe de tête à Meiying.

— Non, souffla Meryam en comprenant soudain ce qui allait se passer. Non !

Elle se débattit de toutes ses forces, mais elle n’était pas de taille à lutter contre Hektor. Celui-ci la tint fermement tandis que la jeune mage approchait. Meryam hurla, mais cela ne lui servit pas à grand-chose. Meiying perça son poignet, puis entreprit de tracer des sigils complexes sur son front et son visage. Il fallait être un puissant sorcier pour lancer un tel sortilège et peu de gens connaissaient les sigils nécessaires à son élaboration. Meiying faisait partie de ces gens. Elle faisait partie du cercle intérieur de l’Enclave.

Après avoir rempli le petit réservoir de son anneau avec le sang de Meryam, elle lança le dernier sortilège sur le sang lui-même.

— Maintenant, dit-elle lorsqu’elle eut terminé.

Ramahd obligea Meryam à ouvrir la bouche. Meiying tendit la main, fit tourner son anneau et vida son réservoir. Meryam sentit son propre sang couler dans sa gorge. Un sang qui avait été changé en terrible poison. Ramahd lui ferma la bouche pour l’empêcher de le cracher.

Elle se débattit de nouveau, mais elle était trop faible. Sa respiration rapide s’apaisa. Ses mouvements violents ralentirent, et, quand elle ouvrit les yeux, les iris étaient aussi blancs que des os abandonnés au soleil. Meiying avait brûlé ses pouvoirs magiques.

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