Sharakhaï T5 : La Porte vers l'au-delà

Bradley P. Beaulieu · Chapitre 36 sur 72

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Sharakhaï T5 : La Porte vers l'au-delà

Chapitre 34

 

 

Çeda, Sümeya, Kameyl, Jenise et la déesse – la réincarnation de Nalamae – étaient à bord de la Mariée Rouge qui faisait route vers l’est. Les quatre Rois et leur équipage les suivaient à bord du galion dont ils s’étaient emparés après la bataille contre Goezhen – le seul qui n’avait pas été endommagé par le dieu sombre. Çeda avait insisté pour qu’ils maintiennent un écart d’une demi-lieue. Elle se méfiait toujours d’eux, de Cahil, surtout, mais elle était désormais convaincue qu’Ihsan ne lui avait pas menti – ce qu’elle n’aurait jamais avoué, pas même sous la torture. Le Roi Éloquent avait dit qu’il avait trouvé un moyen de survivre au conflit imminent contre les dieux. Une partie de la jeune femme aurait préféré ne pas le croire, mais, comme sa mère avait l’habitude de dire : les désirs et les souhaits sont comme des grains de sable. Si on les laisse s’empiler autour de soi, ils finissent par vous enterrer. Il aurait été dangereux de ne pas tenir compte des avertissements d’Ihsan.

Les jours passèrent et une sourde angoisse envahit la jeune femme. Elle craignait que Goezhen réapparaisse et les attaque de nouveau. Elle passait tous ses moments libres à scruter l’horizon en quête d’un signe trahissant son approche, mais elle n’en trouva pas et elle commença enfin à espérer qu’ils avaient échappé à sa colère.

— Pourquoi prendrait-il le risque de nous suivre ? avait demandé Kameyl. Il a déjà essayé de tuer la déesse et cela a failli lui coûter la vie.

Çeda avait haussé les épaules.

— Il est peut-être en train de lécher ses blessures.

— Peut-être, mais il sait désormais que Nalamae a retrouvé ses pouvoirs. Il y réfléchira à deux fois avant de nous attaquer de nouveau.

Çeda n’en était pas si sûre. Il l’avait déjà fait, et il était bien possible qu’il le refasse.

Au quatrième jour du voyage, Sümeya sortit sa lunette et observa l’horizon. Elle se figea alors que l’instrument d’optique se braquait sur le navire des Rois qui suivait la Mariée Rouge.

Çeda plissa les yeux et leva la main à son front pour se protéger du soleil. La flamme blanche qui claquait au sommet du grand mât comme une queue de cerf-volant miréen était à peine visible. Ihsan voulait leur parler. Et cela devait être important dans la mesure où la flamme avait été hissée et descendue à plusieurs reprises. Çeda était trop en colère pour accepter les Rois autour de leur feu, mais plus ils se rapprochaient de la vallée, plus cette rencontre devenait inévitable. Elle devait découvrir ce qu’Ihsan savait.

— Dis-lui de venir lorsque nous aurons monté le camp, lança-t-elle à Sümeya. Seul.

Ils jetèrent l’ancre peu après le coucher du soleil. Jenise et Kameyl s’occupèrent du navire pendant que Çeda allumait un feu et que Sümeya disposait quatre tapis tout autour. Nalamae prépara des assiettes de pain au levain épicé, de légumes marinés, de viande fumée enduite de pâte au piment rouge et de sauce fraîche au yaourt et au citron. Elle les posa devant chaque tapis avec des petits gobelets et un pichet plein d’eau.

Elles s’apprêtaient à s’asseoir et à manger quand Ihsan émergea de l’obscurité. Il brandit une bouteille d’arac et esquissa un sourire mielleux.

— Je ne viens pas les mains vides.

Kameyl leva les yeux au ciel, ramassa son assiette et s’en alla sans prononcer un mot.

Jenise retourna au navire sans toucher à la nourriture qui lui était destinée.

— Je vais prendre le premier quart, lâcha-t-elle.

Sümeya, toujours aussi pragmatique, s’assit sur un tapis, fit signe au Roi Éloquent d’approcher, puis invita Çeda et Nalamae à faire de même.

Çeda se plaça en face d’elle pour que le Roi ne soit pas trop proche de Nalamae. La déesse s’installa à son tour et posa son bâton à côté d’elle. Ihsan se dirigea vers un tapis à motifs rouges et s’assit en tailleur.

— Puissions-nous nous rencontrer un jour sous des auspices plus cléments, déclara-t-il avant de poser la bouteille d’arac près de Çeda.

Çeda l’ignora et but l’eau de son gobelet.

— Dites ce que vous avez à dire.

Ihsan décida néanmoins de prendre son temps. Il glissa deux lanières de viande à l’intérieur du morceau de pain au levain et les couvrit de légumes et de sauce. Puis il mordit dedans et mastiqua avec un plaisir évident.

— C’est délicieux, dit-il sans s’adresser à personne en particulier.

— C’est une recette de famille, expliqua Nalamae.

Ces paroles provoquèrent un curieux changement d’atmosphère. Elles rappelaient que la femme était toujours présente dans le corps que la déesse s’était approprié. Une femme avec une famille et une vie à Sharakhaï.

— Eh bien ! dit Ihsan entre deux bouchées. Je n’ai jamais rien mangé d’aussi fin.

Il but un peu d’eau, puis déboucha la bouteille et en proposa à Sümeya. Celle-ci jeta un coup d’œil à Çeda, puis vida son verre et le tendit vers Ihsan. Le Roi inclina la bouteille et, à la lumière des flammes, un flot de cuivre en fusion s’échappa du goulot dans un gargouillis étouffé. Nalamae haussa les épaules, puis tendit son verre à son tour. Ihsan le remplit avant d’en proposer à Çeda.

La jeune femme ferma les paupières et expira avec lenteur avant d’accepter son offre.

— Dépêchez-vous de nous dire ce que vous avez à nous dire, vous voulez bien ?

Ihsan la servit et tout le monde leva son verre. Çeda but une gorgée. Elle aurait voulu trouver l’alcool exécrable, mais par tous les dieux ! c’était un nectar. Une pointe tourbée se mêlait aux arômes de prune et de mandarine. Il était si bon qu’elle but le reste d’un coup, pour ne pas avoir le temps de savourer un présent d’Ihsan.

— Parlez-nous des carnets, dit Sümeya.

— Les carnets, oui. (Ihsan regarda Nalamae de l’autre côté du feu.) Mais avant tout, permettez-moi une brève digression. Êtes-vous toujours capable d’invoquer vos pouvoirs comme vous l’avez fait contre Goezhen ?

La méfiance se glissa sur le visage de la déesse.

— Pourquoi me posez-vous cette question ?

— Je vais prendre cela pour un « non ». Et les souvenirs de vos vies antérieures ? Est-ce que vous les avez retrouvés ?

Nalamae lança un regard à Çeda et Sümeya avant de répondre, comme si elle craignait de les décevoir.

— Non.

— Éprouvez-vous des sensations d’attraction ? l’envie d’aller dans une direction plutôt qu’une autre ? Ou cela vous est-il arrivé au cours des jours précédents ?

— Non.

— Ihsan…, intervint Çeda.

Mais le Roi l’interrompit d’un geste de la main.

— Est-ce que le désert vous semble différent ?

À ces mots, Nalamae leva la tête et regarda au-delà du feu. Un étrange jeu d’ombre et de lumière se peignit sur ses traits.

— Oui.

— Dites-moi en quoi.

— J’ai l’impression… (Elle se tut pour chercher la meilleure manière d’expliquer ce qu’elle ressentait.) J’ai l’impression de me tenir face à la mer. Et que cette mer me dévorera à l’instant où je mettrai un pied dans l’eau.

Ihsan hocha la tête comme s’il s’était attendu à de telles paroles.

— Certaines visions décrivent une déesse hésitant à reprendre son ancien manteau. Je vous en supplie ! Si difficile que cela puisse être, il faut que vous laissiez cette mer vous dévorer.

— Pourquoi ? demanda Nalamae. Que savez-vous ?

— Je pense que ce qui s’est passé au port n’était que le début. Vous devez trouver votre voie, et vous ne pouvez le faire qu’en embrassant votre nouvelle vie et en oubliant la précédente. (Il parlait de la vie de la femme appelée Varal.) Si vous y parvenez, je pense que vous pourrez échapper à Goezhen et aux autres. Quant aux visions… (Il poursuivit sans remarquer les larmes qui se rassemblaient dans les yeux de Nalamae.) Je vous conseille de rester prudente. Yusam a vu beaucoup d’avenirs différents, et nous ne savons pas encore lequel se concrétisera. Mais laissez-moi vous décrire…

Il s’interrompit et remarqua enfin la détresse de la déesse. Il se mit alors à bafouiller comme un enfant à un dîner de fête.

— Pardonnez-moi. J’imagine que cela doit être très difficile pour vous.

Çeda serra la main de Nalamae.

Et Nalamae serra la sienne en clignant des paupières pour chasser ses larmes.

— Poursuivez, dit-elle à Ihsan.

Le Roi hocha la tête.

— Je vais vous décrire la vision qui me semble la plus probable. Nous savons que les dieux ont préparé les événements de Beht Ihman. Nous savons qu’ils ont manipulé de nombreuses personnes à Sharakhaï et dans le Grand Shangazi pour que les Rois se sentent menacés par les tribus qui s’étaient révoltées. Nous savons qu’ils voulaient quelque chose quand ils ont accepté de nous sauver et qu’ils ont sacrifié la treizième tribu.

— C’est vous qui nous avez sacrifiés, intervint Çeda.

Un claquement sec monta des braises et Ihsan choisit ses mots avec soin.

— Je ne le nierai pas. Les questions qui se posent désormais sont les suivantes : à quoi a servi la création des asirim ? Pourquoi les dieux ont-ils insisté pour qu’on offre des sacrifices aux adicharas ? Pourquoi les racines de ceux-ci nourrissent-elles un cristal caché dans les entrailles de la cité depuis quatre cents ans ? Plusieurs avenirs montrent Sharakhaï détruite, rasée. Dans un certain nombre d’entre eux, les dieux sont présents. Dans d’autres, la cité n’est plus qu’un amas de ruines sans âme qui vive. Dans d’autres encore, elle est intacte, mais déserte. Une ville fantôme.

— Si les dieux voulaient la destruction de Sharakhaï, pourquoi ne s’en chargeraient-ils pas eux-mêmes ? demanda Sümeya.

— Pourquoi, en effet ? opina Ihsan. Les visions de Yusam prédisent deux événements qui auront un impact majeur sur l’avenir. (Il se tourna vers Nalamae.) Dans le premier, vous affrontez Goezhen une nouvelle fois. Et le résultat de cet affrontement a une conséquence directe sur l’avenir de Sharakhaï.

— Dites-moi ce que Yusam a vu, demanda la déesse.

— Soyez prudente, dit Ihsan. En règle générale, il vaut mieux éviter de prendre ces visions au premier degré.

— Je sais, dit Nalamae comme si cela allait de soi, comme si c’était un domaine qu’elle connaissait fort bien.

Ihsan hocha la tête.

— Vous affrontez Goezhen. Certaines visions montrent la bataille sur les pentes de Tauriyat, d’autres dans les tunnels sous la cité, ou dans les champs en fleur. Le problème n’est pas de découvrir si vous l’affrontez, mais pourquoi vous l’affrontez. Sur quoi cette bataille va-t-elle déboucher ? Que se passera-t-il si vous la remportez ? Et, inversement, que se passera-t-il si vous la perdez ?

— Vous n’en avez aucune idée ? demanda la déesse.

— J’en ai quelques-unes, mais permettez-moi de parler de la vision de Çeda. (Il tourna la tête vers la jeune femme.) D’après les notes de Yusam, la vie de deux personnes qui te sont proches est menacée. Tu peux sauver l’une d’elles, mais il te faut choisir laquelle.

Un frisson remonta le long de la colonne vertébrale de Çeda. Elle comprit tout de suite qu’Ihsan parlait de Macide et Emre – elle les avait vus tous les deux dans le bassin de Yusam. Elle posa pourtant la question qui lui brûlait les lèvres.

— Qui ?

— Yusam a écrit que l’un d’eux ressemblait à un cheikh et que l’autre portait un scarabée sur la poitrine. La première vision date de plus d’un siècle, mais une note plus récente identifie le premier à Macide. La description du scarabée fait songer à Emre, ce qui renforce l’hypothèse de Yusam en ce qui concerne le premier.

Un nouveau frisson traversa Çeda, un frisson si froid qu’elle serra les bras contre elle et les frotta avec les mains pour se réchauffer.

— Et quel est le danger qui les menace ?

— Ce n’est pas très clair. Vous êtes à la croisée de deux chemins. Le premier conduit à la mort de Macide. Il gît avec un sigil de sang sur la poitrine dans un bosquet d’adicharas. Emre est agenouillé près de lui et le tient dans ses bras. On aperçoit Sharakhaï au loin. Une étrange lumière enveloppe Tauriyat avant de dévorer lentement le reste de la ville. Le passage mentionne des mots qui sont prononcés.

— Quels mots ? demanda Çeda. Et prononcés par qui ?

— Yusam ne l’a pas écrit, mais ils expriment quelque chose de très fort. Il est possible qu’il s’agisse d’une eulogie. Celle d’Emre peut-être. Ou la tienne.

Çeda eut l’impression que le froid devenait plus intense.

— Et l’autre chemin ? demanda-t-elle.

— L’autre chemin conduit à la mort d’Emre. Il est étranglé par les branches d’un adichara moribond. Macide coupe les branches pendant que les arbres sains qui les entourent flétrissent, puis tout devient noir.

Çeda se remémora ses propres visions, celle de Macide pendu à un gibet, un sigil tracé sur la poitrine, et celle d’Emre contemplant une lumière brillante. Elles étaient différentes de celles qu’Ihsan venait de décrire, mais ce n’était pas le point important. Le simple fait qu’elles présentent des similitudes, même lointaines, confirmait la gravité du message sous-jacent : les deux hommes étaient en danger.

— L’acacia de la vallée, souffla Nalamae. Peut-être qu’il pourra nous apprendre quelque chose à propos de ces deux chemins.

Elle contemplait le feu, partagée entre doute et angoisse, plus humaine que déesse.

— Peut-être, dit Ihsan. Je pense également que c’est ce qu’il y a de mieux à faire, mais il ne faudra pas s’attarder dans la vallée. Si nous y restons trop longtemps, nous manquerons des événements cruciaux qui doivent se dérouler à Sharakhaï. Et puis le cristal qui se trouve sous la Maison des Rois devient de plus en plus puissant.

Sümeya fronça les sourcils.

— Comment cela est-il possible ? Les asirim sont partis et Sukru est mort. Il n’y a plus d’offrandes et les arbres ne sont donc plus nourris.

La lumière du feu intensifia l’expression triste et inquiète du Roi Éloquent.

— Pendant que nous étions à Sharakhaï, Zeheb a écouté les murmures. Il a entendu quelqu’un qui parlait des personnes disparues. Une voix venant de Tauriyat. Elle affirmait que des offrandes étaient toujours envoyées dans les champs en fleur. Et que l’opération était gérée par l’Enclave.

— L’Enclave…, répéta Sümeya. La Reine Meryam est en contact avec eux depuis des années.

— En effet. Son implication ne fait aucun doute. La question qu’il faut se poser, c’est : pourquoi ? Mais je pense que nous connaissons tous la réponse. Elle est manipulée par les dieux du désert. Comme les Rois l’ont été pendant des siècles.

Un bruit monta à quelques centaines de mètres, le chuintement d’un ver des sables émergeant de son trou à la tombée de la nuit pour se mettre en chasse. Plus loin encore, des marins du galion royal entonnèrent une chanson.

Nalamae semblait plongée dans ses pensées. Elle contemplait les gemmes qui ornaient la tête de son bâton tandis qu’elle le faisait tourner lentement entre ses mains.

— Goezhen est terriblement jaloux, dit-elle d’un air absent.

— Jaloux ? répéta Çeda.

— De nous. (La déesse s’arracha à ses pensées.) De vous. Des mortels.

— Mais pourquoi ?

— Je l’ignore, mais j’ai senti de la peur en lui. Et un désir intense de voir ses plans se concrétiser.

La déesse se redressa brusquement.

Çeda, Sümeya et Ihsan échangèrent un regard.

— Que se passe-t-il ? demanda Çeda.

— Il y avait un désir intense en lui. (Nalamae parlait si bas qu’il était difficile de l’entendre.) J’ai senti combien il se languissait des anciens dieux. Voilà ce qu’il veut, lui et ses pairs. (Elle regarda les trois personnes assises autour du feu l’une après l’autre.) Ils veulent franchir le voile. Ils veulent gagner les champs lointains.

— Mais comment ?

— En se servant du cristal. Du pouvoir qu’il a accumulé pendant des siècles en se nourrissant de sang humain.

— Cela n’a aucun sens, protesta Sümeya. Pourquoi n’auraient-ils pas fabriqué le cristal eux-mêmes ?

Le cerveau de Çeda fonctionna à toute vitesse et les pièces du puzzle se mirent en place.

— Parce qu’ils ne peuvent pas se rendre dans les champs lointains alors que les mortels le peuvent. Nous avons reçu le sang des anciens dieux. C’est pour cette raison que les jeunes dieux ont besoin de nous. Nous avons créé le portail et ils le franchiront.

— Dans ce cas, pourquoi ne pas utiliser notre sang au cours d’un grand sacrifice ? demanda Sümeya.

Çeda fit un geste en direction des ténèbres, vers l’est.

— Quand j’étais dans la forteresse qui se trouve au pied du mont Arasal, j’ai entendu Nalamae parler à Yerinde. Elle a dit que Yerinde avait oublié de prendre quelque chose en compte. Le fait qu’elle-même, Nalamae, avait eu le temps d’étudier le lien qui l’unissait à notre monde. Contrairement à Yerinde. Elle a dit qu’elle avait appris à vivre en harmonie avec lui alors que Yerinde en avait une peur effroyable. Elle est parvenue à enraciner Yerinde dans notre monde, le monde des mortels, et Yerinde est entrée dans une telle colère que j’ai pu approcher sans être remarquée. Et Nalamae a ajouté : « Après ma mort, je reviendrai. Toi, en revanche, tu ne pourras pas revenir et tu ne pourras pas gagner les rives du prochain monde non plus. Tu cesseras d’exister. »

Ihsan réfléchit.

— Tu penses que c’est ce lien qui faisait peur à Yerinde ? que c’est pour cette raison que les anciens dieux ont agi avec tant de prudence ? qu’ils ont manipulé les hommes pour éviter de s’ancrer dans ce monde, ce qui les aurait empêchés de gagner le prochain ?

— Exactement, répondit Çeda. Maintenant, il nous faut découvrir ce qui déclenchera l’ouverture du passage, et comment nous pouvons l’arrêter.

— Il suffit de mettre un terme aux sacrifices, dit Sümeya. Le cristal ne sera plus alimenté et cessera d’accumuler de l’énergie.

— Peut-être, dit Ihsan. Mais les champs en fleur s’étendent sur des lieues et des lieues. Nous ne pouvons pas surveiller un tel territoire. Des offrandes finiront tôt ou tard par atteindre les arbres.

— Dans ce cas, détruisons les arbres, dit Sümeya.

— C’est risqué, remarqua Çeda. D’après ce que nous savons, le cristal n’attend plus qu’un signal pour s’ouvrir. Brûler ou couper les adicharas pourrait bien lui fournir ce signal.

Elle leur raconta qu’après avoir libéré Mavra et les membres de sa famille des champs en fleur elle avait ordonné qu’on abatte les adicharas sous lesquels ils avaient vécu. Elle avait cru que cela romprait définitivement le lien entre les arbres et les asirim, mais à peine les premiers arbres étaient-ils tombés qu’elle avait senti une présence.

— C’était Yerinde. Elle semblait impatiente, et pleine d’espoir. Comme si elle voulait que nous détruisions les arbres.

Nalamae serra son bâton jusqu’à ce que les articulations de ses doigts blanchissent, comme s’il s’agissait d’une corde empêchant des courants mortels de l’emporter.

— Que faisons-nous alors ?

— Nous continuons comme prévu, répondit aussitôt Çeda. Nous allons dans la vallée et nous voyons si vous retrouvez vos souvenirs. Peut-être que vos pouvoirs reviendront avec eux.

Ihsan et Sümeya hochèrent la tête, mais Nalamae semblait perdue.

— Je suppose que vous êtes d’accord ? demanda Ihsan avec une pointe d’optimisme forcé.

Nalamae reprit la parole d’une voix morne.

— Est-ce qu’il y a une autre solution ?

Elle se leva et s’éloigna. Çeda, Sümeya et Ihsan échangèrent un regard inquiet. Ils pensaient tous la même chose, Çeda en était certaine. Nalamae ne s’était-elle pas réveillée trop tard ? Ne restait-il pas un peu trop de Varal la charpentière de marine dans ce corps ? Y avait-il assez de Nalamae déesse du printemps pour mener à bien la tâche qui les attendait ?

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