Sharakhaï T5 : La Porte vers l'au-delà

Bradley P. Beaulieu · Chapitre 29 sur 72

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Sharakhaï T5 : La Porte vers l'au-delà

Chapitre 27

 

 

Emre marchait dans le désert avec la cheikh Neylana. Ils avançaient d’un même pas. Derrière eux, les Halarijans levaient le camp. Les Hôtes sans Lune faisaient de même. Neylana avait accepté de s’entretenir avec le jeune homme avant leur départ. Les dunes étaient hautes et le sable traître, comme disaient les tribus méridionales. Cela facilitait les descentes – il suffisait de se laisser glisser jusqu’en bas de la pente –, mais rendait les ascensions plus pénibles, car il fallait faire deux fois plus d’efforts pour arracher ses pieds à l’étreinte du sable.

Lorsqu’ils atteignirent le sommet de la quatrième dune, Neylana avait le souffle court. Emre également. Et il avait la migraine. La cheikh dut le remarquer, car elle ralentit et longea la crête serpentine au lieu de descendre.

— Tu pars, dit-elle en faisant un geste en direction de l’Amarante et des trois frégates ancrées derrière. Est-ce que tu comptes regagner ta tribu ou capturer Hamid ?

— Je pense obtenir l’un en faisant l’autre.

Un rictus amusé faillit fendre le visage de pierre de la cheikh – un spectacle aussi incongru qu’un lézard essayant de sourire.

— J’étais comme toi à ton âge.

Emre rit, puis s’étrangla et toussa pendant quelques secondes. Il sentit le poids du regard de Neylana et s’abîma aussitôt dans la contemplation des dunes dans le lointain.

— Je sais ce que tu penses, dit-elle. Beaucoup de gens racontent que je n’ai aucun humour. Que je suis trop sérieuse. J’ai pourtant été insouciante, jadis. J’aimais même raconter des plaisanteries. Oui, je sais, c’est difficile à croire. La cape de cheikh est une meule qui te broie jusqu’à ce qu’il ne reste rien d’autre que de la poussière.

— C’est un lourd fardeau.

— Tu n’imagines pas à quel point. Pas encore. Mais cela viendra.

Emre crut qu’elle se moquait de lui, mais l’expression de Neylana était aussi dure que celle d’une lionne affamée.

— Je ne suis pas cheikh, dit-il.

— Non, mais tu as commandé un navire. Tu as entamé les négociations avec un ennemi étranger. Tu as joué à un jeu dangereux avec lui. Et tu as gagné. Tu as convaincu une cheikh vieillissante de rejoindre une alliance alors qu’elle estimait que c’était contre ses intérêts. Je vois combien tu te soucies des autres et je vois la ruse dont tu dois faire preuve pour les protéger. Patience. Je peux me tromper, mais je suis convaincue que le titre de cheikh n’est pas loin.

— Macide est notre cheikh.

Le rire de Neylana résonna comme les échos d’un sac d’osselets.

— Tu n’as peut-être pas remarqué, mais la Grande Mère a une manière bien à elle de réguler la taille de son troupeau. Et c’est un exercice pour lequel elle est très douée.

— Vous êtes pourtant parvenue à lui échapper.

Ils arrivèrent au bout de la crête et descendirent du côté sous le vent. Neylana croassa et cracha par terre.

— Une question me tourne dans la tête. Est-ce que tu garderais ton sens de l’humour si je t’enterrais dans le sable jusqu’au cou pour que les scarabées te dévorent ?

— Je crains de ne pas avoir très bon goût.

Neylana leva les yeux au ciel.

— Par pitié ! Tu ne vas pas me dire que tu es trop tendre ?

— Non, je suis trop amer. Je vous ressemble de plus en plus on dirait.

Il accompagna ces paroles d’un clin d’œil. Neylana essaya de dissimuler son amusement, puis éclata de rire. Un rire franc et honnête. Ce qui était d’autant plus étonnant. Emre l’imita tandis que des bancs de nuages éthérés traversaient le ciel.

— Ainsi donc, tu comptes regagner ta tribu. Avec notre ultime proposition. Tu penses que Macide l’acceptera ?

Emre répondit sincèrement.

— Ce n’est pas une offre généreuse, mais elle est juste. Je crois que Macide l’acceptera.

— Un désert uni, dit Neylana.

— Un désert uni.

— Mais la Reine Meryam va s’impatienter. Elle va exiger une réponse des tribus. À ton avis, qu’est-ce que Macide va décider ?

— Elle n’a fait aucune proposition à la treizième tribu. Seulement aux douze autres.

— Elle en fera une quand elle verra qu’elles se sont rassemblées.

— Vous me demandez ce que fera Macide quand il recevra une offre de la part de la femme dont il a tué la sœur ? (Emre haussa les épaules.) C’est difficile à dire.

— Essaie, lâcha Neylana.

Il comprit qu’elle ne partirait pas avant d’avoir obtenu une réponse.

— Je crois qu’il y réfléchira avec soin. Vraiment. Je ne mentais pas quand j’ai dit qu’il voulait la paix dans le désert. Il considère la présence des Miréens et des Malasaniens comme une souillure qu’il convient d’effacer – un des rares objectifs communs aux tribus et à la Maison des Rois. Si Sharakhaï et les peuples du désert s’alliaient pour les chasser, cela pourrait être un premier pas vers une paix durable.

— Et si, une fois l’ennemi chassé, les petits Rois et les petites Reines décident de se comporter comme leurs pères ? de reprendre leur guerre secrète contre nous ?

— Les choses ne pourront pas redevenir comme avant. Sharakhaï n’est plus aussi forte que par le passé. Et elle le sera encore moins quand la guerre sera terminée. Les tribus reprendront ce qui leur appartient. Ni plus, ni moins.

— Voilà qui est parler comme un véritable cheikh.

Neylana regarda Emre avec un sourire ironique. Un sourire qui ouvrait une fenêtre sur son passé, offrant un rare aperçu de la femme qu’elle avait été avant de reprendre le sabre de son père.

— Vous savez, dit Emre, je crois que nous aurions pu être amis si nous nous étions rencontrés avant que vous deveniez cheikh.

— Nous aurions peut-être pu être bien plus que ça, Emre Aykan’ava.

Le clin d’œil aguicheur qu’elle lui adressa le fit rougir jusqu’aux oreilles.

Il se tourna pour voir si quelqu’un avait assisté à la scène pendant que le rire cristallin de Neylana résonnait dans le désert.

L’Amarante et les trois frégates qui la suivaient faisaient voile vers le mont Arasal quand une vigie signala un navire à l’horizon.

— Un galion royal, annonça Sirendra en regardant à travers une lunette.

Elle tendit l’appareil optique à Emre qui le porta à son œil. Effectivement, le navire ressemblait à un bâtiment royal. Il était en mauvais état. Ses voiles étaient trouées et rapiécées. Une partie de la poupe manquait, détruite au cours d’un affrontement peut-être.

— Par l’immensité du désert ! souffla Emre. Qu’est-ce qui a bien pu lui infliger de tels dégâts ?

— Je ne sais pas, répondit Sirendra. Mais on dirait qu’il vire de bord pour calquer sa course sur la nôtre.

Lémi le Frêle fit craquer les articulations de ses doigts.

— Branle-bas de combat, Emre ?

— Non. Tout ça ne me dit rien qui vaille. (Emre rendit la lunette à Sirendra.) Voyons si nous arrivons à le distancer.

Ils essayèrent. Ils hissèrent plus de voile et choisirent le meilleur chemin à travers les dunes – qui n’étaient pas très hautes, mais qui pouvaient considérablement ralentir un navire quand le pilote ne faisait pas attention. Mais le galion gagnait du terrain.

Aux alentours de midi, il n’était plus qu’à un quart de lieue sur tribord et Emre sentit les poils de sa nuque se hérisser. La coque et les ponts étaient parsemés de taches de pourriture sèche. On aurait dit que le navire avait été ravagé par un incendie et qu’on avait éteint les flammes avant de le déclarer de nouveau bon pour le service. Plus étranges encore étaient les marins. Leurs tabards blancs – l’uniforme des Lances d’argent – étaient sales et déchirés. Ils se déplaçaient en claudiquant. Certains étaient estropiés. Plusieurs présentaient des plaies béantes au cou, aux bras ou à la poitrine. L’un d’eux avait la moitié du visage arrachée.

Morts, songea Emre tandis qu’un frisson glacé le traversait de part en part. Ils sont tous morts.

— Ordonne qu’on prépare les pots incendiaires ! lança-t-il à Sirendra. Vite ! Et dis aux asirim de se tenir prêts !

Le capitaine du galion fantôme était sur le château d’avant. Elle portait une robe violette et son front était ceint d’une écharpe noire dont les extrémités claquaient au vent. Sa peau était aussi sombre que celle d’une Kundhanaise, mais elle luisait comme si on l’avait saupoudrée de poussière d’émeraude. Elle porta les mains à sa bouche et cria pour couvrir la distance qui séparait les deux navires.

— Mettez en panne. Il faut que nous parlions !

Un homme avec une jambe de bois se tenait à côté d’elle. Le seul à ne pas arborer le tabard des Lances d’argent. Le second, peut-être ? Il portait un pantalon et un caftan immaculés ainsi qu’un manteau à la mode.

— Si j’étais à votre place, je l’écouterais ! cria-t-il avec emphase. Cette personne n’est autre qu’Anila, Semeuse de Mort et Destructrice de Ceux qui S’opposent à Sa Volonté.

Il était difficile d’en être sûr compte tenu de la distance, mais Emre eut la nette impression que le capitaine faisait un effort considérable pour ne pas perdre son calme.

— Je vous le demande une nouvelle fois : mettez en panne ! Je ne le répéterai plus !

Quatre pots incendiaires avaient été allumés. Un à bord de chaque navire, l’Amarante et les trois frégates. Les marins attendaient l’ordre d’Emre pour les lancer.

— Je ne le répéterai pas non plus ! cria Emre. Virez de bord et éloignez-vous tant que vous le pouvez encore !

L’homme qui se tenait près d’Anila se raidit.

— Vous auriez mieux fait de dire : virez de bord et éloignez-vous ou il vous en cuira !

Un silence pesant s’abattit sur le désert. Puis Lémi le Frêle éclata de rire.

— Vous n’avez pas froid aux yeux ! cria Emre en veillant à ne pas regarder Lémi le Frêle.

L’homme secoua la tête.

— J’aime que le public s’enflamme !

Lémi rit encore plus fort.

— Il est marrant, celui-là.

— Ça suffit, Fezek ! aboya Anila.

Sirendra revint et s’arrêta près d’Emre.

— Les asirim refusent de sortir. Ils sont recroquevillés dans les cales. Ils gémissent et ne veulent rien entendre.

Par le souffle du désert ! c’était de pire en pire.

— Dites ce que vous avez à dire ! lança-t-il. Je vous répondrai du mieux possible et nous pourrons reprendre nos chemins respectifs.

— Ça ne me convient pas !

Emre aurait préféré ne pas en arriver là, mais il refusait de mettre ses navires et ses hommes en danger. Il adressa un hochement de tête à Sirendra qui se tourna et siffla plusieurs notes. Un instant plus tard, le bras de la première catapulte frappa la traverse avec un bruit sourd et projeta un pot incendiaire dans les airs.

— Vous avez fait le mauvais choix ! cria le dénommé Fezek.

Un froid glacial envahit Emre quand il vit le capitaine du vaisseau fantôme, Anila, tracer un signe devant elle. Une brume blanche s’échappa de ses mains tandis que ses doigts s’agitaient en laissant des traînées de lumière bleue dans leur sillage.

Le pot incendiaire explosa alors qu’il avait à peine franchi la moitié de la distance qui le séparait de sa cible. Des gerbes d’huile enflammée et des fragments d’argile volèrent dans tous les sens avant de s’abattre entre les deux navires dans une pluie de papillons jaunes et orangés. La fumée noire de la mosaïque brûlante fut emportée par des tourbillons de vent tandis que le galion poursuivait son chemin, intact.

Le deuxième pot incendiaire explosa dans le panier de sa catapulte. La Bouclière qui s’occupait du chargement bondit en arrière en poussant un cri de surprise et heurta le levier de tir. L’huile enflammée se répandit sur la plage arrière de la frégate et les marins jetèrent aussitôt des seaux de poudre ignifuge pour neutraliser l’incendie.

Lorsque ce fut chose faite, Emre avait récupéré son arc et tenait trois flèches entre ses doigts. D’un geste qui trahissait un long entraînement, il encocha la première, tira sur la corde jusqu’à ce que sa main effleure son oreille et visa le capitaine. Anila traça un autre symbole bleuté devant elle et le trait changea de trajectoire. Il vira sur le côté pour éviter la jeune femme et frappa Fezek en pleine poitrine.

— Hé ! s’écria Fezek avec une grimace outrée.

Il leva la main et arracha la flèche avec un puissant grognement.

Emre décocha d’autres flèches, mais ses traits s’enfuirent vers l’horizon comme des colombes blessées, et il décida de faire une pause – une terrible erreur, comme il n’allait pas tarder à le découvrir. Anila profita de ce répit pour tracer un troisième sigil. La brume glacée qui s’échappait de ses mains était si dense qu’on aurait pu croire qu’elle envoyait des signaux de fumée. Elle écarta les bras et s’arqua en arrière. Sirendra et deux Bouclières la prirent pour cible, mais plusieurs marins fantômes s’interposèrent pour la protéger. Les flèches se plantèrent dans leurs boucliers avec des claquements sourds, puis Emre entendit une sorte de craquement, de déchirure.

Il se tourna vers une frégate et vit une fissure blanche se dessiner sur le support mobile du patin qui faisait office de safran. Une brume identique à celle qui enveloppait les mains d’Anila jaillit de la fissure et le bois commença à s’effriter tout autour.

Emre se précipita sur tribord.

— Libérez la herse ! hurla-t-il. Lâchez la herse !

Mais il était trop tard. Le support du patin se brisa et la poupe de la frégate s’abattit sur le sable dans un terrible fracas qui noua le ventre du jeune homme.

Les mâts oscillèrent dangereusement. Les voiles vrombirent. Le navire ralentit brusquement et les marins roulèrent sur le pont. Deux Bouclières tourbillonnèrent dans les airs, passèrent par-dessus bord et disparurent dans le nuage de sable soulevé par les frottements de la coque.

— Libérez la herse ! cria Emre. Que tous les navires libèrent les herses ! (Les asirim se mirent à hurler dans les cales des frégates et le jeune homme se tourna vers Sirendra.) Je me fous de savoir s’ils ont la trouille ! Débrouille-toi pour les faire obéir ! Je veux qu’ils se déploient et protègent le bâtiment endommagé !

La Bouclière hocha la tête, mais elle n’avait visiblement aucune idée quant aux raisons de l’affolement des asirim. Alors qu’elle transmettait les ordres d’Emre, le navire fantôme libéra sa propre herse, ralentit et s’immobilisa le long du flanc tribord d’une frégate. Une dizaine de goules en tabard blanc bondirent par-dessus le plat-bord et s’élancèrent à l’abordage. Elles atterrirent sur le pont de la frégate et engagèrent le combat contre les Bouclières et les marins. Pour une raison inconnue, les asirim refusèrent de quitter la cale pour défendre le navire.

Lorsque l’Amarante s’immobilisa enfin, Emre, Lémi le Frêle et dix Bouclières se laissèrent tomber sur le sable et se précipitèrent vers la frégate endommagée. Seuls deux asirim daignèrent se joindre à eux : Huuri et Imwe, les jumeaux assoiffés de sang qui avaient établi un lien avec Sirendra. Ils poussèrent un hurlement tandis qu’ils couraient de leur étrange démarche, mais, alors qu’ils approchaient du vaisseau fantôme, ils s’arrêtèrent net et refusèrent d’aller plus loin.

— Que se passe-t-il ? leur demanda Sirendra.

Ils l’ignorèrent et commencèrent à reculer. Emre et ses camarades continuèrent sans eux.

Les morts-vivants avaient pris le contrôle de la frégate endommagée et obligé une vingtaine de marins et de Bouclières à débarquer. Anila était là. Elle se tenait dans l’ombre de son navire tandis que ses soldats alignaient les prisonniers. Un bruit étrange montait du galion, un raclement de chaîne auquel se mêlait un martèlement régulier. L’angoisse noua le ventre d’Emre. Quelque chose de terrible se cachait à l’intérieur de ce navire.

Anila leva les bras dans un geste de paix. Son second se tenait à côté d’elle. Ils étaient désormais assez près pour qu’Emre se rende compte que Fezek était une goule, mais qu’il était intelligent. Il ne ressemblait pas aux créatures en tabard blanc qui firent agenouiller les prisonniers sur le sable avant de glisser de vieux sabres rouillés contre leur gorge.

— Ordonne à tes hommes de jeter leurs armes, dit Anila à Emre. Surtout au géant qui est à côté de toi.

Lémi le Frêle tenait sa grande lance, Ombre. Il ne semblait pas disposé à la lâcher et Emre n’avait pas franchement envie qu’il le fasse, mais il y avait des vies en jeu. Le jeune homme savait que sa décision serait lourde de conséquences et il avait d’autant plus de mal à la prendre qu’il sentit une migraine arriver à grands pas. Il eut l’impression que son crâne se déchirait et des étoiles constellèrent son champ de vision.

— Faites ce qu’elle dit ! lança-t-il en serrant les dents pour contenir la douleur. (Personne ne réagit et il ajouta :) Maintenant !

Les marins et les Bouclières obéirent. Leurs armes tombèrent sur le sable avec des bruits étouffés, toutes à l’exception d’Ombre.

Emre effleura l’épaule du colosse.

— Ce n’est pas le combat que nous cherchons, Lem. Garde tes forces pour Hamid.

Les muscles de la mâchoire de Lémi se contractèrent, mais une lueur de compréhension passa dans ses yeux avides de sang. Il hocha la tête et Ombre tomba sur le sable.

Anila approcha. Ses yeux brillaient d’un feu si intense qu’Emre se demanda en frissonnant si elle n’allait pas le transformer en goule. Sa migraine empira.

Le martèlement qui provenait de l’intérieur du galion gagna en puissance. Boum ! boum ! boum ! Tout le monde se tourna vers le bâtiment, y compris les morts-vivants qui faisaient office d’équipage. Tout le monde sauf Anila.

— Tu as connu la mort, dit-elle à Emre. Tu la connais comme je la connais.

Le jeune homme déglutit à grand-peine.

— Je doute de la connaître aussi bien que toi.

Anila avança et s’arrêta à portée de bras d’Emre.

— Une ombre de son royaume plane toujours sur toi.

— Oui.

Pour une raison inconnue, cet aveu empira la douleur qui lui broyait le crâne. Il n’eut pas le courage de regarder Lémi ou Sirendra de crainte que les étoiles se multiplient et l’engloutissent.

La peau noire comme la nuit d’Anila brilla en produisant d’étranges reflets lorsqu’elle pointa un doigt vers le front d’Emre.

— Veux-tu que je t’en débarrasse ?

— Non ! dit-il plus fort qu’il s’y attendait.

Il ne savait pas comment Anila comptait faire disparaître la douleur et il n’était pas assez idiot pour passer un marché avec une femme que le seigneur de toutes choses avait embrassée.

Anila baissa la main avec une moue déçue et la lueur s’éteignit dans ses yeux.

— Qu’il en soit ainsi. (Son visage se fit grave.) J’ai des questions à te poser. Des questions qui te sembleront anodines, mais auxquelles les réponses sont d’une importance capitale pour moi.

Boum ! boum ! boum !

— Pose tes questions, dit Emre en jetant un coup d’œil inquiet en direction du galion. J’y répondrai aussi bien que possible.

— D’où venez-vous ?

— Du sud-est.

Fezek prit la parole.

— Elle veut dire : que faisiez-vous et avec qui le faisiez-vous ?

— Nous avons rencontré la tribu des Halarijans.

Il résuma les grands principes de l’alliance entre les tribus et les raisons de sa rencontre avec la cheikh Neylana.

Anila plissa les yeux comme si elle cherchait à lire ses pensées.

— Mais tu es allé à ce rendez-vous avec un autre objectif en tête, n’est-ce pas ? Un objectif plus personnel ?

Emre cligna des paupières.

— Comment peux-tu savoir cela ?

Un gémissement monta du galion et le jeune homme sentit sa chair se hérisser.

— S’il vous plaît, contentez-vous de répondre aux questions, dit Fezek.

Emre l’ignora et garda les yeux rivés sur Anila.

— J’y suis allé pour réparer une injustice.

— Une injustice commise par une personne que tu connais, dit Anila. Une personne que tu connais depuis longtemps.

— En effet, mais…

— Son nom.

Avant qu’Emre ait le temps de répondre, quelque chose percuta la coque intérieure du galion avec tant de force que les bordages craquèrent. Des fragments de bois jaillirent vers l’extérieur et furent portés par le vent pendant une poignée de secondes avant de s’abattre doucement sur le sable. Puis une lourde chaîne racla le plancher de la cale. Une partie d’Emre mourait d’envie de savoir ce qui se cachait dans les entrailles de ce navire. Une autre – largement majoritaire – mourait d’envie de filer avant que la chose se libère et les dévore tous.

— Il s’appelle Hamid, répondit le jeune homme. Je voulais régler mes comptes avec lui, mais ça ne s’est pas passé comme je l’espérais.

Il raconta comment il avait trouvé les Halarijans, comment ceux-ci l’avaient soigné du mieux possible et comment il avait préparé sa vengeance quand il avait appris que Hamid devait rencontrer Neylana pour la convaincre de rejoindre l’alliance.

— Et où est cet homme maintenant ? demanda Anila.

— Il s’est enfui à bord d’un skif.

— Dans quelle direction est-il parti ?

Emre haussa les épaules.

— Je n’en suis pas sûr, mais je pense qu’il a l’intention de retourner auprès de notre tribu pour monter Macide contre moi.

— Et où est-elle, cette tribu ? Où est Macide ?

— Je ne peux pas te donner ces informations.

Anila avança d’un pas.

— J’en ai besoin.

— Je ne te les donnerai pas.

La jeune femme leva le bras, et un brouillard glacé enveloppa sa main.

Fezek se racla alors la gorge et Anila se figea, les lèvres retroussées comme les babines d’un briseur d’os sur le point de mordre.

— Quoi encore, Fezek ?

— Je pense que vous en avez appris suffisamment, non ?

Anila sembla hésiter, puis jeta un coup d’œil en direction du galion qui se dressait dans la lumière du soleil couchant. Le martèlement avait cessé. Une expression étrange se peignit sur le visage de la jeune femme, comme si elle savait que Fezek avait raison, mais qu’elle refusât de l’admettre. Le faible grésillement qui montait de sa main s’interrompit et la brume blanche se dissipa. Sans accorder un autre regard à Emre, elle pivota sur les talons et s’éloigna vers la passerelle de son navire.

— Nous levons l’ancre !

Son équipage de goules lui emboîta le pas, à l’exception de Fezek.

— Je suis désolé, dit-il en écartant les mains. Mais un jour, vous comprendrez que vous avez eu beaucoup de chance. J’espère que cela compensera votre embarras, car sachez que cette rencontre sera immortalisée dans le plus grand poème épique jamais écrit. Un chef-d’œuvre du génial Fezek, le célèbre guerrier-poète de Sharakhaï.

Sur ces mots, il s’inclina comme un acteur qu’on rappelle sur scène et rejoignit les goules qui montaient la passerelle en file indienne.

Le galion leva les voiles quelques instants plus tard. Emre, Lémi le Frêle, les Bouclières et les marins le regardèrent s’éloigner, incrédules et stupéfaits.

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