Sharakhaï T5 : La Porte vers l'au-delà
Chapitre 15
Au milieu du désert, la foule s’écarta et Emre aperçut Hamid, Lémi le Frêle et une femme portant une robe de combat couleur blé. Il s’écoula une poignée de secondes avant qu’il reconnaisse Sirendra.
Confus et furieux, Hamid se tourna vers la cheikh Neylana.
— Qu’est-ce que vous êtes en train de manigancer ?
Neylana fit un geste en direction d’Emre.
— Cet homme, Emre Aykan’ava, a présenté une doléance contre toi. Il est venu à moi à bord d’un skiff, presque mort. Il était blessé et épuisé. Il avait été exposé au froid et n’avait pas mangé depuis des jours. Il affirme avoir été attaqué alors qu’il rejoignait un navire baptisé Amarante. (Elle pointa le doigt par-dessus l’épaule de Hamid.) Le navire sur lequel vous êtes arrivés.
Les yeux de Hamid – qui semblaient toujours bouffis de sommeil – s’écarquillèrent. Emre songea qu’il avait pris du poids depuis leur dernière rencontre. Ou peut-être étaient-ce ses souvenirs qui lui jouaient des tours, qui peignaient l’homme qui avait essayé de le tuer sous les traits d’une créature aussi étrange et folle que les asirim.
La seule différence, c’est que les asirim sont plus humains que toi, Hamid. Même les plus mauvais d’entre eux.
Hamid contemplait toujours Emre. Sa bouche articulait des mots, mais aucun son n’en sortait.
— Nous ferions peut-être bien de regagner nos navires pour discuter de tout cela, réussit-il enfin à dire.
Il regardait Emre, mais s’adressait à Neylana.
— Non, lâcha la cheikh, catégorique. Emre a lancé de terribles accusations contre toi. Cette affaire doit être réglée ici et tout de suite.
— Les plaintes d’Emre doivent être présentées à notre cheikh.
— Le crime présumé n’a pas été commis sur le territoire des Khiyanats, mais sur celui des Halarijans. Tu seras donc jugé ici, et par nous.
Elle fit un geste en direction des autres cheikhs.
— Et qu’est-ce qu’Emre a bien pu vous raconter ? gronda Hamid.
Neylana avait demandé à Emre de rester silencieux, mais il ne put s’empêcher de prendre la parole.
— Tu m’as attaqué sans provocation, déclara-t-il en avançant. Tu as creusé une tombe et tu m’as jeté dedans. Tu m’as enterré vivant.
Il s’arrêta près de Neylana et espéra que Hamid ne remarquerait pas combien il était terrifié. Il ne s’était pas écoulé un jour sans qu’il revive le moment où il avait cru mourir. Mais la peur qu’il avait enfouie au fond de lui s’était réveillée et elle soufflait comme une tempête qui le plongeait dans un état de quasi-panique. Il s’efforça de calmer sa respiration et de contrôler les tremblements de ses mains.
— Tu as essayé de m’assassiner de sang-froid à cause des événements qui ont empêché les Malasaniens de s’emparer de Sharakhaï.
— Mensonge ! (Hamid jeta un coup d’œil aux gens qui le regardaient avec une expression stupéfaite.) Je ne sais pas ce qui t’est arrivé, Emre, mais je n’ai pas fait ce que tu dis. Tu as quitté le camp à bord d’un skiff en compagnie du Roi Ihsan et tu n’es jamais revenu. Nous t’avons attendu, mais la flotte malasanienne nous traquait et nous n’avons pas eu d’autre choix que de partir. Nous avons cru qu’Ihsan t’avait tué, ou que tu avais été capturé par les Lances d’argent.
— Non, dit Emre. Darius était là, lui aussi. Et Lémi le Frêle également.
Hamid se tourna vers Lémi qui regardait Emre, les yeux écarquillés et la bouche béante comme un chacal essoufflé.
— Est-ce que tu te rappelles qu’on a cherché Emre ?
Lémi le Frêle hocha la tête.
— On a cherché, Emre. Je te jure.
— Je sais, Lem. Tu n’as rien à te reprocher. Je les ai entendus qui essayaient de t’empêcher d’approcher de l’endroit où j’avais ancré mon skiff. Tu ne pouvais pas savoir.
Voyant que Lémi faisait de terribles efforts pour se rappeler ce qui s’était passé, Hamid se tourna vers lui.
— Ne crois pas un mot de ce qu’il dit, Lémi. Rappelle-toi donc. Il s’est trompé à propos de Haddad. Il s’est trompé à propos du Roi Emir. Il s’est trompé à propos du Roi Ihsan.
Le front du colosse se plissa un peu plus. Il ressemblait à un enfant qui s’est égaré dans un quartier malfamé et qui essaie désespérément de retrouver son chemin.
Sirendra affichait une mine prudente. Elle tourna la tête vers Emre.
— Si tout s’est passé comme tu le dis, comment es-tu sorti de ton trou ?
— Par la grâce des dieux.
Emre avait cédé à la panique quand Hamid et Darius avaient commencé à l’enterrer. Il avait senti le sable peser sur sa poitrine, mais Hamid et Darius avaient dû interrompre leur sinistre besogne quand Lémi le Frêle était arrivé. Il avait perdu connaissance quelques instants plus tard, mais un filet d’air lui avait permis de survivre. Il s’était réveillé dans les ténèbres et avait cru devenir fou. Il avait récupéré du coup qu’il avait reçu derrière la tête et était parvenu à repousser le sable afin de ménager un espace assez grand pour respirer convenablement. Puis il s’était frayé un chemin vers la surface en rampant comme un ver et s’était libéré de ses liens.
Hamid écarta les bras comme un seigneur généreux devant une foule de manants.
— Appelons Darius. Vous pourrez l’interroger. Il vous confirmera qu’il n’a aucun souvenir de tout ça.
— N’est-il pas ton amant ? demanda Neylana.
— Il l’est, mais je ne connais personne qui soit aussi digne de confiance que lui.
— C’est sans importance, lâcha la cheikh des Halarijans. Emre a demandé, et obtenu, un duel judiciaire.
Hamid regarda Neylana avec une telle intensité qu’Emre crut qu’il allait refuser. Pourquoi prendrait-il le risque de l’affronter, après tout ? Il était en position de force. Puis son regard glissa vers Emre. Depuis un moment, celui-ci sentait la douleur envahir son crâne à l’endroit où Darius l’avait frappé avec une pelle. Il faisait de son mieux pour le cacher, mais c’était de plus en plus difficile. Un de ses yeux se ferma lorsqu’un élancement particulièrement violent lui traversa la moitié gauche de la tête. Ses mains se remirent à trembler. Hamid avait sans doute remarqué qu’il n’était pas dans son état normal. Il ne savait pas qu’Emre souffrait d’atroces migraines depuis qu’il s’était extrait de la tombe de sable, mais il l’avait senti. Son expression méprisante et hautaine ne laissait aucun doute à ce sujet.
— J’accepte, dit-il.
Neylana, qui s’attendait sans doute à plus de résistance, resta silencieuse pendant un moment, puis reprit la parole.
— Très bien.
À l’intérieur du cercle de navires, les guerriers halarijans dégagèrent un espace large de dix pas et se postèrent à sa périphérie, la lance à la main, formant ainsi l’arène de fortune dans laquelle Emre et Hamid allaient s’affronter.
Hamid y entra et dégaina son shamshir. Alors qu’Emre s’apprêtait à l’imiter, Darius surgit entre un ketch et un galion en piteux état. Il vit ce qui se passait et leva les bras – celui qui était blessé moins haut que celui qui était valide.
— Hamid, ne fais pas ça !
Hamid lui adressa un signe de la main.
— Ne t’inquiète pas, Darius. (Il sourit et fit tournoyer sa lame devant lui.) Ce sera terminé dans une petite minute.
Alors qu’Emre se glissait entre deux guerriers halarijans pour pénétrer dans l’arène, son regard croisa celui de Darius. Le visage de celui-ci se déforma sous le coup de la culpabilité et de la honte, mais cela ne dura qu’un instant et ses yeux inquiets se reposèrent aussitôt sur Hamid.
Lémi le Frêle, lui, était silencieux et immobile, le regard perdu dans le vague, comme s’il essayait toujours de se rappeler les événements et de leur donner un sens.
Hamid détacha le petit bouclier rond accroché à sa ceinture et glissa la main gauche dans la lanière. Emre fit de même, et les deux hommes avancèrent vers le centre de l’arène. La foule se pressa autour des guerriers halarijans. Des centaines de personnes se rassemblèrent sur les ponts des navires. Des hommes, des femmes et des enfants de tous âges. Certains tenaient même des bébés contre leur poitrine en attendant le début du combat.
La cheikh Neylana leva les bras et pivota avec lenteur afin que chaque spectateur puisse voir son visage.
— Deux personnes entrent dans l’arène. Une seule en sort. L’autre sera rendue au désert. (Elle se tourna vers Hamid et Emre.) Puissent les dieux avoir pitié de vos âmes.
Puis elle claqua des mains trois fois. Les guerriers se mirent à frapper le sable avec l’extrémité de la hampe de leurs lances et un étrange martèlement monta entre les navires.
— Tu aurais mieux fait de retourner à Sharakhaï, dit Hamid, assez bas pour que seul Emre l’entende.
— Comment aurais-je pu vivre en sachant que l’homme qui a essayé de m’assassiner était impuni ? lâcha Emre en détachant son bouclier.
— C’était un acte de conquête, Emre.
— C’était un acte de lâcheté.
— Eh bien ! nous allons voir qui est lâche aujourd’hui.
Hamid s’élança et son shamshir étincela au soleil. Emre para et recula. Il avait espéré grignoter l’énergie nerveuse de son adversaire, mais celui-ci attaquait sans relâche. Emre se heurta au rempart de guerriers halarijans et ceux-ci croisèrent leurs lances avant de le repousser vers le centre de l’arène. Hamid maintint la pression et Emre eut le plus grand mal à bloquer la pluie de coups avec son sabre et son bouclier.
Il n’avait pas d’autre choix que de rester sur la défensive s’il ne voulait pas perdre un membre. Il s’était entraîné en espérant que ses terribles migraines finiraient par s’atténuer, et elles s’étaient atténuées, mais pas suffisamment.
Il la sentait. Cette faiblesse dans les membres, cette onde douloureuse qui gagnait en intensité à l’arrière de son crâne.
Calme-toi, songea-t-il. Calme-toi.
Cette rengaine lui apportait généralement un peu de réconfort, mais aujourd’hui son cœur battait si fort qu’il était incapable de se détendre.
Hamid abattit son sabre sur le bouclier d’Emre, puis recula.
— Tu n’as pas l’air dans ton assiette, dit-il.
Il chargea, obligeant son adversaire à battre en retraite. Il essaya de nouveau, mais Emre fit un pas de côté et détourna la lame de Hamid. Hamid enchaîna aussitôt… et Emre comprit qu’il était tombé dans un piège. Il para et riposta tant bien que mal, mais Hamid bloqua l’attaque sans difficulté et abattit son arme sur le bouclier d’Emre en frappant de toutes ses forces. Le coup fut si violent que le bras d’Emre resta engourdi pendant plusieurs secondes.
Emre s’élança avant que son adversaire ait le temps de frapper de nouveau et les sabres des deux hommes s’entrechoquèrent.
— Tu faiblis, lâcha Hamid.
Il donna un coup de tête à Emre et une douleur aveuglante envahit le crâne de celui-ci – un parfait écho au coup de pelle que Darius lui avait administré lors de la tentative d’assassinat. Sonné, Emre recula en titubant. Il essaya de conserver son équilibre et de garder son bouclier levé, mais il tremblait tellement que c’en était presque comique. Hamid l’observa avec méfiance, comme s’il craignait qu’il s’agisse d’une ruse. Emre trébucha, puis bascula en arrière et tomba sur le sable avec un bruit sourd.
Le rythme des lances accéléra et le jeune homme crut qu’il allait avoir la nausée. Hamid approcha d’un pas tranquille. Son visage exprimait un mélange de dégoût et de perplexité.
— Je ne sais pas ce que tu espérais, dit-il, mais je ne manquerai pas de remercier Bakhi tout à l’heure.
Alors qu’il levait son sabre pour porter le coup de grâce, un terrible hurlement retentit à la périphérie du cercle. Un brouhaha inquiet parcourut la foule. Hamid se tourna. Une silhouette massive surgit de nulle part et le percuta comme un taureau furieux.
Ils roulèrent tous les deux dans le sable, Hamid et Lémi le Frêle. Hamid essaya de repousser le colosse, mais il n’avait pas la moindre chance contre un tel adversaire. Lémi l’enfourcha, joignit les poings au-dessus de sa tête et les abattit sur le visage de Hamid. Encore. Et encore.
— Tu as essayé de le tuer ! hurla-t-il. Tu as essayé de le tuer !
Emre n’avait jamais vu Lémi en proie à une telle colère. Son visage était marbré de rouge. Et ses yeux… Par tous les dieux ! ils semblaient avoir été taillés dans la chair et la fureur par Thaash en personne. Le soleil se reflétait sur ses longs muscles saillants tandis que ses bras se levaient et s’abattaient sans relâche.
Des guerriers se précipitèrent sur lui, mais il les balaya comme des fétus de paille. Ils durent s’y mettre à six ou sept pour l’entraîner en arrière.
— Je te tuerai, Hamid ! Tu m’entends ? Je te crèverai comme un porc !
Mais Hamid avait perdu connaissance depuis un bon moment.
Emre se redressa avec peine, s’assit et respira profondément en attendant que les tremblements se dissipent. Malgré lui, malgré sa colère, il esquissa un mouvement de recul quand il tourna la tête vers Hamid. Le visage de celui-ci ressemblait à un morceau de viande oublié sur un étal de boucher. Il y avait du sang partout. Il stagnait dans les plaies béantes et formait des flaques dans les creux des yeux. Emre aperçut le crâne à travers une tempe fendue.
Le jeune homme s’aperçut que la cheikh Neylana se tenait près de lui. Elle regardait Hamid d’un air grave.
— C’est malheureux, souffla-t-elle.
— Ne faites rien à Lémi, dit Emre. Je vous en prie. Il voulait seulement me protéger.
Neylana resta silencieuse pendant un moment.
— Je pense que si nous lui laissons le temps de se calmer, il pourra nous raconter ce qu’il se souvient de cette fameuse journée. Il a compris que tu disais la vérité. (Emre hocha la tête.) Et je pense que le compagnon de Hamid corroborera ses dires si nous l’interrogeons.
Emre hocha la tête de nouveau.
— J’en suis convaincu.
— Emre. (Elle jeta un dernier coup d’œil en direction de Hamid qui gisait sur le sable.) Aucun Halarijan n’irait répandre de vilaines rumeurs si tu estimais que le duel n’était pas terminé et que tu achèves ton adversaire.
Un frisson secoua Emre, accentuant le vertige et les tremblements dont il ne s’était pas encore débarrassé. Neylana était prête à regarder ailleurs pendant qu’il achevait Hamid.
Il fut tenté d’accepter son offre. Ce serait si simple de s’agenouiller près de lui, de poser une main sur son nez et sa bouche, de l’étouffer comme il avait essayé de l’étouffer.
Mais il comprit qu’il en était incapable. Il ne voulait pas que l’histoire se termine ainsi. Il ne voulait pas assassiner un homme qu’il avait jadis considéré comme un ami.
Il contempla le soleil qui descendait sur l’horizon occidental.
— Nous reprendrons le duel demain, dit-il.
Hamid ne serait pas en état de combattre, mais Emre ne le serait pas davantage. Les deux hommes seraient donc à égalité, chacun payant le prix des actions passées de Hamid.
Neylana regarda les mains tremblantes du jeune homme d’un air déçu.
— Très bien, dit-elle. (Elle tourna la tête en direction de Lémi le Frêle qui se débattait pour échapper aux guerriers qui l’immobilisaient à grand-peine, puis elle pointa le doigt vers Emre.) Tu ferais bien d’aller calmer ton camarade avant que mes hommes n’aient plus d’autre choix que de le tuer.
Emre opina, puis se leva avec son aide.
Il lui fallut près d’une heure pour apaiser la colère de son ami. Hamid avait trahi Emre, et, ce faisant, il avait trahi Lémi. Le colosse avait mis un certain temps à le comprendre et il lui en fallait un peu plus pour l’accepter. Lémi était un simple d’esprit, et, comme un enfant, il ne supportait pas les trahisons. Elles se transformaient en obsessions qu’il ruminait sans cesse, empêchant les plaies de se refermer. Jamais il ne pardonnerait à Hamid. Emre était même convaincu que Lémi se jetterait sur lui pour le tuer s’il croisait de nouveau son chemin.
Lémi finit par se calmer et par accepter qu’on le reconduise à l’Amarante. On l’installa dans la cabine du capitaine et Emre resta à ses côtés jusque tard dans la nuit. Il lui raconta des histoires à propos de Sharakhaï, de leur jeunesse et de la mère de Lémi, une femme minuscule qui avait continué à le couver alors qu’il pesait soixante kilos de plus qu’elle.
Darius et Hamid avaient été enfermés dans une cabine placée sous bonne garde à bord d’une frégate. Les asirim étaient étrangement calmes. Lémi finit par s’endormir et Emre fit de même.
Il se réveilla quand Sirendra fit irruption dans la cabine au petit matin.
— Ils ont disparu !
— Qui ? demanda Emre.
— Hamid et Darius ! Ils ont réussi à quitter leur cabine pendant la nuit et ils ont volé un skiff.
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