Sharakhaï T5 : La Porte vers l'au-delà
Chapitre 26
Brama et Mae exploraient les champs en fleur jour après jour. La jeune femme n’évoqua pas une seule fois l’horrible rituel que Rümayesh avait accompli sur le cadavre qu’ils avaient trouvé dans un bosquet. Ce n’était pas par manque de courage. Mae était brave, mais mieux valait éviter certains sujets. D’autant qu’elle savait qu’une simple conversation n’influerait en rien sur les noires pulsions de l’ehrekh.
Au départ, elle garda ses distances et resta silencieuse, mais tandis que les jours se transformaient en semaines, qu’ils bouclaient le tour des champs en fleur et se rapprochaient de l’endroit d’où ils étaient partis, leurs relations retrouvèrent un semblant de normalité. Un semblant seulement. Mae se méfiait encore et Brama luttait sans relâche pour empêcher Rümayesh de reprendre le contrôle de son corps.
— Près de mon chez-moi, à Miréa, il y a des marais, dit la jeune femme alors qu’ils étaient assis autour d’un feu, un soir. Il y a des plantes qui ont la forme comme des cloches. Les insectes entrent dans, mais ils ne peuvent pas sortir. (Elle but une gorgée de thé en jetant un coup d’œil à son qirin, Angfua, qui ronflait doucement quelques mètres plus loin.) Il y a des autres plantes, elles ont des feuilles qui ont la forme comme des rubans et ils s’enroulent sur les araignées qui marchent dessus. Et des autres avec l’intérieur qui bouge comme des fourmis. Elles attirent les scarabées rouges et ils ne peuvent pas sortir quand ils sont entrés. La mort aide les plantes à vivre. (Elle fit un geste en direction des adicharas.) Alors pourquoi eux ils meurent, Brama ? Pourquoi le manger les tue ?
C’était une excellente question. Une question que Brama se posait depuis un certain temps.
— Peut-être que les gens, ils vont aux arbres parce que les arbres sont en train de mourir, avança Mae. Parce que l’attraction est plus forte. Peut-être que les arbres, ils veulent mourir.
Brama attisa le feu et regarda les braises rougir.
— Peut-être, mais je pense plutôt qu’on envoie des gens pour tuer des arbres bien précis. Ceux qui sont malades.
Ils avaient trouvé des cadavres récents et intacts devant des arbres morts.
Le regard perdu dans les flammes, Mae hocha la tête d’un air pensif. Elle avait l’air redoutable quand elle faisait cela. Redoutable et sage. Comme les célèbres guerriers-poètes de son pays.
— Comme on coupe les feuilles pour soigner les plantes malades.
— Peut-être, dit Brama. Mais si c’est le cas, ça ne fonctionne pas. L’infection se propage. Les gens qui envoient ces malheureux s’en sont forcément rendu compte maintenant.
— Pourquoi forcément ? (Des ombres dansèrent sur le visage rond de la Miréenne tandis qu’elle observait Brama avec ses yeux émeraude.) Les Rois font ça depuis des siècles, oui ? Maintenant les asirim sont partis, peut-être ils sont obligés de continuer ça. Pour apaiser les dieux. Peut-être ils envoient les gens et ceux qui sont maudits vont aux arbres.
C’était une possibilité. Les asirim étaient bel et bien partis. Les Rois continuaient-ils à envoyer des offrandes en laissant les Fileuses du Destin décider de leur sort ? C’était peu probable, mais il y avait un moyen de vérifier.
— Beht Zha’ir est proche, dit-il. Nous trouverons de nouvelles offrandes et nous obtiendrons des réponses.
— Tu les libères ? dit Mae. Nous leur demandons des questions ensemble ?
— Oui.
Brama ne savait pas trop comment il allait faire, mais il trouverait un moyen.
Mae semblait contente et soulagée. C’était une guerrière tenace. Elle ne retournerait pas voir sa reine tant qu’elle n’aurait pas de réponses à lui apporter, mais cette mission lui pesait. Elle avait hâte d’en finir et de regagner le camp miréen.
Alors que la nuit tombait sur Beht Zha’ir, ils se postèrent à proximité d’un bosquet et attendirent. Au bout d’un certain temps, ils aperçurent une silhouette solitaire qui apparaissait et disparaissait entre les dunes. Un garçon d’une dizaine d’années qui marchait de manière curieuse, comme s’il s’était foulé la cheville. Un pied-bot, comprit Brama lorsqu’il le vit franchir la crête sableuse qui se trouvait juste devant lui.
À cet instant, le jeune homme fut envahi par une onde brûlante. Et puis il eut l’impression que des centaines d’épines lui piquetaient la peau tandis que la vague de chaleur débordait de sa poitrine et envahissait ses membres.
Il comprit tout de suite ce qui se passait. Rümayesh. Elle lançait une nouvelle attaque contre lui.
Il pensait s’y être bien préparé. Il essaya de résister. Il saisit la hampe de sa lance et invoqua le pouvoir de Raamajit, mais rien ne se passa. Rümayesh était parvenue à le couper de la source d’énergie. Exactement comme il l’avait fait avec elle au cours des mois qui avaient suivi leur fusion.
Par tous les dieux ! il avait péché par excès d’assurance. Il faisait souvent des erreurs quand il était fatigué, mais cette fois-ci, il avait pris toutes ses précautions… et il était sur le point d’être terrassé. Il voulut toucher la bosse sur son front, mais réussit à peine à lever une main hésitante. Un geste que Rümayesh, désormais maîtresse de son corps, transforma en invitation à avancer.
— Viens, lança l’ehrekh à Mae avant de se diriger vers les champs en fleur.
Non ! cria Brama, désormais impuissant. Non, non, non !
Il était sidéré par la rapidité avec laquelle l’attaque avait eu lieu et terrifié à l’idée de ce qui allait maintenant se passer.
Mae, visiblement troublée, fit un geste en direction du jeune garçon.
— Tu l’arrêtes ? demanda-t-elle. (Rümayesh resta silencieuse et elle insista.) Brama, tu l’arrêtes ?
— Les réponses que nous cherchons sont difficiles, dit l’ehrekh. Et je doute que cet enfant soit en mesure de nous les fournir.
Le garçon passa entre eux en boitillant. Mae l’attrapa par le col de sa chemise usée jusqu’à la trame. Le garçon essaya de se libérer, mais ses mouvements manquaient de vigueur.
— Libère son esprit, Brama ! cria la guerrière. Nous avons décidé ça. Libère son esprit !
Rümayesh se contenta de tendre une main, et une bourrasque surgie de nulle part projeta la Miréenne sur le sable.
Le garçon tomba également, mais il se leva et se remit en marche comme si rien ne s’était passé. Rümayesh le suivit. Mae se redressa tant bien que mal, toussa, puis avança en titubant, comme si chaque pas était douloureux. Lorsqu’elle rattrapa Rümayesh et l’adolescent, ceux-ci avaient atteint l’orée d’une clairière. Un adichara mourant se dressait quelques mètres plus loin. Ses fleurs étaient bien moins brillantes que celles de ses voisins. C’était vers lui que le garçon se dirigeait. C’était à son pied qu’il mourrait.
— Tu veux utiliser lui, dit Mae. Comme tu as utilisé les autres. Tu le laisses mourir parce que tu veux accrocher les boyaux de lui sur les branches !
— Tu serais surprise de découvrir les réponses qu’on peut lire dans le sang des vivants à la lumière des étoiles.
Brama était horrifié par ce que Rümayesh se préparait à faire, mais il était également interloqué. Ils savaient tous les deux que la mort du garçon attiserait le désespoir de Brama et que cela lui fournirait sans doute la force de reprendre le contrôle de son corps. Alors, pourquoi l’ehrekh faisait-elle cela ? Par simple cruauté ? Et puis Rümayesh se tourna et il comprit. Mae avait bandé son arc. Une flèche à pointe en diamant était encochée. Le fût en bois blanc et lisse luisait dans la nuit. Il ressemblait à un rayon de lune à la lumière des fleurs d’adichara.
Rümayesh voulait se débarrasser de Mae et c’était probablement la raison du pari qu’elle avait décidé de faire. Elle ne pouvait pas s’en prendre directement à la jeune femme, car, si elle la tuait de sang-froid, elle risquait de perdre le contrôle du corps de Brama. Mais si Mae l’attaquait, une partie de Brama chercherait à se défendre. Le plan de l’ehrekh permettrait de faire d’une pierre deux coups : elle tuait Mae – qui avait une influence apaisante sur Brama – et le sentiment de culpabilité plongerait le jeune homme dans un abîme de désespoir dont il ne s’extirperait pas avant des jours, voire des semaines. Rümayesh aurait ainsi le temps de consolider son emprise et de l’imposer une bonne fois pour toutes.
Brama sentit la panique le gagner. Il se débattit pour se libérer de ses entraves, en vain. Rümayesh était trop puissante. L’ascendant qu’elle avait désormais sur lui était trop fort.
— Laisse lui partir, déclara Mae avec détermination.
— Si nous voulons apporter des réponses à ta reine… (Rümayesh fit un geste en direction de l’adolescent ensorcelé.) Il n’y a pas d’autre choix.
— Je sais qui tu es. (Mae banda l’arc un peu plus fort et sa main effleura son oreille.) Je sais que Brama est parti.
— Dans ce cas, tu sais que, si tu me tues, tu le tueras également.
— Je crois Brama est d’accord pour mourir.
Brama vit le visage de la guerrière se contracter et il comprit ce qu’elle s’apprêtait à faire. Il voulut arrêter Rümayesh, dissiper le pouvoir qu’elle rassemblait… mais il était trop tard. Il était trop faible.
Mae décocha sa flèche. Rümayesh leva le bras et lança un sort pour la bloquer, mais sa magie glissa sur le projectile.
Le trait frappa le flanc de Brama avec tant de force qu’il tourbillonna avant de s’effondrer. La douleur lui sembla étrangement lointaine puis, lorsque l’ehrekh se retira, elle l’inonda avec la violence d’un fleuve en crue.
— Le garçon, grogna-t-il en serrant les dents. Arrête-le. Sauve-le, Mae.
Si l’adichara avait été sain, il aurait déjà tué sa proie, mais il était malade et ses branches desséchées se tendaient toujours vers elle pour la saisir. Mae s’élança, projetant une gerbe de sable dans son sillage. Elle attrapa le garçon et l’arracha au sol alors que l’arbre s’apprêtait à s’emparer de lui. L’adolescent se débattit, réussit à échapper à la guerrière et s’élança vers l’adichara dès que ses pieds touchèrent le sol. Mae le balaya et se jeta sur lui pour l’immobiliser.
Brama trouva enfin la force de se lever. La blessure était lancinante, aussi brûlante qu’un brasier, mais il y avait bien longtemps qu’il ne craignait plus la douleur. Il brisa le fût et arracha la pointe en poussant un grognement sourd, puis se dirigea vers Mae et l’adolescent aussi vite qu’il en était capable. Il trempa un doigt dans son propre sang et dessina une série de signes sur le front du garçon, d’anciennes runes qui dissipèrent la contrainte qu’on avait placée sur lui. Brama ne les avait jamais vues auparavant, mais il les avait tracées sans l’ombre d’une hésitation, car l’esprit de Rümayesh était encore étroitement lié au sien.
L’adolescent cessa peu à peu de se débattre, et sur son visage l’inquiétude se mêla à la confusion. Il ignora l’adichara pour regarder Mae et Brama avec terreur.
— Tout va bien, dit Brama à voix basse. Tu as juste fait un mauvais rêve. Rien de plus.
Il essaya d’explorer la mémoire du garçon, mais tout ce qui avait suivi la fin de la matinée était plongé dans le brouillard. Il se rappelait avoir chargé des sacs de grain sur un chariot, puis un bruit curieux avait retenti derrière le moulin. Il était allé voir et s’était retourné en entendant des pas. Il avait entraperçu une vague silhouette… et plus rien.
Tandis que Brama l’aidait à se lever, le garçon regarda les arbres comme s’il craignait qu’ils se précipitent vers lui, puis porta le poing à son front.
— Pardonnez-moi, hajib, mais où sommes-nous ?
— C’est une bonne question, répondit Brama. Est-ce que tu veux en savoir davantage sur ce qui s’est passé ?
La peur qui se lisait sur le visage de l’enfant était toujours aussi vive, mais il hocha la tête.
Il est plus courageux que moi à son âge, songea Brama.
Ils regagnèrent le désert et Mae poussa un sifflement aigu. Quelques instants plus tard, Angfua apparut entre deux bosquets et approcha en trottant. Il hennissait et balançait ses cornes en spirale comme s’il allait à la bataille. Kweilo, la paisible jument de Brama, le suivait d’un pas calme.
— Je reviendrai dès que possible, dit Brama à Mae.
Mae ouvrit une sacoche de selle du qirin et en tira un parchemin sur lequel elle écrivit avec un crayon à mine de charbon.
— Mae ?
Elle posa le crayon, roula le parchemin et le glissa dans la sacoche.
— Je sais que tu connais moi mal, dit-elle en attachant les rênes de Kweilo au pommeau de la selle d’Angfua. Mais si tu crois que je te laisse aller à Sharakhaï sans moi, tu… Comment vous dites ? Tu fourres tes doigts dans les yeux.
— Mae…
— Je sais que tu veux tu te débarrasses de moi, Brama, mais je ne pars pas. Tu es mon ami. Je ne te donne pas à elle. D’accord ?
Brama déglutit tandis que le garçon les regardait sans comprendre. Mae pointa le doigt vers la piste par laquelle l’enfant était arrivé, puis ôta son armure et enfila des vêtements ordinaires.
— Alors ? Nous allons ou pas ?
Elle prenait un terrible risque en l’accompagnant à Sharakhaï, mais Brama éprouva un tel soulagement qu’il n’eut pas le courage de protester.
— Eh bien ! allons-y, dit-il.
Mae hocha la tête d’un air satisfait.
— Bien.
Elle se tourna et murmura quelque chose à l’oreille d’Angfua. Le qirin renifla bruyamment, hennit et cracha une gerbe de flammes, mais sembla accepter son destin et s’éloigna vers l’est au petit galop, en direction de la flotte miréenne. Kweilo lui emboîta le pas.
Quand les deux montures disparurent derrière les bosquets d’adicharas, Brama et Mae se tournèrent et suivirent l’enfant vers Sharakhaï.
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