Sharakhaï T5 : La Porte vers l'au-delà
Chapitre 4
Quand la reine Nayyan annonça à Çeda que son déguisement se résumerait à une ample abaya turquoise et à un soupçon de maquillage, la jeune fille crut qu’elle était devenue folle. Mais lorsqu’elle fut habillée et fardée, elle se regarda dans une glace et changea d’avis. Ses cheveux détachés et légèrement bouclés tombaient sur ses épaules. Ses sourcils avaient été impitoyablement épilés. Du khôl soulignait ses yeux et assombrissait ses paupières avec sensualité. Mais ce qui attirait tout de suite l’attention – en dehors du fait que les pointes de ses seins étaient parfaitement visibles à travers le tissu de la robe –, c’était le baume que Nayyan avait appliqué sur ses lèvres. Il s’agissait d’une préparation à base de cire d’abeille et de nacre broyée qui dégageait une vague lumière bleutée.
— Ça va trop attirer l’attention, protesta Çeda.
— Ce n’est pas le volume d’attention que tu vas attirer qui importe, mais sa nature. Crois-moi, plus les hommes passeront de temps à reluquer tes seins et tes lèvres, moins ils en passeront à te reluquer toi.
Nayyan pinça le menton de Çeda, fit tourner sa tête d’un côté, puis de l’autre en l’observant avec l’intensité d’un joaillier examinant un bijou particulièrement onéreux. La lueur qui brillait dans ses yeux indiquait clairement qu’elle était satisfaite de son travail, mais plus elle regardait la jeune femme et plus elle semblait agacée.
Çeda finit par en avoir assez et elle écarta la main de la reine d’une tape sèche. À sa grande frustration, Nayyan ne réagit pas, comme si elle n’attachait aucune espèce d’importance à ce qu’elle pouvait bien penser.
— Ça fera l’affaire, dit-elle à Sümeya. À condition qu’elle garde ses remarques idiotes pour elle et qu’elle n’ouvre la bouche qu’en cas d’absolue nécessité.
Peu après, les trois femmes se rendirent au palais de Yusam et y furent accueillies par le Roi Umay, un petit Roi fils de Yusam. Umay dévora Çeda des yeux lorsqu’on la lui présenta. Comme Nayyan l’avait prédit. Il admirait sa silhouette ou contemplait ses lèvres brillantes, et quand son regard se faisait un peu trop insistant, Nayyan détournait son attention en lui parlant de Ransaneh ou en lui demandant des nouvelles de ses nombreux enfants – ce qui semblait l’agacer au plus haut point, car il répondait toujours le plus brièvement possible.
Alors qu’ils arrivaient à destination, Umay se ressaisit et interrompit le babil de Nayyan.
— Rappelez-moi donc pourquoi vous voulez utiliser le bassin.
— Je fais des rêves étranges depuis mon accouchement. Je crois que je suis tourmentée par des visions. Des visions qui concernent Ransaneh.
— Et… ?
Nayyan esquissa un charmant sourire.
— Je suis sûre que vous savez que votre père n’avait pas seulement des visions en regardant dans son bassin, mais qu’il faisait également des rêves prémonitoires.
Çeda n’avait jamais entendu parler de cette histoire, mais il était de notoriété publique que le Roi aux Yeux de Jade n’avait jamais été proche de ses enfants. Nayyan était convaincue qu’Umay ne savait rien à ce sujet, et qu’il n’oserait jamais l’avouer. Elle poursuivit.
— Avec un peu de chance, les dieux m’ont accordé un semblable pouvoir.
Les yeux d’Umay glissèrent sur Çeda.
— Et votre servante ? Je pourrais peut-être la divertir pendant que vous regardez dans le bassin de mon père.
— En d’autres circonstances, j’aurais volontiers accepté votre proposition, mais sa présence est indispensable. Elle a le pouvoir d’interpréter mes rêves.
Un masque triste descendit sur le visage d’Umay, mais il ne dit pas un mot.
Ils franchirent une arche en bronze couverte de guirlandes et pénétrèrent dans un jardin luxuriant parsemé d’arbres sculptés et de buissons impeccablement taillés. Dans le ciel d’azur, le soleil brillait et faisait scintiller les feuilles les plus hautes ainsi que la paroi en pierre brute qui se dressait à l’autre bout du jardin. Des ruisseaux serpentaient dans l’herbe sous la canopée.
Nayyan donna un petit coup de coude à Çeda, puis se tourna vers Umay, l’empêchant ainsi de suivre les deux autres femmes qui poursuivirent leur chemin. Un silence gêné s’installa. Umay regarda par-dessus l’épaule de Nayyan et son visage s’assombrit un peu plus. Il n’avait pas l’habitude qu’on lui dicte sa conduite, mais Nayyan ne bougea pas.
— Vous me direz ce que vous avez vu ? demanda-t-il enfin.
C’était plus un ordre qu’une requête, mais Nayyan secoua la tête.
— Je crains que cela ne soit pas possible. Les visions sont généralement très personnelles.
— Je vois. (Il regarda derrière lui comme si quelqu’un venait de l’appeler.) Eh bien ! je vous souhaite une bonne journée.
Tandis que les claquements de ses bottes sur les dalles de pierre s’éloignaient, Nayyan rejoignit Çeda et Sümeya à l’ombre de deux arbres dont les branches dessinaient d’étranges spirales.
— Est-ce que tous les jeunes Rois sont comme lui ? demanda Çeda.
Nayyan haussa les épaules.
— Disons qu’ils n’ont pas l’habitude de tenir les rênes du pouvoir et qu’ils réagissent de différentes manières. (Elle fit un geste en direction du bassin, une petite retenue d’eau bordée de reflets émeraude et alimentée par un ruisseau.) Tu peux commencer. Et je veux savoir tout ce que tu verras.
Çeda hocha la tête en se demandant ce que Nayyan espérait découvrir. Cette curiosité était sans doute une des raisons pour lesquelles la Reine avait accepté de les aider.
Elle s’installa sur l’herbe coupée avec soin et vit quelque chose bouger derrière Nayyan. Une queue qui ondulait au sommet d’une branche, d’un côté, puis de l’autre. La jeune femme leva la tête et aperçut un des léopards des montagnes qui servaient d’animaux de compagnie à Yusam.
L’animal l’observait en clignant des yeux avec langueur tandis que sa queue se balançait sur un rythme régulier.
Nayyan suivit le regard de Çeda et lui fit signe de continuer.
— Ils sont bien nourris, dit-elle.
Cela ne suffit pas à calmer les craintes de la jeune femme.
Çeda s’était toujours méfiée des grands félins, mais elle fit de son mieux pour ignorer le léopard et se concentrer sur le bassin. Dans l’eau, la pierre était tapissée de mousses bleu-vert qui viraient au noir en se rapprochant du centre. La jeune femme avait l’impression de se tenir au-dessus d’un œil sans paupière qui l’attirait. Le spectacle était tellement saisissant qu’elle s’agenouilla de crainte de tomber dans l’eau – ce qui ne lui semblait pas être une bonne idée du tout.
Nayyan alla se poster de l’autre côté du bassin et la regarda comme si elle mourait d’envie de lui lancer une remarque sarcastique.
— Yusam avait l’habitude de dire qu’il trouvait le fil du destin d’une personne en se remémorant le dernier souvenir qu’il avait d’elle. Il appelait cela la résonance. Il n’y parvenait pas toujours, mais quand ça fonctionnait, il pouvait voir d’autres scènes. Dans le passé et dans l’avenir.
Sur ces mots, elle s’éloigna, s’assit sur un banc et ignora Çeda.
Çeda ne savait pas trop quoi penser de cette histoire de « résonance », mais, comme elle ne savait pas quoi faire, elle décida d’essayer. Elle posa les mains au bord du bassin, se concentra sur les profondeurs insondables et se rappela la dernière fois qu’elle avait vu Nalamae. Nalamae était allongée sur une couchette trop petite pour elle dans la cale du navire de Leorah, la poitrine ceinte de bandages ensanglantés. Nalamae tenait la graine d’acacia qu’Ahya, la mère de Çeda, avait laissée au fond d’une boîte ouvragée à l’intention de sa fille. Nalamae gisait sur un parvis bossué tandis que des milliers de papillons noirs tourbillonnaient dans l’air. Yerinde brandissait sa lance d’adamantine et la plantait dans la poitrine de Nalamae pour la tuer.
Çeda eut alors l’impression d’être aspirée par le bassin et elle se sentit basculer en avant. Son corps se contracta et les tendons de ses avant-bras saillirent douloureusement. À l’instant où elle crut qu’elle allait tomber dans l’eau, elle cligna des paupières et vit un vaisseau devant elle. Un galion au pont immaculé et aux voiles blanc ivoire. Il était dans la rade du port royal et les grandes portes qui en protégeaient l’accès s’ouvraient en grinçant. Il était remorqué vers l’extérieur. Les marins s’affairaient. Une femme se tenait sur le pont. Elle avait les traits tirés et de petits yeux durs. Ses cheveux grisonnants étaient attachés en queue-de-cheval, mais des mèches voletaient au vent qui soufflait fort. Dans une main, elle tenait une plaquette en bois sur laquelle était fixée une feuille de papier. Elle allait et venait en prenant des notes : la position des voiles, les tensions sur le gréement dormant, le balancement du mât principal lorsque le vent changeait de direction et que le vaisseau franchissait les dunes.
C’est une charpentière de marine, comprit Çeda.
Il devait s’agir d’un voyage inaugural. Il avait sans doute été construit – ou serait sans doute construit – après la féroce bataille contre la flotte miréenne et les affrontements plus limités qui avaient suivi.
La charpentière descendit sur le pont inférieur. Elle commençait l’inspection de l’infirmerie quand un craquement aussi puissant qu’un coup de tonnerre fit trembler le navire. La femme leva les yeux en entendant des bruits de pas sur le pont. Puis il y eut un terrible craquement et le plafond se déchira au-dessus de sa tête. Les poutres, les solives, les planches et le reste volèrent en éclats. La lumière du soleil et un nuage de poussière de bois envahirent la salle et la charpentière aperçut une créature à la peau aussi noire que la nuit à travers la brèche. De grandes cornes en spirale se dressaient au-dessus de la couronne d’épines qui ceignait sa tête. Ses deux queues claquèrent tandis qu’elle se penchait en avant pour observer la femme.
C’était Goezhen. Çeda le reconnut tout de suite, car ce n’était pas la première fois qu’elle le voyait.
Le dieu sourit, révélant une rangée de dents acérées. Il abattit sa main griffue et de nouvelles planches se brisèrent et montèrent vers le ciel azur comme une nuée d’oiseaux affolés.
Il tendit ses griffes monstrueuses vers la femme abasourdie… et le monde changea. Le temps passa. Le désert glissa sous les pieds de Çeda. Elle aperçut un homme pendu à un gibet. Comme sa mère l’avait été : par les pieds. Elle le reconnut et hoqueta. Un sigil avait été tracé sur la poitrine de Macide. Son visage était en sang.
Une foule paisible était rassemblée autour du corps qui se balançait au bout d’une corde. Des gens qui se déplaçaient, qui bavardaient, qui buvaient du vin… comme s’ils assistaient à un bal. Certains portaient une couronne – des petits Rois et des petites Reines de Sharakhaï, peut-être ? La plupart ne prêtaient pas attention au pendu, mais quelques-uns discutaient à voix basse en le regardant avec des yeux avides, comme s’ils participaient à une macabre vente aux enchères et que ce soit au tour de Macide d’être présenté par le commissaire-priseur.
Puis un cri retentit. Les gens se tournèrent et certains reculèrent. Çeda se demanda ce qui pouvait bien les effrayer à ce point, mais une nouvelle vision l’emporta avant qu’elle ait le temps d’y réfléchir. Elle se tenait désormais devant Emre qui contemplait une lumière aveuglante sans lui prêter attention. Puis quelqu’un approcha et la lumière s’adoucit. Il s’agissait de son frère, Rafa.
Ce n’était pas possible. Rafa était mort, mais Emre se tourna et se dirigea vers lui comme s’il l’avait oublié. Ou que cela n’ait aucune importance. Une sourde angoisse comprima la poitrine de Çeda. Elle avait du mal à respirer.
— Emre, non ! eut-elle la force de crier. Ne t’approche pas de lui ! (Mais Emre continua à avancer.) Emre ! arrête-toi !
Elle se précipita vers lui pour l’empêcher d’aller plus loin, mais la vision se dissipa. Çeda contemplait désormais les profondeurs du bassin de Yusam.
— Non ! hurla-t-elle.
Elle respirait par à-coups. Son corps était tendu comme la corde d’un arc. Ses doigts étaient douloureux d’avoir serré le rebord en pierre émeraude du bassin. Par tous les dieux ! l’expression résignée d’Emre… Il avait décidé de rejoindre Rafa, et il n’y avait qu’un seul moyen pour y parvenir.
La Reine Nayyan était assise sur un banc. Son air désinvolte avait cédé la place à une tension qui montrait à quel point elle s’était investie dans cette aventure.
— Alors ?
Çeda, encore désorientée, recula à quatre pattes, s’assit sur l’herbe et se tint la tête jusqu’à ce que la sensation d’étouffement reflue.
— J’ai trouvé Nalamae. Elle avait l’apparence d’une femme d’un certain âge, une charpentière de marine, je crois. Elle était à bord d’un galion royal.
Elle raconta la suite en espérant que Nayyan aurait une idée de l’endroit où le navire se trouvait lorsqu’il avait été attaqué par Goezhen.
— Qui peut dire où et quand elle apparaîtra ? déclara la Reine lorsque Çeda termina son récit. Ça peut être aujourd’hui, ça peut être dans un an.
— Pourrais-je parler à un responsable du port royal ? demanda Çeda. Peut-être que quelqu’un connaît cette femme. Peut-être que quelqu’un pourrait me dire sur quels navires elle travaille et m’indiquer l’état d’avancement des chantiers.
Nayyan hocha la tête.
— Je vais me renseigner.
Cette concession était un aveu : la Reine voulait rester impliquée. Elle avait jugé cette affaire assez importante pour prendre le risque de conspirer afin de permettre à Çeda de pénétrer dans le palais de Yusam, et maintenant elle voulait en savoir davantage.
Çeda comprit alors combien Nayyan était vulnérable. Et elle comprit pourquoi lorsque la Reine reprit la parole quelques instants plus tard.
— Est-ce que vous m’avez vue ? Moi ou Ransaneh ?
— Non, répondit Çeda en secouant la tête.
— Et Ihsan ? Et les autres Rois ?
Çeda secoua la tête de nouveau. Elle estimait que la Reine n’avait pas besoin d’en apprendre davantage à propos des visions. Pas avant qu’elle ait le temps d’y réfléchir, du moins. Elle était certaine d’une chose : elle quitterait Sharakhaï dès que possible et retournerait auprès de la treizième tribu. Elle devait s’assurer que Macide et Emre étaient en sécurité.
— Viens, dit Nayyan. (Elle se leva et fit un pas en direction du porche cintré qui permettrait de regagner le palais.) Il est temps de rentrer.
Çeda se leva à son tour et chancela. Elle aperçut le léopard qui l’observait. Il était toujours allongé sur sa branche, l’air satisfait. La jeune femme l’ignora. Elle épousseta sa robe et suivit Nayyan dans le palais.
Beaucoup de gens savaient que le jardin du Roi Yusam était à flanc de colline et qu’il offrait une vue imprenable sur la paroi de pierre abrupte – et même sur une partie du sommet aride de Tauriyat. En revanche, rares étaient ceux qui savaient que ce jardin était surplombé par une bordure rocheuse qu’on pouvait atteindre après une courte ascension.
Gerta, une fillette de dix ans, faisait partie de ces rares personnes. Elle l’avait découvert un an plus tôt, quand on l’avait chargée d’arracher les mauvaises herbes et de rafraîchir les haies décoratives. Elle se rendait parfois dans le jardin pour échapper à sa mère, la maîtresse-jardinière du palais, ou à son frère qui lui donnait tout le temps des ordres, ou aux Lances d’argent qu’on envoyait régulièrement la chercher.
Gerta avait une ouïe hors du commun – un secret qu’elle n’avait révélé qu’à son frère, et seulement parce que, au cours d’une partie de frappe-chaussette, il avait accumulé assez de points pour lui taper un bon coup sur la tête si elle ne lui avouait pas quelque chose d’important.
Un jour, elle lui avait jeté de la bouillie d’avoine chaude au visage et il avait vendu la mèche. Il avait raconté à tout le monde qu’elle écoutait les conversations du Roi. Il n’aurait pas dû. Les règles tacites du frappe-chaussette étaient formelles : aucun secret ne devait être révélé une fois le jeu terminé. Mais son frère… Eh bien ! son frère était un sale con.
La rumeur s’était propagée et était arrivée aux oreilles du Roi. Umay, pas Yusam, heureusement pour elle. Le Roi Yusam l’avait toujours terrifiée. Elle était convaincue que, s’il avait appris son secret, il l’aurait aussitôt livrée au Roi Confesseur pour qu’il la fasse parler. Le Roi Umay, lui, avait décidé de tirer profit de son don. Il l’avait cachée dans la grande salle d’audience et lui avait demandé d’écouter la conversation entre un homme d’affaires et son fils avant ce qui s’annonçait être d’âpres négociations. Gerta avait écouté et avait fait son rapport à Umay. Celui-ci avait sans doute utilisé ces informations pour faire pression sur eux et obtenir certains avantages.
Umay l’avait chargée de ce genre de mission à maintes reprises, à l’intérieur de son palais en règle générale, mais pas toujours. Un jour, il lui avait ordonné de se rendre en ville et de s’introduire dans le temple de Bakhi pour écouter une conversation entre hauts prêtres. Ceux-ci avaient fourni une mine d’informations à propos d’un de leurs plus généreux donateurs – un homme qui avait des ennuis avec la justice parce qu’il avait tué sa maîtresse dans l’espoir de cacher leur relation.
Aujourd’hui, Gerta avait reçu pour mission d’espionner la Reine Nayyan et sa jolie servante. Umay n’avait pas cru un mot de l’histoire de Nayyan, et Gerta avait vite compris pourquoi. Ce n’était pas la Reine qui avait regardé dans le bassin de Yusam, mais sa domestique. Et ce n’était pas de la petite Ransaneh que les deux femmes avaient parlé, mais de Nalamae qui, à en croire certaines rumeurs, avait été tuée près du mont Arasal quand les Malasaniens avaient lancé leurs golems sur Sharakhaï. Gerta se demanda si c’était la mort de la déesse qui avait fait perdre la raison aux monstres d’argile pendant la bataille du Mont.
Quoi qu’il en soit, la servante de Nayyan avait apparemment découvert que Nalamae s’était réincarnée dans le corps d’une charpentière de marine qui se trouvait à bord d’un galion royal. Qui pouvait bien être cette soi-disant domestique ? Gerta n’en avait aucune idée, mais elle était certaine que ce n’était pas une domestique du tout. Peut-être pourrait-elle en apprendre davantage en flattant Umay ? Il était loin d’être aussi malin qu’il le croyait, et elle était devenue plutôt habile dans l’art de lui faire avouer pourquoi il lui confiait telle ou telle mission. De toute manière, il serait satisfait et, avec un peu de chance, sa gratitude lui permettrait de s’offrir l’Akhal-Teke à robe cuivrée dont elle rêvait.
Quand Gerta fut certaine qu’il n’y avait plus de danger, elle roula sur le côté pour descendre de son perchoir… et se figea en voyant quelque chose bouger entre les arbres. Un des satanés léopards du Roi Yusam apparut, se dirigea vers le bassin et se transforma. Par tous les Rois qui règnent sur Sharakhaï ! il grandit et s’allongea tandis que ses poils rentraient dans son corps, révélant une peau aussi noire que la nuit. Il se redressa sur ses pattes – qui ressemblaient désormais plus à celles d’une chèvre qu’à celles d’un félin – et des cornes émergèrent de son front avant de s’enrouler en arrière. Une couronne d’épines poussa autour de sa tête. Ses yeux injectés de sang contemplèrent le bassin tandis qu’une expression satisfaite se peignait sur son visage bestial et démoniaque.
Gerta tremblait de tous ses membres. Elle s’aplatit sur la surface de pierre et essaya de contrôler sa respiration. Elle essaya vraiment, mais elle hoquetait comme un poisson hors de l’eau. Jamais elle n’avait imaginé qu’elle croiserait un jour le chemin d’un dieu. Et pourtant, Goezhen était bien là. Il avait épié la Reine Nayyan, tout comme elle. Pourquoi ? Mille hypothèses tourbillonnèrent dans la tête de l’enfant, puis elle se calma en comprenant qu’elle n’avait pas à chercher la solution bien loin : la vision de la soi-disant servante de Nayyan. Elle avait permis à Goezhen de découvrir où se trouvait Nalamae. Mais pourquoi était-il venu jusque-là ? Il devait déjà être au courant, non ? Les dieux n’étaient-ils pas omniscients ?
L’enfant resta aussi immobile qu’une statue de pierre en se répétant qu’elle ne devait pas regarder en contrebas, en se concentrant sur le ciel azur, mais elle ne pouvait s’empêcher de penser que Goezhen allait bondir vers elle et lui arracher les membres les uns après les autres. Incapable de maîtriser ses tremblements, elle roula sur le ventre et jeta un coup d’œil par-dessus le rebord de sa cachette.
Goezhen était là, les yeux rivés sur elle. Elle déglutit à grand-peine et quelque chose de chaud coula entre ses cuisses. Le dieu sombre devait rêver de la croquer, mais son sourire fit vaciller son cœur.
Descends, enfant, ordonna-t-il d’une voix basse et grondante.
Elle obéit et vint jusqu’à lui. Elle crut mourir de peur lorsqu’une de ses énormes mains griffues se tendit vers elle et se referma sur sa taille. Il la souleva et traça un sigil lumineux dans l’air.
Puis il la reposa. Pétrifiée, l’enfant contempla le filet d’eau qui coulait sur la façade en pierre moussue. La présence de Goezhen était écrasante, mais elle se volatilisa brusquement. Le vent siffla et un nuage de fumée noire et âcre se répandit dans l’air. La jeune fille songea qu’elle ferait mieux de se mettre à courir pour y échapper, mais il se dissipa avant qu’elle ait le temps de décider si elle devait se diriger vers les arbres ou vers le palais.
Elle regarda autour d’elle et découvrit qu’elle était seule. Le jardin était désert. Elle se demanda alors pourquoi elle était venue ici. Ah, oui ! la Reine Nayyan et sa servante. Elle sentit quelque chose de froid entre ses jambes. Elle baissa les yeux et vit la tache sombre et humide sur son pantalon. Par tous les dieux ! elle s’était pissé dessus ! Elle avait dû s’endormir sur son perchoir de pierre. Le Roi Umay ne serait pas content. Il ne serait pas content du tout.
À moins que…
Et si les deux femmes avaient eu une vision de la fille de Nayyan ? Oui, oui ! excellente idée. Si elle lui racontait quelque chose d’insignifiant à propos de la Reine et de sa fille, elle n’aurait pas d’ennuis.
Les éléments de l’histoire s’assemblèrent naturellement dans son esprit tandis qu’elle se dirigeait vers le palais. Il fallait qu’elle change de pantalon.
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