Sharakhaï T5 : La Porte vers l'au-delà
Chapitre 44
Hamid était assis dans la cabine du capitaine du Sable Brûlant. En face de lui, Rasime avait incliné sa chaise en arrière et posé un pied chaussé d’une sandale sur son bureau. Elle le regardait avec cette intensité qui l’avait rendue célèbre.
— Alors ? demanda-t-elle.
Hamid venait de rentrer après sa rencontre secrète avec la Reine Meryam. Une rencontre qui, malgré ses craintes d’être trahi par la Qaimirienne, s’était déroulée étonnamment bien.
— Elle a accepté, dit-il.
Rasime le regarda d’un air méfiant.
— Comme ça ?
— Non, pas comme ça ! Elle a posé mille questions, mais elle a compris que je disais la vérité. Elle aura ce qu’elle veut et nous aurons ce que nous voulons. Maintenant, parle-moi d’Emre.
Rasime se plongea dans la contemplation de ses doigts.
— Je suis allée le voir ce matin. (Elle changea de position sur sa chaise.) J’ai dit que je venais lui rendre visite. (Elle se tut, puis leva la tête et le regarda en face.) Il semble aller mieux.
En un instant, l’espoir qui s’accumulait dans les yeux de Hamid depuis des jours s’évanouit. Il fut aussitôt remplacé par un mélange de crainte et de mépris. Il avait prié Bakhi chaque nuit pour qu’il emporte Emre dans les champs lointains, mais, de toute évidence, le dieu ne l’avait pas écouté.
— Dardzada lui a percé le crâne, reprit Rasime. On aurait pu croire que son cerveau allait s’échapper par le trou, mais non. Son état s’est stabilisé après l’opération. Dardzada a dit qu’il n’était pas encore tiré du désert, mais qu’il allait de mieux en mieux.
Hamid se pencha en avant et se prit la tête à deux mains. Une fois de plus, il allait devoir intervenir et forcer la main aux Fileuses du Destin, mais c’était plus facile à dire qu’à faire. Il y avait toujours du monde autour de l’Amarante. Et encore plus autour de la cabine où se trouvait Emre.
— Il est toujours dans le coma, dit Rasime avec une pointe d’espoir. Peut-être qu’il n’en sortira pas.
C’était le seul point positif de la situation. Si Emre s’était réveillé, ne serait-ce que pour quelques minutes, il n’aurait pas manqué de raconter que Hamid se cachait à bord du navire de Rasime. Hamid aurait peut-être eu droit à un procès équitable, mais c’était peu probable. Darius et lui auraient sans doute été traînés sur le sable et décapités pour trahison.
— Emre doit gagner les champs lointains. Et vite.
— Il n’y a aucun doute là-dessus, dit Rasime.
Hamid réfléchit.
— Tu pourrais t’en charger.
Rasime écarquilla les yeux.
— Pas question !
— Et pourquoi ?
— Tu as commencé ce combat, c’est à toi de le finir.
— Tu m’as recueilli et caché. Tu as conspiré avec moi contre Macide. Tu auras de sacrés ennuis s’il se réveille. Nous aurons tous de sérieux ennuis.
— Je ne le rendrai pas au désert, Hamid. Mets-toi ça dans le crâne. Une bonne fois pour toutes.
Ses paroles étaient comme un essaim d’abeilles bourdonnantes et Hamid eut soudain envie de faire des choses terribles. À Emre. À Rasime. À lui-même.
— Et les anciens ? demanda-t-il.
La jeune femme avait accepté de rencontrer les anciens de la tribu pour essayer de les convaincre de se joindre à eux.
— C’est mieux de ce côté-là. Sept sont prêts à nous aider. Le sabre à la main si nécessaire. Mais seulement si Sehid-Alaz donne sa bénédiction.
— Il la donnera.
— Quand ?
La manière dont elle posa cette question – comme si c’était elle qui dirigeait les opérations – le poussa un peu plus loin vers la violence.
— Il la donnera, répéta-t-il d’une voix grondante.
Rasime aurait préféré une réponse plus précise, mais elle comprit qu’il valait mieux ne pas insister.
La nuit tomba et Hamid quitta le navire. Il s’éloigna du camp et se dirigea vers l’endroit où il avait entendu des asirim échanger des jappements et des aboiements un peu plus tôt.
Alors qu’il se rapprochait, une forme sombre apparut, aussi silencieuse que la mort. La peau de Hamid se hérissa comme elle se hérissait toujours en présence de ces créatures maudites. Il aurait préféré se passer d’elles – il ne leur faisait pas plus confiance qu’à une meute de briseurs d’os affamés –, mais elles étaient son seul espoir de se tirer d’affaire.
— Tu es de retour, dit une voix impassible.
Que les dieux soient loués ! c’était Sehid-Alaz.
— J’ai parlé avec la Reine Meryam, comme j’avais dit que je le ferais. Elle a accepté ma proposition.
— Elle prendra Macide.
— Oui. Et ensuite, vous pourrez faire ce que vous voudrez des anciens Rois.
Sehid-Alaz resta silencieux, puis il se tourna et s’éloigna en direction des asirim blottis les uns contre les autres. Hamid crut qu’il allait déclarer qu’il avait besoin de temps pour réfléchir, mais il se trompait.
— Très bien, lança Sehid-Alaz par-dessus son épaule. Tu as ma bénédiction.
Hamid sentit aussitôt le bourdonnement refluer dans son crâne. Il était tellement heureux qu’il faillit demander à Sehid-Alaz de tuer Emre à sa place, mais cette requête aurait sans doute irrité l’asir et il la garda pour lui.
C’est un signe, songea-t-il. Le sort tourne enfin en ma faveur.
Il restait cependant un dernier problème qui pouvait faire échouer ses plans. Un problème qu’il fallait régler au plus vite.
Convaincu que les dieux étaient désormais de son côté, il se tourna et prit le chemin du campement. De nombreuses pièces se mettaient en place. Les lunes n’étaient pas encore levées et un calme inhabituel régnait autour des navires. Il n’eut aucun mal à approcher de l’Amarante, à grimper sur le safran du gouvernail et à escalader le tableau arrière. Par tous les dieux ! les volets des fenêtres n’étaient même pas verrouillés. Il jeta un coup d’œil dans la cabine du capitaine pour s’assurer qu’Emre était seul. Encore une bonne nouvelle : Dardzada et le squelette ambulant qui lui servait d’assistante, Clara, n’étaient pas là.
— Merci, ô Bakhi, de ta générosité, souffla-t-il avant d’écarter un volet.
Il s’apprêtait à prendre appui sur le rebord de la fenêtre et à se glisser à l’intérieur quand il entendit des pas dans la coursive. Il recula aussitôt, ferma le volet et se percha sur une saillie du tableau arrière.
La porte s’ouvrit un instant plus tard. Clara entra dans la cabine et s’assit au chevet d’Emre. Elle lui prit le pouls, souleva ses paupières et examina ses yeux en levant une lampe pour s’éclairer.
Hamid serra les dents si fort qu’il crut qu’elles allaient exploser. Il venait de laisser passer une occasion dont il n’aurait même pas osé rêver. Il lui aurait suffi de pincer le nez d’Emre et de plaquer une main sur sa bouche pendant quelques minutes. Maintenant, il n’avait pas d’autre choix que de se débarrasser de cette maudite gamine. Il l’étranglerait, puis il étoufferait Emre. On se demanderait ce qui avait bien pu se passer et la caravane prendrait sans doute un peu de retard, mais c’était sans importance. Il ne pouvait pas courir le risque qu’Emre se réveille avant leur arrivée à Mazandir.
Il posa une main sur le volet pour le tirer vers lui, mais la porte s’ouvrit de nouveau. Et qui entra ? Ce maudit fils de pute de Lémi le Frêle ! Il se dirigea vers le bureau et s’assit dos à la fenêtre. Il attrapa un jeu d’aban sur une étagère et entreprit de disposer les pièces sur le plateau.
Hamid leva les yeux au ciel en maudissant sa malchance. Lémi tourna la tête vers Clara.
— Prête ?
— Presque.
La jeune femme avait répondu avec un tel entrain que Hamid eut envie de lui faire d’horribles choses.
Un instant plus tard, elle rejoignit le colosse et ils commencèrent la partie.
— Tu n’es pas très bon, tu sais, remarqua Clara.
— Je sais, répondit Lémi le Frêle. Mais j’aime bien jouer.
— Non, tu veux juste être près d’Emre.
— Ça aussi.
Putain de dieux ! ils allaient peut-être rester là pendant des heures. Et seules les Fileuses du Destin savaient qui pouvait les rejoindre dans l’intervalle. Dardzada. Çeda. N’importe qui. Hamid envisagea de se glisser à l’intérieur de la cabine, mais c’était trop risqué. Et ce n’était pas un coup de couteau qui arrêterait un mastodonte borné comme ce crétin de Lémi le Frêle. Cela ne ferait qu’attiser sa rage.
Ce que les Fileuses du Destin donnaient d’une main, elles le reprenaient de l’autre.
Ça ne vous dérangerait pas de faire une exception de temps en temps ? pensa Hamid avec colère.
Il se laissa tomber sur le sable, se redressa et s’éloigna en direction du Sable Brûlant.
Le lit était un nid douillet, mais le manque d’activité engendrait de nombreuses douleurs, surtout le long du flanc gauche. Il dormait par à-coups et profitait de chaque réveil pour se tourner de l’autre côté.
Non, remarqua-t-il. On le roulait sur le côté.
Des mains le déplaçaient sur le lit pour empêcher la formation d’escarres. Il songea que cette découverte aurait dû le déranger, mais elle ne le fit pas. Sans doute parce que, pour la première fois depuis des mois, la douleur qui envahissait l’arrière de son crâne à la moindre sollicitation avait disparu. Il ne ressentait rien d’autre qu’un vague élancement. Et les picotements de quelques pointes de douleur quand on changeait ses bandages.
Il ne comprenait pas. Et ses visiteurs ne comprenaient visiblement pas plus que lui. Comment avait-il pu survivre ? Et puis, petit à petit, il avait assemblé les pièces du puzzle. Dardzada avait fait un trou dans son crâne et l’avait vidé des mauvaises humeurs qui s’y étaient accumulées.
Emre avait entendu plusieurs personnes affirmer qu’il s’agissait d’un miracle, mais il n’avait pas cette impression.
Le temps passa. Parfois, il y avait de la lumière quand il se réveillait. Parfois, il faisait sombre. Parfois, des gens parlaient à voix basse autour de lui. Parfois, il n’y avait que le silence.
Les voix de Dardzada et de Clara étaient celles qu’il entendait le plus souvent, mais celle de Çeda arrivait juste après. Ce qu’il préférait, c’était quand il se retrouvait seul avec elle et qu’elle lui racontait des histoires comme elle le faisait quand ils vivaient à Sharakhaï. Et quand elle en avait assez des histoires, elle lui racontait les dernières nouvelles du camp. Il avait l’impression qu’elle faisait de son mieux pour le divertir, pour lui occuper l’esprit.
Il avait du mal à compter les jours, mais il savait que le temps passait, car Çeda mentionnait parfois la distance qui les séparait de Mazandir. Chaque fois qu’elle le faisait, quelque chose s’agitait dans sa tête. Peut-être que c’était à cause de ce qu’ils allaient y faire, ou des gens qu’ils allaient y rencontrer… il avait oublié, mais il avait l’impression que la réponse flottait devant lui, hors de portée.
Il essayait souvent de parler, surtout quand Çeda était présente. Il essayait de serrer ses mains quand elle caressait ses doigts avec tendresse. Mais, depuis qu’il avait eu sa crise, il était tout juste arrivé à les faire tressaillir deux ou trois fois.
— J’ai senti quelque chose ! s’était exclamée Çeda la première fois que cela était arrivé.
— C’est bien, avait dit Dardzada.
Il y avait eu un bref silence.
— C’est bon signe, n’est-ce pas ?
La réponse de Dardzada avait été – dans le meilleur des cas – très mesurée.
— Ça arrive de temps en temps. Ce n’est pas inquiétant, mais ne t’emballe pas trop.
Dardzada était parti et Emre avait entendu Çeda grommeler :
— Ça te démangerait de faire preuve d’un peu d’optimisme de temps en temps ? (Puis elle s’était penchée sur lui et avait murmuré à son oreille :) Je vais te dire un truc, Emre. Si ce type crevait de soif dans le désert et qu’il se mette à pleuvoir, il lèverait le poing et invectiverait le ciel en se plaignant que ses vêtements sont mouillés.
Emre avait voulu rire, mais il n’avait pu qu’esquisser un sourire intérieur. Puis il s’était rendormi.
Un jour, il y eut du changement. Çeda entra dans la cabine et s’assit près de lui.
— C’est un grand jour, déclara-t-elle. Nous allons négocier avec la Reine Meryam. Nous allons nous montrer prudents, bien entendu. Nous allons partir de bonne heure pour explorer le caravansérail et reconnaître les lieux pour nous assurer qu’on ne nous a pas tendu de piège. Je suis nerveuse, Emre, mais, dans un sens, je suis heureuse que tu restes ici. Dans une vision de Yusam, je dois décider si je te sauve toi ou si je sauve Macide. Je craignais que ça se déroule à Mazandir, mais maintenant je suis rassurée.
Il eut l’impression qu’il pouvait presque lui parler. Presque. Les mots étaient là, tout proches, mais ils refusèrent de venir à lui. Çeda déposa un baiser sur ses lèvres, lui serra la main et partit.
Il sombra dans les ténèbres et, quand il en émergea, il… il ouvrit les yeux. Comme s’il avait pu le faire à n’importe quel moment, mais n’y avait pas songé. Il craignit qu’ils se ferment d’eux-mêmes et refusent de se rouvrir pendant des jours, mais non. Il était réveillé, il respirait, il avait l’impression qu’on venait de lui accorder une nouvelle vie.
Il cligna des paupières à plusieurs reprises pour chasser les croûtes qui s’étaient formées aux coins de ses yeux et contempla les poutres du plafond au-dessus de lui. Puis il tourna la tête et vit Clara qui lisait un livre. La jeune femme perçut le mouvement et tourna la tête à son tour. Ses yeux s’écarquillèrent comme des soucoupes.
— Dardzada ! hurla-t-elle en se précipitant dans la coursive. Dardzada !
L’apothicaire fit irruption dans la cabine quelques instants plus tard et se pencha sur lui.
— Emre ? appela-t-il.
Son haleine sentait le cumin. Sa barbe était parsemée de points dorés qui semblaient être des taches de jaune d’œuf cuit.
— Emre, est-ce que tu m’entends ?
— Je…
Sa voix évoquait le crissement d’un gond qui n’aurait jamais été huilé. Il déglutit et essaya de nouveau.
— Je vous entends.
Dardzada remplit une tasse d’eau.
— Tiens, dit-il en la portant aux lèvres du jeune homme.
Emre but. Sa gorge lui fit mal, mais le liquide gagna son estomac sans encombre. L’apothicaire recula d’un pas. Son visage était une parfaite combinaison de confusion, d’étonnement et de joie. À côté de lui, Clara observait le jeune homme dans un silence stupéfait.
— Alors ? demanda Dardzada. Comment tu te sens ?
Emre osa porter les doigts à sa tête. Il toucha les bandages, les écarta, puis effleura les points de suture entourés de petits cheveux qui commençaient à repousser.
— Je me sens… divinement bien.
— Tu as mal ?
— Un petit peu, autour de la plaie.
— Et tes maux de tête ?
Pendant des mois, la migraine l’avait harcelé sans relâche et son absence lui sembla presque absurde.
— Disparus, dit-il.
Dardzada secoua la tête d’un air émerveillé.
— Est-ce que tu as des étourdissements ? des maux de ventre ?
Emre lui fit signe que non.
— Je mangerais bien un peu de riz. Voire une pleine écuelle.
Dardzada sourit, tendit la main et approcha une assiette contenant des grappes de raisin.
— Pour le riz, il te faudra attendre un peu.
Un brouhaha animé résonnait à l’extérieur. Emre avait passé la moitié de sa vie à proximité des ports de Sharakhaï – surtout celui des quartiers ouest qui étaient les plus pauvres de la cité – et il identifia tout de suite les bruits. Des ouvriers s’interpellant. Des treuils soulevant de lourdes charges en grinçant. Des chariots roulant sur des jetées en bois et des quais en pierre. Il entendit même un héron du désert pousser son cri solitaire.
— Où sommes-nous ? demanda-t-il.
Dardzada s’était assis derrière le bureau et gribouillait des notes dans un carnet.
— Mazandir, répondit-il, tout à sa tâche.
Et tout revint d’un coup. Le but de l’expédition. La reine qu’ils devaient rencontrer. Hamid qui se cachait à bord du navire de Rasime et qui avait l’intention de saboter les négociations.
— Dardzada. (Emre fit glisser ses jambes hors du lit – un mouvement qui se révéla plus difficile qu’il l’avait imaginé.) Ils sont en danger.
— Qui ça ?
— Macide. Çeda. Tout le monde.
— De quoi tu parles ? Hé ! pas question ! (L’apothicaire se leva et contourna le bureau.) Tu n’es pas en état d’aller te promener. Et encore moins de quitter le navire pour aller les sauver, ou je ne sais quelle bêtise qui te tourne dans la tête. La plaie n’est pas complètement cicatrisée. Rallonge-toi tout de suite.
— Dardzada, Hamid est parmi nous. Il s’est caché à bord du Sable Brûlant de Rasime. Il a l’intention de renverser Macide.
L’apothicaire plissa les yeux jusqu’à ce qu’ils ne forment plus que deux lignes sombres sur son visage potelé.
— Tu es fatigué, Emre. Tu viens de te réveiller après deux semaines de coma.
— Non, Dardzada. J’ai entendu Emre parler avec Sehid-Alaz.
— Et tu vas me dire que Sehid-Alaz fait partie du complot ?
— Oui. Il veut que la treizième tribu soit dirigée par une personne qui punira les Rois comme ils le méritent.
— Emre…
Emre vit que Dardzada ne le croirait pas. Pas sans preuve. Pas sans avoir entendu Macide. Pas sans avoir entendu Sehid-Alaz. Pas avant qu’on ait fouillé le navire de Rasime.
Il cligna des paupières, s’assit et saisit les bords de la couchette en respirant à grands coups.
— C’est important, Dardzada. (Il s’allongea et posa une main sur son ventre comme s’il essayait de contenir une nausée.) J’ai comme un vertige.
— Évidemment. Je viens de te dire que tu n’étais pas en état de quitter le navire, il me semble.
Emre ferma les yeux, puis les obligea à se rouvrir.
— Promets-moi d’aller parler à Macide.
— À condition que tu te reposes.
Emre hocha la tête et son corps se détendit. Il entendit Dardzada murmurer :
— Surveille-le, Clara. Viens me chercher quand il se réveillera de nouveau.
Puis il quitta la cabine. Emre savait que le temps pressait, mais il ne devait pas se précipiter. Clara s’était occupée de lui et il savait que c’était une femme intelligente.
Il ouvrit les yeux avec lenteur et s’efforça de prendre une expression calme.
— Merci d’avoir appris à Lémi à jouer à l’aban.
Clara le regarda d’un air méfiant.
— Tu nous as entendus ?
— Oui. J’ai cru comprendre qu’il n’était pas un élève très doué.
Clara sourit.
— En effet.
— Est-ce que tu aimes l’aban ? (Il se rassit.) À Mazandir, il y a une boutique qui vend des jeux en ivoire. Je t’en achèterai un si tu veux.
Clara jeta un coup d’œil en direction de la porte et, pendant un instant, Emre crut qu’elle allait appeler Dardzada.
— Est-ce qu’ils sont vraiment en danger ? demanda-t-elle. Lémi et Çeda.
Une vague de soulagement balaya Emre.
— Ils le sont, oui. Et j’aimerais beaucoup les aider.
Les yeux de Clara passèrent de la porte à Emre et d’Emre à la porte à plusieurs reprises. Puis elle ouvrit un coffre et en tira les vêtements du jeune homme.
— Tu ferais bien de te dépêcher alors.
Emre n’en crut pas ses oreilles.
— Tu es une perle, Clara. (Il déposa un baiser sur le sommet de son crâne.) On te l’a déjà dit ?
— Non. Et ce n’est pas demain la veille que Dardzada me le dira.
Emre lui adressa un clin d’œil.
— Autant attendre d’une mule qu’elle récite un poème.
Clara porta une main à sa bouche et gloussa. Comme si elle craignait que Dardzada la voie. Emre enfila ses vêtements, puis se pencha et tira un arc et un carquois du coffre. Il accrocha le carquois à sa ceinture et glissa l’arc en travers de sa poitrine.
Clara prit un paquet enveloppé de tissu sur une étagère, le défit et en sortit une fiole en verre.
— Bois ça.
Emre renifla et reconnut tout de suite l’odeur. C’était un élixir de Dardzada, un produit que Çeda l’avait obligé à boire à maintes reprises après une bagarre. Le goût était infâme, mais il donnait un sacré coup de fouet. Il le but d’un trait.
— Une perle, répéta-t-il en lui rendant la fiole.
Puis il sortit.
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