Sharakhaï T5 : La Porte vers l'au-delà
Chapitre 6
Hamid – qui était désormais le commandant en second de la treizième tribu et qui ne répondait plus qu’aux ordres du cheikh Macide – se tenait sur le gaillard d’avant de l’Amarante. À la poupe, trois frégates légères formant une pointe suivaient le galion. Chacune possédait un armement qui allait bien au-delà de la baliste, de la catapulte et des soldats habituels. C’était également le cas de l’Amarante. Après tout, la flottille faisait route vers le sud-ouest pour assister à une réunion intertribus et Hamid était convaincu que la rencontre serait houleuse. Mieux valait se préparer au pire.
Il scruta le désert avec sa lunette et repéra un groupe de vaisseaux à peine visibles dans la chaleur qui faisait onduler l’horizon.
— Le vent est favorable, lança Sirendra derrière lui. Nous arriverons d’ici une heure.
Il jeta un coup d’œil à la dirigeante des dix Bouclières qui l’accompagnaient dans ce voyage. Son turban ivoire orné de filets de perles et le médaillon accroché sur son front soulignaient ses yeux turquoise et son visage rond. C’était une femme respectable sur laquelle on pouvait compter, mais Hamid avait du mal à la supporter. Il savait pourquoi. C’était sa robe de combat. Elle ressemblait à celle des Vierges du Sabre et lui rappelait l’influence grandissante de Çeda au sein de la treizième tribu. Le fait que les Bouclières aient été entraînées par son ancienne amie – une femme qui avait porté le sabre d’ébène et servi les Rois de Sharakhaï – démontrait clairement la nature incestueuse des relations qui s’étaient développées dans le désert au cours des dernières années. Et cette idée horripilait Hamid un peu plus chaque jour.
— Si tu veux te battre, très bien, avait-il dit à Sirendra au début du voyage, deux mois plus tôt. Mais dans ce cas, porte la même armure que nos soldats.
Mais Sirendra n’avait pas cédé.
— Tu sais que les robes des Vierges du Sabre ne sont que des copies de celles que portaient les guerrières des tribus, n’est-ce pas ? Je revendique cet héritage. Et mes sœurs également. (Elle l’avait toisé avec un petit ricanement méprisant.) Aucun Roi, aucune Vierge et aucun capitaine de navire ne me fera changer d’avis sur ce point.
Cette histoire n’était sans doute qu’un ramassis de conneries, mais Hamid n’avait pas insisté.
— Tu crois que les autres tribus accepteront de nous rejoindre sans combattre ? demanda Sirendra.
Elle le regardait avec son air critique.
— En vérité, je me fiche qu’elles décident de se battre ou non, répondit-il. C’est la cheikh Neylana qui a conseillé aux trois dernières tribus de ne pas rejoindre l’alliance, mais la situation va changer. Elle se pliera à nos demandes. De gré ou de force.
Sirendra fronça les sourcils.
— Mais tu feras de ton mieux pour éviter un affrontement, n’est-ce pas ? Comme Macide te l’a demandé ?
— Tu as peur de te battre, maintenant ?
— Je veux que les tribus se rassemblent.
— Moi aussi, mais cela ne dépend pas de moi. (Il fit un geste en direction des vaisseaux au loin.) Cela dépend d’eux.
Une voix grave monta derrière lui.
— Il est temps qu’ils apprennent, pas vrai, Hamid ?
Hamid se tourna. Lémi le Frêle gravit l’escalier menant au gaillard d’avant d’un bond. Le vent jouait avec sa barbe broussailleuse et faisait claquer les pans de son sarouel, mais c’était sa veste en cuir noir qui attirait immédiatement l’attention. Elle était si courte qu’elle aurait sans doute déclenché des éclats de rire si elle n’avait pas couvert une véritable montagne de muscles. Les dieux s’étaient montrés généreux avec Lémi. Ils lui avaient accordé taille, puissance, agilité et une bonne dose de beauté virile.
S’ils avaient daigné lui laisser toute sa tête, songea Hamid, il serait certainement devenu un des hommes les plus importants du désert.
— Je t’ai dit mille fois de ne pas parler comme ça, non ? le réprimanda-t-il.
Lémi le Frêle écarta les bras d’un air incrédule.
— Ben quoi ? On est entre amis, non ?
— On est entre amis, oui, mais tu parles comme ça devant tout le monde.
Lémi observa les vaisseaux au loin, puis frotta son crâne chauve. Quelques jours plus tôt, il avait vu un marin se raser la tête et, depuis, il aiguisait son rasoir chaque matin pour faire de même. C’était devenu une véritable obsession.
— Tu es intelligent, Hamid, mais des fois, tu n’es pas fichu de faire la différence entre les dunes et le sable. Si tu dis à tes ennemis que tu vas les massacrer, ils vont se demander si tu es sérieux ou pas. Ils vont se mettre à douter. Et à faire des erreurs. Tu crois que c’est de la fanfaronnade, mais moi, je dis que c’est le destin.
Une fois de plus, Hamid sentit un bourdonnement à l’arrière de son crâne. Il aurait peut-être accordé un certain crédit à ces paroles s’il les avait entendues de la bouche d’un autre homme. Il aurait même pu les croire de la bouche de Lémi le Frêle si celui-ci avait été capable de faire autre chose que des conneries.
— Nous avons déjà parlé de tout ça, dit-il en rassemblant toute la patience dont il était capable. L’intimidation ne nous servira à rien ici. Il ne s’agit pas d’une bagarre dans une fumerie.
Lémi le Frêle fit craquer les articulations de ses doigts tandis que les muscles de ses bras et de sa poitrine ondulaient.
— Mais tu vas me prendre avec toi, hein ?
— À condition que tu fermes ta grande gueule.
Lémi le Frêle renifla.
— Je me tairai, tu le sais bien.
Hamid ne le savait pas, non. Mais il savait que la présence du colosse était un atout, et cet atout valait la peine de prendre quelques risques. Il ordonna qu’on jette l’ancre une heure plus tard, débarqua en compagnie de Lémi et de Sirendra, puis se dirigea vers les vaisseaux halarijans qui formaient un cercle défensif. Un héraut vint à leur rencontre, un petit homme potelé et pédant que Hamid eut envie de gifler sur-le-champ.
Le héraut s’inclina.
— Si vous voulez bien me suivre.
Le vent cessa de souffler à l’instant où ils pénétrèrent dans le cercle de navires. Alors qu’ils se dirigeaient vers un pavillon en toile jaune et orange, ils passèrent devant un groupe d’hommes et de femmes qui se tenaient autour d’un feu. Ils surveillaient une grosse marmite de soupe et plusieurs chèvres qui cuisaient à la broche. Une délicieuse odeur flottait dans l’air.
— Ça sent bon, dit Lémi le Frêle.
Hamid le foudroya du regard.
— Tu veux bien te concentrer un peu ?
Le colosse haussa les épaules et jeta un coup d’œil gourmand par-dessus son épaule.
— Faut bien manger.
On les fit entrer dans le pavillon où la cheikh Neylana attendait en compagnie de six anciens à la mine renfrognée. Ils étaient assis en rond sur des tapis. Neylana était une femme d’une cinquantaine d’années au visage impénétrable. Elle portait une simple robe brune cousue de fil blanc qui accentuait son allure de rapace.
Elle fit signe à Hamid et à ses compagnons de s’asseoir sur les tapis disposés en face d’elle et son regard s’attarda sur Lémi le Frêle.
— Celui-là, je me souviens de lui, dit-elle.
Ce qui était sa manière de dire qu’elle ne se souvenait pas de Hamid.
— On dirait un tribunal, grogna Hamid en s’asseyant en tailleur.
— D’une certaine manière, c’en est un, répliqua Neylana.
Le bourdonnement dans le crâne de Hamid s’intensifia aussitôt.
On fit les présentations. Le fils efféminé du cheikh des Okans était là, ainsi que le vizir des Narazid, mais Hamid leur prêta à peine attention. Il savait fort bien que c’était sur Neylana qu’il devait concentrer ses efforts. C’était elle qu’il devait convaincre qu’elle avait tout intérêt à rejoindre l’alliance. Les Okans et les Narazid n’étaient que de vulgaires moutons qui lui emboîteraient le pas sans hésiter.
On servit de l’arac, mais le crâne de Hamid bourdonnait si fort qu’il eut du mal à le savourer.
— Nous sommes venus vous convaincre de rejoindre l’alliance, déclara-t-il quand le bruit devint insupportable.
Neylana fit la moue.
— Voilà qui est direct…
— Je ne vois pas l’utilité d’attendre d’avoir le ventre rempli pour entamer les pourparlers. Je suis venu à la demande de Macide pour vous présenter notre dernière offre.
Neylana prit une olive dans un petit bol.
— Votre dernière offre, répéta-t-elle sur un ton chantant. (Elle jeta l’olive dans sa bouche et la mâcha avec un sourire nonchalant.) On pourrait croire que tu nous menaces avant même de nous avoir présenté la proposition de Macide.
— Prenez cela comme vous voulez, dit Hamid en tirant un étui cylindrique de son khalat.
L’étui contenait l’offre que Macide et les autres cheikhs de l’alliance avaient rédigée, avec une carte des nouveaux territoires des trois tribus représentées dans le pavillon. Des territoires un peu trop vastes au goût de Hamid.
Neylana prit l’étui, sortit le parchemin et le déroula. De longues minutes s’écoulèrent tandis qu’elle l’examinait. Les parois de toile se creusaient sous la poussée du vent. Les feux des cuisiniers crépitaient à l’extérieur. Des enfants jouaient au loin. Neylana prit soin de montrer qu’elle réfléchissait aux conditions de l’offre avant de tendre le parchemin au vizir des Narazid, puis elle s’essuya les doigts comme si elle venait de toucher quelque chose de graisseux.
— Macide nous refait plus ou moins les mêmes propositions que la fois précédente.
— Macide n’a pas décidé seul, répliqua Hamid en montrant la carte. Neuf autres tribus soutiennent l’offre que nous, la treizième tribu, vous présentons.
Le sourire horripilant de Neylana s’accentua, et le bourdonnement fit de même dans le crâne de Hamid. C’était presque douloureux maintenant. Il se sentait comme Lémi le Frêle, incapable de contrôler ses émotions. Il avait tellement envie d’effacer le sourire de Neylana qu’il faillit dégainer son poignard. Il se maîtrisa à grand-peine, mais s’agita sur son tapis. Il avait hâte que cette parodie de négociation prenne fin afin de pouvoir abattre son ultime atout.
Il cligna des yeux. Et se ressaisit.
Pas encore, Hamid. Pas encore.
Macide lui avait fait promettre de laisser une chance à Neylana.
Le visage de la cheikh se fit grave, comme si elle avait senti ses sombres pulsions.
— Ne te méprends pas, dit-elle. Nous souhaitons tous voir le désert uni, mais nous devons tenir compte des intérêts de nos tribus respectives. Les Malasaniens pillent les caravansérails avec lesquels nous commerçons. Ils se sont emparés d’une bonne dizaine de nos navires.
— C’est précisément pour cette raison que vous devriez vous joindre à nous, déclara Sirendra.
Hamid la foudroya du regard pour avoir osé prendre la parole sans y être invitée.
— Sirendra a raison, dit-il. La perspective de représailles de la part des treize tribus dissuaderait les Malasaniens de s’en prendre à vous et de menacer les caravansérails. Et une fois ce problème réglé, nous pourrions nous concentrer sur le but principal de l’alliance.
Neylana haussa les sourcils sous le coup de la surprise.
— Tu parles de guerre.
Hamid n’était pas dupe. L’expression et les paroles de la cheikh indiquaient clairement qu’elle se préparait à refuser l’offre de Macide.
— La guerre est inévitable.
Neylana laissa échapper un petit gloussement.
— Les hommes croient toujours que la guerre est inévitable. (Elle fit un geste en direction de la carte que le fils du cheikh des Okans examinait avec attention.) Ce n’est pas surprenant quand on voit que vous estimez les termes de cette proposition acceptables.
— Vous pensez que les Malasaniens sont venus ici pour commercer avec nous ? Vous pensez qu’une fois qu’ils se seront emparés de Sharakhaï ils nous laisseront sillonner la Grande Mère comme bon nous semblera ? par bonté d’âme ?
— Non, mais il existe d’autres puissances avec lesquelles nous pouvons trouver un accord.
Il s’écoula quelques secondes avant que Hamid comprenne ce qu’elle voulait dire. Et quand il comprit, le bourdonnement se transforma en cacophonie assourdissante.
— Vous parlez de Sharakhaï.
— Tu prononces ce nom comme s’il s’agissait de la pire des insultes, ce qui m’amène à me demander si tu es au courant des derniers événements qui ont eu lieu. Le pouvoir a changé de main dans la cité.
— Vous parlez de Meryam ? Ce n’est qu’un Roi portant une robe de reine.
— Tu crains un ennemi qui n’existe plus. Les anciens Rois ont disparu. Ils sont morts, se sont enfuis ou ont sombré dans la folie. La Reine Meryam nous a présenté une offre de paix. Une offre soutenue par les jeunes Rois et les jeunes Reines de Sharakhaï.
— Une offre de la Reine Meryam est un tissu de mensonges. La nôtre est sincère.
— Celle de la Reine Meryam l’est également. Elle nous a offert des vaisseaux. Elle nous a offert de l’argent pour remplir nos coffres alors que nous ne lui avons pas encore donné de réponse. Qu’as-tu apporté en dehors de revendications sur des territoires que nous avons payés avec notre sang, notre sueur et nos larmes ?
— Si son offre est tellement alléchante, pourquoi ne l’avez-vous pas encore acceptée ?
— Parce que, si nous passons un accord avec elle, nous devrons rompre tout lien avec vous. Elle veut qu’on lui livre la treizième tribu.
Hamid comprit que Neylana réfléchissait à cette option. Elle envisageait la possibilité de les vendre à l’ennemi. Le fait qu’elle n’ait pas refusé l’offre de Meryam ne laissait aucun doute à ce sujet.
La rage de Hamid empirait à chaque instant. Il avait du mal à réfléchir. Il avait du mal à voir ce qui se trouvait autour de lui. Il avait l’impression d’être entouré d’ennemis, d’hommes et de femmes qui le poignarderaient à l’instant où il sortirait du pavillon. Il mourait d’envie de voir le sable boire le sang halarijan.
Et quand cela arrivera, nous verrons bien ce qu’il adviendra de toi, cheikh Neylana. De toi et de ton petit sourire narquois.
— Nous apportons la promesse d’un avenir meilleur, dit Sirendra qui dut se sentir obligée de prendre le relais de Hamid.
Neylana tourna la tête et la regarda d’un air agacé.
— Mes enfants ne se nourrissent pas de ça, déclara-t-elle. Et ils ne vivent pas dans l’avenir. Ils vivent dans le présent et ce présent est implacable.
Hamid se leva brusquement. Il ne voulait pas rester une seconde de plus en compagnie de cette femme.
— Vous avez l’intention d’accepter l’offre de la Reine Meryam, dit-il avec assurance.
— En vérité, je voulais d’abord m’entretenir avec vous. Meryam offre beaucoup pour que nous l’aidions à chasser les envahisseurs du désert. Elle est aux abois. Si nous sommes unis, nous réussirons peut-être à la convaincre de renoncer à sa croisade contre la treizième tribu.
— Vous voulez que nous, la treizième tribu, passions une alliance avec Sharakhaï ?
— Avec une nouvelle Sharakhaï. Meryam veut que nous vous livrions à elle, mais je suis certaine que nous pourrons la convaincre de renoncer à cette demande. Surtout si nous parlons d’une même voix.
— Une nouvelle Sharakhaï ? cracha Hamid. Elle n’a rien de nouveau. Ceux qui se sont emparés du pouvoir sont les fils et les filles des anciens Rois. Et ces anciens Rois leur ont appris l’art d’asservir et de manipuler. Ils leur ont appris comment s’absoudre des trahisons de leurs pères afin de rester maîtres de Tauriyat. Oh ! ils vous souriront et ils vous tendront des mains amicales, mais ce sera pour mieux vous planter un couteau dans le dos. Ou vous envoyer rejoindre les masses opprimées, les gens qu’ils martyrisent alors qu’ils affirment que ce sont eux qui les ont portés au pouvoir.
La tirade de Hamid ne sembla guère impressionner Neylana.
— Je te demande cependant de rapporter ma proposition à Macide.
Hamid cracha sur le sable, entre eux.
— Jamais !
— Dans ce cas, nous enverrons notre propre messager, comme nous l’avons fait avec les autres tribus.
Hamid la regarda, horrifié, tandis qu’il commençait à comprendre ce que cela signifiait. Cette femme allait infecter les autres tribus. Elle allait détruire tout ce que la treizième tribu avait accompli, tout ce que lui avait accompli. À cette pensée, le bourdonnement s’interrompit net à l’arrière de son crâne. Un grand calme l’envahit. Il était désormais convaincu que ce qu’il s’apprêtait à faire était juste.
— Macide m’a autorisé à faire une dernière offre, déclara-t-il.
C’était un mensonge, mais il savait que c’était le meilleur moyen de procéder.
— Oh ? lâcha Neylana. Et quelle est-elle ?
Hamid se dirigea vers la sortie à grands pas.
— Je crois qu’il vaut mieux vous montrer.
Sirendra et Lémi le Frêle se précipitèrent vers lui.
— Mais qu’est-ce que tu fais ? demanda la Bouclière, assez bas pour que personne d’autre n’entende.
Hamid ne s’arrêta pas. Il sortit du cercle de navires et se dirigea vers l’Amarante et les trois frégates qui l’escortaient. Neylana, le vizir et le fils du cheikh le suivirent, accompagnés par les anciens et une dizaine de guerriers portant des turbans et des voiles.
Hamid s’arrêta lorsqu’il estima qu’ils étaient assez loin.
— Appelle-les, dit-il à Sirendra. (La guerrière hésita, puis tourna la tête vers Neylana et les personnes qui se trouvaient derrière elle.) Maintenant, Sirendra.
Le regard de la jeune femme se durcit tandis qu’elle accrochait son voile pour cacher son visage.
— J’espère que tu sais ce que tu fais.
Elle se tourna vers les navires et poussa un sifflement strident. À bord de chaque frégate, une Bouclière lui répondit de la même manière avant de descendre dans la cale. Quelques instants plus tard, des rampes arrière s’ouvrirent et se posèrent sur le sable. Un nuage de poussière passa, dissimulant momentanément les silhouettes qui descendaient des navires. Une vingtaine de Bouclières voilées tout d’abord, puis des personnages voûtés qui marchaient d’une curieuse manière. Certains avançaient même à quatre pattes, comme des animaux.
Un hoquet collectif de stupéfaction monta derrière Hamid. Il se tourna et regarda les membres de la tribu des Halarijans. Des dizaines d’entre eux s’étaient rassemblés pour observer la scène et des dizaines d’autres approchaient. Certains avaient la bouche grande ouverte, d’autres dégainaient des shamshirs ou sortaient des arcs. Bientôt, il y eut près de deux cents personnes devant les navires disposés en cercle, les yeux rivés sur les Bouclières qui avançaient sur le sable à la tête de cinquante asirim. Elles se rangèrent derrière Hamid, Sirendra et Lémi le Frêle, puis les asirim se rassemblèrent derrière elles en formant des groupes inégaux.
Hamid attendit quelques instants avant de se tourner vers les créatures et de pointer le doigt vers les Halarijans.
— Ils ont décidé de s’allier avec Sharakhaï. Et ils voudraient que nous fassions de même. Mais nous ne pouvons pas faire une chose pareille. Nous ne voulons pas faire une chose pareille. Je préfère mourir plutôt que de passer un accord avec les Rois, leurs fils ou leurs filles.
Contrairement à Sirendra et aux autres Bouclières, Hamid était incapable de percevoir les sentiments des asirim, mais il vit la colère déformer leurs visages tandis que leurs cous se tendaient et que leurs membres frissonnaient. Ils bouillaient de rage et étaient prêts à exploser.
Leur présence montrait l’importance que Macide accordait à cette mission. Les asirim étaient censés protéger l’expédition des Malasaniens, des Miréens et des tribus hostiles si la situation dégénérait. Ils n’étaient pas censés intimider les Halarijans pour faciliter les négociations, mais Hamid avait tout de suite pensé que ce serait dommage de ne pas les utiliser.
Sirendra avait protesté quand il lui avait fait part de son plan. Elle avait affirmé que Macide ne lui aurait jamais permis de faire cela s’il lui en avait parlé avant de lever l’ancre, mais Hamid n’avait pas changé d’avis et elle avait fini par céder. L’opinion de Macide n’avait guère d’importance. Si les trois dernières tribus acceptaient de rejoindre l’alliance, le cheikh de la treizième tribu estimerait que Hamid avait eu raison.
Hamid se tourna vers Neylana et les membres de sa tribu.
— La voici ! cria-t-il en écartant les bras. L’ultime offre de Macide.
Neylana avança, seule. Elle se dirigea vers Hamid à grands pas, leva un doigt crochu et le pointa vers les asirim.
— Tu serais prêt à verser le sang d’une tribu sœur ?
Sirendra dégaina son shamshir.
— Il me semble que nous sommes en droit de poser la même question à ceux qui envisagent de passer une alliance avec la Reine Meryam, avec Sharakhaï. Seriez-vous prêts à nous abandonner une nouvelle fois aux Fileuses du Destin ? Nous, la treizième tribu ?
Hamid savait que la Bouclière perdait son temps. Un homme comme Emre aurait sans doute pris la peine d’expliquer à Neylana que cette alliance était dans l’intérêt des Halarijans et qu’ils auraient leur mot à dire dans toutes les futures prises de décision, mais Hamid ne voyait pas les choses ainsi. Il était parfois nécessaire de montrer aux gens que leurs choix avaient des conséquences. Et puis il devait bien reconnaître qu’au fond il n’avait aucune envie que Neylana accepte l’offre de Macide. Au cours des cinq derniers mois, sa soif de sang n’avait cessé de croître et il était impatient d’y céder.
— Nous exigeons votre réponse maintenant, déclara Sirendra.
Hamid essaya de deviner les sentiments de Neylana – un exercice auquel il était plutôt bon en général. En vain. Il ne connaîtrait jamais sa décision, car, à cet instant, le claquement d’une corde d’arbalète retentit. Le carreau siffla dans l’air et frappa un asir – un des jumeaux, Huuri ou Imwe, Hamid n’arrivait jamais à les différencier.
Les deux frères, qui étaient les plus petits de la meute, s’élancèrent vers le tireur. L’homme les regarda se précipiter vers lui avec une expression stupéfaite et incrédule. Hamid comprit que ses nerfs avaient lâché.
Il aurait pu ordonner aux Bouclières de rappeler les deux asirim, mais il ne le fit pas et les deux frères continuèrent à courir comme des loups affamés. Le tireur recula, mais Huuri et Imwe se jetèrent sur lui et le déchiquetèrent avec rage. Le sang gicla. Plusieurs Halarijans se précipitèrent au secours de leur camarade et furent attaqués à leur tour. Des guerriers se rassemblèrent et approchèrent. Plusieurs asirim hurlèrent et s’élancèrent pour aider les deux frères.
— Assez ! cria Hamid. Assez ! Rappelez-les !
Les Bouclières avancèrent et ordonnèrent aux asirim de revenir. Huuri et Imwe étaient rapides comme l’éclair et il n’y avait qu’une ou deux estafilades sur leur peau noire et fripée. Du côté des Halarijans en revanche, il y avait deux morts et cinq blessés.
Les jumeaux revinrent en souriant. Hamid avait envie de les imiter, mais il avait un travail à achever. Il laisserait libre cours à sa joie plus tard, en dégustant une bouteille d’arac allongé sur sa couchette en compagnie de Darius.
— Vous voyez ce qui arrive à ceux qui nous défient ? demanda-t-il à Neylana qui semblait en état de choc. Le pouvoir et la colère des asirim doivent être dirigés contre les Rois. Contre les Miréens. Contre ces maudits Malasaniens et leur flotte. Joignez-vous à nous, cheikh Neylana. Joignez-vous à nous ou subissez les conséquences de votre entêtement.
Le regard de Neylana passa de Hamid aux morts et aux blessés qu’on emportait vers les navires. Elle cligna des paupières plusieurs fois et ses lèvres bougèrent sans qu’aucun son en sorte.
— Je dois parler aux autres cheikhs, réussit-elle enfin à articuler.
— Nous savons tous les deux que les Okans et les Narazid se rangeront à votre avis. (Hamid se tourna et s’éloigna avant qu’elle ait le temps d’ajouter un mot.) Je vous laisse un jour.
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