Sharakhaï T5 : La Porte vers l'au-delà

Bradley P. Beaulieu · Chapitre 9 sur 72

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Sharakhaï T5 : La Porte vers l'au-delà

Chapitre 7

 

Willem connaissait bien le collegium de Sharakhaï. Il le connaissait mieux que les architectes qui l’avaient dessiné, mieux que les ouvriers qui l’avaient bâti, mieux que les érudits, les professeurs et les étudiants qui le fréquentaient. Il avait arpenté chaque chemin du domaine. Il avait remonté chaque couloir et chaque galerie souterraine. Il avait visité chaque pièce et s’était caché dans chaque placard – y compris celui du recteur pendant que celui-ci dormait.

Il empruntait régulièrement les passages les moins fréquentés en notant les changements comme un comptable assidu : les violentes tempêtes avaient fait de terribles dégâts ; on avait repeint les murs pour masquer les ravages du temps ; on avait planifié l’édification de plusieurs pavillons, puis on avait creusé des fondations avant de les construire – ou de les reconstruire. Il remarquait chaque nouvelle statue et œuvre d’art – généralement offerte par d’anciens étudiants – qui venait orner les socles, les étagères et les murs de la noble institution. Willem estimait que l’art devait apporter une touche de grandeur, mais les nouvelles générations d’artistes avaient un goût de plus en plus prononcé pour le tape-à-l’œil.

Une nuit, au cours d’une de ses nombreuses expéditions, il aperçut un étudiant qui traversait l’esplanade en direction du bâtiment des sciences et, malgré la distance qui les séparait, il avait reconnu Altan. Il l’avait épié à maintes reprises. Il l’avait regardé dormir à travers la fenêtre de sa chambre. Il l’avait regardé se déplacer. Il l’avait regardé manger au restaurant estudiantin. Bien plus que la coupe de sa robe ou sa démarche embarrassée, c’était la lumière qui émanait de lui qui le définissait. Altan brillait plus fort que les autres, et son aura qui changeait progressivement de couleur était merveilleusement agréable.

Altan monta les marches menant à l’entrée voûtée du bâtiment de pierre. Lorsque la porte en bois se ferma derrière lui, Willem monta dans un arbre, s’élança sur une branche et profita de son élasticité pour bondir en direction d’un balcon. Il grimpa jusqu’au deuxième étage et entra par une fenêtre qui restait toujours ouverte. Il approcha de la rambarde du hall central et jeta un coup d’œil en contrebas de la grande salle. Il aperçut la silhouette scintillante d’Altan qui se dirigeait vers l’autre extrémité.

Maintenant qu’il le voyait clairement, il remarqua que son aura était plus discrète que d’habitude et il se demanda ce qu’il pouvait bien faire là à cette heure avancée. Pendant un moment, il imagina que le jeune homme venait lui rendre visite dans les entrailles du collegium, là où se trouvaient les archives secrètes dont une poignée de personnes seulement connaissaient l’existence. Altan voulait peut-être lui poser des questions à propos de… eh bien ! à propos de n’importe quoi. Willem y répondrait. Il avait le don de lire à toute vitesse, de lire sans relâche et de ne jamais rien oublier. Des milliers de livres étaient passés entre ses mains et il était capable d’en réciter la plus grande partie par cœur.

Par tous les dieux ! tous ces secrets qu’il pourrait partager ! Il n’avait pas lu tous les ouvrages du collegium, mais peu s’en fallait. Il avait même lu ceux qui avaient été cachés par son maître, le mage Nebahat, un haut membre d’une société occulte appelée l’Enclave. Nebahat avait pris soin de dissimuler toutes les œuvres contenant des savoirs secrets – des savoirs dangereux, avait-il dit, un jour. Il ne serait pas content s’il apprenait que Willem en avait parlé à quelqu’un, mais Altan serait ravi. Comment aurait-il pu en être autrement ?

Ils deviendraient des amis que rien ne pourrait séparer. Ils bavarderaient jusqu’au cœur de la nuit, riraient et aborderaient des sujets poussant leur intellect aux limites de ses capacités, des sujets qui feraient briller leurs auras plus fort.

Sauf…

Sauf qu’Altan ne savait même pas que Willem existait. Willem y avait veillé. Cela faisait partie des contraintes du sortilège de Nebahat. Willem avait eu un autre maître avant Nebahat, la première personne qui lui avait lancé un sort de subjugation, mais cela n’avait plus aucune importance aujourd’hui. Il ne se rappelait même plus son nom. Et puis, même si Altan découvrait son existence, cela ne changerait pas grand-chose. Willem ne pouvait pas lui parler. On lui avait volé sa voix une éternité plus tôt.

Alors pourquoi Altan se rendait-il dans le bâtiment des sciences ? Pourquoi empruntait-il le couloir qui était susceptible de le conduire au repaire secret de Nebahat ? Willem bondit vers un pilier en grès et se laissa glisser jusqu’au premier étage. Il était possible qu’Altan ne se rende pas aux archives secrètes de Nebahat, mais son aura brillait avec intensité, avec une détermination à laquelle se mêlaient une certaine prudence et une bonne dose d’angoisse.

Il ne fut donc pas surpris de voir Altan traverser le laboratoire d’alchimie, entrer dans la réserve et actionner le loquet caché derrière une fausse bibliothèque. Le meuble pivota en grinçant. Les bruits de pas d’Altan résonnèrent de nouveau, puis s’évanouirent. Ce fut seulement à ce moment que Willem se glissa dans la pièce aux murs couverts d’étagères chargées de vases à bec, de boîtes en bois étiquetées et de fioles contenant des nuées de réactifs chimiques.

Silencieux comme un hibou à l’affût, Willem pénétra dans le passage que dissimulait la bibliothèque à moitié ouverte, descendit l’escalier en colimaçon et traversa les catacombes qui s’étendaient dans les entrailles du collegium. Il entendit des voix lointaines qui couvraient les échos étouffés de ses pas. Il tourna à une intersection et s’arrêta à l’entrée d’un étroit conduit de ventilation. Il se faufila à l’intérieur et grimpa au niveau supérieur du repaire, là où il passait la plus grande partie de ses journées. Il remonta une allée séparant deux énormes bibliothèques et s’arrêta près de la rambarde d’une galerie surplombant un espace circulaire couvert de tapis. La salle abritait sept tables chargées de piles branlantes de livres, de parchemins et d’anciennes tablettes en cuivre ou en argile. Un cône de roche volcanique noire et poreuse brûlait dans l’âtre et des flammes émeraude dansaient en projetant une lumière inquiétante qui se mêlait à celles des lanternes dorées suspendues ici et là.

Le large dos de Nebahat bloquait la vue de Willem, mais il aperçut la mince silhouette d’Altan. Le jeune homme devait avoir l’âge de Willem – à peu de chose près. Son visage pâle et harmonieux était rasé de près et il portait la tunique crème des étudiants du collegium. Nebahat, lui, n’était pas vieux, mais il était déjà entré dans l’automne de sa vie. Sa peau avait la couleur du bronze. Sa barbe poivre et sel était si touffue qu’on aurait pu croire qu’un vison des neiges lui mordait le menton et refusait de lâcher prise. Ses vêtements étaient élégants : un khalat vert lustré, un caftan turquoise et un magnifique turban en soie ivoire qui surplombait son front fardé de pigments scintillants jaunes et orange.

— Tu n’as parlé à personne de tes découvertes ? demanda-t-il à Altan.

— Seulement à Cassandra et au recteur.

— À Cassandra et au recteur, répéta Nebahat. (Altan hocha la tête.) Tu as interrogé le recteur à propos des objectifs de notre petit projet. Pourquoi ?

— Parce que je…

L’aura d’Altan devint mauve, ce qui trahissait le doute et l’angoisse.

— Allons, Altan, le morigéna Nebahat. Il était vain de vouloir me résister.

Le visage d’Altan s’empourpra, puis vira à un violet presque noir.

— Parce que je suis un descendant de la treizième tribu.

— Oh ? De quel côté ?

— Du côté de ma mère.

Le visage d’Altan exprimait une telle douleur que Willem fut envahi par un mélange de colère, de frustration et d’impuissance.

Nebahat hocha la tête, comme si la réponse d’Altan l’avait satisfait et qu’il ait pu en revenir au sujet précédent.

— Combien d’autres noms as-tu trouvés ?

— Dix.

D’habitude, Altan était loquace et enjoué, mais les réponses qu’il donnait à Nebahat étaient brèves et tendues.

Les réponses d’un homme qui a perdu tout espoir.

Cette pensée amena Willem au bord des larmes.

Nebahat recula et Willem hoqueta de surprise. Son champ de vision était désormais dégagé et il vit Altan tendre une main, paume vers le plafond, comme s’il offrait quelque chose. Mais sa paume n’était pas remplie d’amandes. Elle était remplie de sang.

Nebahat se mit à aller et venir. Il faisait toujours cela quand quelque chose l’ennuyait. Willem ne savait pas ce qu’Altan avait fait, et en quoi cela pouvait bien concerner Nebahat, mais il savait que celui-ci allait prendre une décision capitale.

Le visage du mage se crispa et il se tourna brusquement vers Altan. Willem faillit lui crier d’arrêter lorsqu’il le vit tremper un doigt dans le sang du jeune homme et s’en servir pour tracer un long trait écarlate sur son front. Willem savait depuis toujours que Nebahat était un mage, mais par tous les dieux ! il ne l’avait jamais vu utiliser ses pouvoirs sur quelqu’un d’autre que lui. Trait après trait, l’infâme individu dessina un sigil, un sigil qui obligerait Altan à obéir à ses ordres. Willem comprit qu’il se passait quelque chose d’irrémédiable et qu’il ne pouvait rien faire pour l’arrêter. C’était terrifiant. D’autant plus terrifiant que cela se déroulait sous ses yeux.

Lorsque Nebahat eut tracé la dernière courbe du sigil, il plongea un chiffon dans un bol d’eau et s’essuya le doigt. Puis il lava la paume et le front d’Altan avant de faire un geste en direction d’un passage derrière Altan.

Non, non, non ! aurait voulu hurler Willem. Par pitié, ne va pas par là !

Mais il était condamné au silence, condamné à travailler dans l’intérêt de Nebahat et jamais dans le sien. Aucun dieu ne répondit à sa prière silencieuse. Altan se tourna et s’éloigna comme si ce qui venait de se passer n’avait pas plus d’importance qu’une conversation sur la pluie et le beau temps.

Willem regagna l’entrée du conduit d’aération tandis que son cœur battait à tout rompre dans sa poitrine. Il se glissa à l’intérieur et suivit Altan le long de l’escalier en colimaçon. Il veilla à conserver une distance prudente, mais, quand Altan sortit du bâtiment des sciences et s’engagea sur le chemin de l’esplanade, il se fit plus téméraire et se rapprocha.

Altan allait faire quelque chose de terrible. Le scintillement de son aura ne laissait aucun doute à ce sujet. Elle était sombre comme un bûcher funéraire sur le point de s’éteindre. Willem se glissa derrière lui, mais n’eut pas la force de l’attraper par la manche. Il était quasiment impossible de s’échapper de la cage dans laquelle Nebahat avait enfermé son esprit, de vaincre le sortilège qui l’empêchait de toucher et de parler à quelqu’un.

Impossible. Pas quasiment impossible, corrigea-t-il.

Non ! S’il le voulait vraiment, il pouvait vaincre le sortilège de Nebahat. N’était-ce pas ce qu’il s’était toujours répété ? Il le pouvait. Il pouvait projeter son esprit et toucher Altan. Et Altan émergerait de sa transe. Et tout redeviendrait comme avant. Ils gagneraient la chambre du jeune homme et s’étreindraient jusqu’à ce que le soleil se lève. Puis ils décideraient de ce qu’il convenait de faire à propos de Nebahat. Willem n’aurait pas besoin de dire un mot. Ce serait inutile. Sauver la vie de quelqu’un n’était-il pas la forme de communication la plus intime de toutes ?

Alors qu’Altan s’apprêtait à sortir du domaine du collegium, le visage de Willem se contracta sous le coup de la détermination. Il déglutit et tendit le bras. Sa main se rapprocha de l’épaule d’Altan.

Attrape son bras ! hurla Willem en lui-même. Touche-le et il sera libre !

Mais ses doigts se figèrent à un cheveu de la robe en lin d’Altan. Celui-ci quitta le collegium, se dirigea vers la vieille ville et s’enfonça dans les rues dont les pavés faisaient songer à une peau de lézard. Willem ralentit, puis s’arrêta sur l’esplanade couverte de gravier fin.

Il resta immobile pendant un long moment. Des larmes ruisselaient sur son visage.

Je t’en conjure, reviens.

Une supplique qui n’était rien d’autre qu’un nuage de poussière dans le vent. Altan s’éloignait à grands pas, sans rien savoir de Willem. Son aura s’assombrit, puis disparut complètement.

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