Sharakhaï T5 : La Porte vers l'au-delà

Bradley P. Beaulieu · Chapitre 15 sur 72

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Sharakhaï T5 : La Porte vers l'au-delà

Chapitre 13

 

Le Meunier Rebelle faisait route vers l’est, et, à son bord, Ihsan était arrivé à deux conclusions. D’abord, il n’existait qu’une seule personne assez têtue pour obliger Zeheb à l’écouter et cette personne n’était autre que Husamettín. Ensuite – et c’était mille fois plus important pour la réussite de son plan –, Husamettín ne parviendrait jamais à obliger Zeheb à écouter – ce n’était pas pour rien qu’on surnommait le Roi des Murmures le Taureau fou de Sharakhaï.

Husamettín était appuyé contre le plat-bord du Meunier Rebelle. Zeheb était assis sur une chaise devant lui, marmonnant une litanie de paroles sans queue ni tête. Le soleil brillait et projetait les ombres des cordages et des voiles sur le pont.

Cahil barrait le navire – plutôt mal de l’avis d’Ihsan. Il abordait les dunes sous un mauvais angle et le Meunier tanguait tellement qu’Ihsan avait l’impression d’avoir avalé un sac de serpents. Il se serait dirigé droit vers la rambarde pour rendre son petit déjeuner au désert s’il n’avait craint que cela le rabaisse aux yeux des deux autres Rois. Et cela le rabaisserait sans nul doute. Cahil et Husamettín étaient du même bois : ils pensaient tous deux que montrer ses faiblesses était un signe d’infériorité.

Husamettín parlait à Zeheb.

— Baük. Trouve les Vierges du Sabre qui sont à Baük et dis-nous ce que tu entends.

Sans interrompre le flot de paroles qui jaillissait de ses lèvres, le Roi des Murmures tourna la tête et regarda en direction du sud-est, en direction de Baük, un caravansérail de moyenne importance situé entre Sharakhaï et les vertes prairies de Kundhun. Husamettín voulait qu’il se concentre sur certaines personnes : le maître du caravansérail, les capitaines des navires qui y faisaient escale, les Vierges de la garnison. Mais ni lui, ni Cahil, ni Yndris n’étaient parvenus à l’arracher à sa transe et à son flot incohérent de paroles.

— Viens prendre ma place, dit Cahil. Je vais me charger de lui !

— Qui est-ce que tu entends ? demanda Husamettín sur un ton plus insistant. Qu’est-ce qu’ils font ?

— Arrête ! Arrête ! Tu vas tout gâcher !

— Qui parle, Zeheb ?

Zeheb s’arracha à la contemplation de l’horizon, se plongea dans les yeux de Husamettín, puis observa la cicatrice sur son front, la marque du traître. Les moments où il semblait présent, prêt à parler étaient rares. Un éclair de lucidité passa dans son regard et Ihsan crut qu’il allait dire quelque chose de sensé.

Mais son visage se referma.

— Quand les journées ressemblent à celle-ci, je suis bien triste de t’appeler mon fils. Donnez-moi ça.

Husamettín – qui était pourtant un puits de patience – se redressa brusquement et s’éloigna en secouant la tête. Comme souvent, ce moment de lucidité n’avait été qu’un mirage. Les réactions de Zeheb n’étaient pas les siennes, mais celles de la personne dont il répétait les paroles.

Un peu plus d’une semaine s’était écoulée depuis qu’ils avaient enlevé le Roi des Murmures sur le navire kundhanais. Ils s’étaient éloignés des deux grandes routes de navigation desservant le caravansérail de Çalabin et avaient jeté l’ancre à un jour de voile de Baük. C’était dangereux de rester à proximité de Çalabin, et le danger augmentait un peu plus chaque jour. Le galion royal avait dû se lancer à leur recherche et son capitaine avait sans doute dépêché un skiff à Çalabin pour ordonner au maître du caravansérail d’envoyer d’autres navires traquer leur goélette.

Husamettín avait cependant estimé que cette précaution était nécessaire. Ils avaient Zeheb, et ils espéraient toujours qu’il leur permettrait d’arriver à leurs fins. Ils avaient besoin de rester à proximité d’un endroit comme Baük, un endroit où Zeheb pouvait écouter les murmures et obtenir des informations qui les aideraient à lutter contre Meryam à Sharakhaï.

Soudain, le comportement de Zeheb changea. Sa bouche s’ouvrit. Il leva les yeux vers Yndris, puis tourna la tête vers Ihsan. Une étincelle de colère passa dans son regard et le Roi Éloquent craignit qu’il dévoile ses nombreuses trahisons et ruine ses plans. Mais l’étincelle s’éteignit et son visage redevint aussi lisse que le désert au petit matin.

Il jeta un coup d’œil à Yndris tandis que ses mains opéraient un mouvement de va-et-vient, comme s’il rabotait une poutre.

— N’oublie pas le pot de graisse d’Abdul. (Sa voix s’adoucit.) Nous en avons besoin pour le chariot.

— Qui parle ? demanda Yndris en reprenant le rôle d’interrogateur abandonné par Husamettín. Qui sont ces gens ?

Mais ni la contrainte, ni la diplomatie, ni l’intimidation, ni la patience ne lui permirent d’établir un lien avec Zeheb. Le Roi des Murmures était immunisé contre tout cela. Ihsan le savait, mais personne ne lui avait rien demandé et il préférait garder cette information pour lui. Il fallait que les efforts de ses compagnons restent vains et que leur frustration empire. Ce n’était qu’à cette condition qu’il pourrait révéler ses véritables intentions.

C’était ce qu’il croyait, du moins. À peine cette pensée avait-elle traversé son esprit que Cahil prit la parole depuis la barre.

— Laissez-le-moi.

— Pas encore, répondit Husamettín.

— Pourquoi ? insista Cahil. Vous n’arrivez à rien. Et vous n’arriverez jamais à rien. (Il pointa le doigt vers Zeheb.) Nous avons risqué nos vies dans un dessein précis, pas pour écouter ses radotages jusqu’à la fin des temps.

Ihsan adressa une série de signes à Husamettín.

Qu’est-ce qu’il veut dire ?

Husamettín regarda le Roi Éloquent et celui-ci comprit qu’il n’avait aucune envie de répondre à sa question. Ses sourcils froncés déformaient étrangement la cicatrice sur son front.

Ce fut Yndris qui prit la parole.

— Nous avons une potion que l’alchimiste de mon cher père a préparée à Sharakhaï. Elle permet de soumettre celui qui la boit. De l’obliger à obéir.

— Le problème, c’est qu’elle ravage l’esprit, intervint Husamettín. Très vite. Nous ne pourrons pas l’utiliser éternellement. Deux ou trois semaines. Un mois, peut-être. Ensuite… (Il regarda Zeheb avec quelque chose qui ressemblait à de la compassion.) Il ne sera plus qu’une coquille vide.

— Il l’est déjà, grogna Cahil.

— Il l’est déjà, souffla Zeheb.

Tout le monde tourna la tête vers lui en espérant qu’il avait enfin émergé de son étrange état de transe, mais ce n’était pas le cas. Pas tout à fait. Il utilisait toujours le pouvoir que lui avaient donné les dieux, mais il l’avait focalisé sur Cahil. Son esprit s’était rapproché de son corps et cela était susceptible d’avoir de regrettables conséquences pour Ihsan. Si ses compagnons découvraient que Zeheb était capable de se concentrer sur certains individus, qu’il pouvait choisir sa cible dans une certaine mesure, Cahil aurait de solides arguments pour utiliser son sérum.

Le Roi Confesseur éclata d’un rire joyeux qui résonna dans l’air.

— Vous voyez ? Il ne fait pas que capter les pensées au gré du vent. Il peut faire ce que nous voulons, mais nous n’obtiendrons rien de lui si nous ne le bousculons pas.

— Ne le bousculons pas, répéta Zeheb.

Ces paroles faisaient songer à une supplique désespérée de la part d’un homme qui se savait perdu et qui s’efforçait de communiquer en utilisant le seul moyen à sa disposition. Son visage n’exprimait plus qu’une profonde terreur.

Il y a peut-être une autre solution, se dépêcha de signer Ihsan.

Il ne voulait pas que Husamettín réfléchisse trop longtemps à la proposition de Cahil.

— Pour faire quoi ? demanda le Roi des Lames.

Pour libérer son esprit…

Husamettín le regarda d’un air étonné et attendit. Cahil et Yndris également. Même Zeheb semblait impatient d’entendre la suite, mais par tous les dieux ! Ihsan n’était pas prêt. Il n’avait pas envisagé de montrer ses cartes avant que ses compagnons soient aux portes du désespoir. Il aurait pourtant dû se douter qu’ils trouveraient un autre moyen de faire parler Zeheb.

— Alors, ça vient ? grogna Cahil.

J’ai réfléchi à la question, signa Ihsan. Si je retrouvais mes pouvoirs, je pourrais lui ordonner de faire ce que vous voulez.

Les yeux sombres de Husamettín se plissèrent et un coup de vent souleva ses longs cheveux poivre et sel.

— Si tu retrouvais tes pouvoirs…

Oui.

— Et comment pourrais-tu retrouver tes pouvoirs ? Tu as dit que tu avais bu des élixirs de soin et que cela n’avait eu aucun effet.

Ihsan se tourna vers Cahil et se remit à signer.

Il y a quelques années, ton fils Gallan a perdu une jambe. Et tu l’as fait repousser.

Le visage de Cahil se fit dur et méfiant. Il ne regardait pas Ihsan comme s’il songeait au fils qu’il avait soigné, mais comme s’il cherchait à découvrir ce que le Roi Éloquent pouvait bien manigancer. Puis ses yeux s’écarquillèrent et il lâcha brusquement la barre. Il pivota, saisit la corde qui maintenait la herse contre le tableau arrière et tira dessus avec force.

La herse s’abattit sur le sable et y traça de profonds sillons. Les passagers et la cargaison du navire furent projetés en avant. La chaise sur laquelle Zeheb était assis glissa sur le pont. Fort de sa longue expérience de guerrier, Husamettín plia les jambes et écarta les bras pour conserver son équilibre. Yndris interrompit sa chute en s’accrochant à une voile. Ihsan tomba et glissa sur plusieurs mètres avant de s’écraser violemment contre le petit escalier menant au gaillard d’avant.

Lorsque la goélette s’immobilisa enfin, Cahil se précipita vers la proue et pointa un doigt accusateur vers la poitrine d’Ihsan – en regrettant visiblement qu’il ne s’agisse pas d’une lance.

— C’est donc pour ça que tu es venu jusqu’ici ! C’est donc pour ça que tu as croisé notre route ! Ce n’est pas pour Sharakhaï, comme tu l’as affirmé. Ce n’est pas pour que nous retrouvions notre place sur Tauriyat. C’est juste parce que tu as perdu ta précieuse langue et que tu es prêt à tout pour la récupérer !

Cahil respirait à grands coups. Ses narines se dilataient et ses yeux brillaient de manière curieuse. Il ressemblait à un chien qui bave tandis que son maître remplit son bol de nourriture. Ihsan avait déjà vu cette expression. Quand Cahil se préparait à torturer quelqu’un. Quand il imaginait en détail les sévices qu’il allait infliger.

Ihsan pouvait réagir de cent manières différentes, mais il ne savait pas trop laquelle choisir. Le moindre faux pas pouvait se révéler mortel. Ses compagnons n’hésiteraient pas à lui trancher la gorge et à rendre son corps au désert avant de poursuivre leur route maintenant qu’ils avaient trouvé un moyen de faire parler Zeheb. Même si cette solution était hasardeuse et limitée dans le temps.

Et puis il se rendit compte que Cahil avait peur. Il avait perdu sa place et il était prêt à tout pour la reprendre. Il voulait retrouver le monde qui avait commencé le jour de Beht Ihman et qui avait perduré pendant quatre siècles. Ihsan comprit alors ce qu’il devait faire. Il ne sauverait pas sa tête en proclamant sa loyauté à Sharakhaï, au désert ou à son peuple. Non, il devait jouer sur la peur rampante de Cahil.

Est-ce que tu n’aurais pas fait la même chose à ma place ? signa-t-il.

Cahil déglutit plusieurs fois tandis que ses mâchoires se contractaient et, pendant une fraction de seconde, Ihsan crut qu’il s’était trompé.

Ce fut Yndris qui, en fin de compte, le sauva.

— Zeheb tiendra peut-être plus longtemps si on utilise le pouvoir d’Ihsan au lieu du sérum.

L’argument était sensé, mais il arrivait que la logique exacerbe la colère de Cahil et le pousse à montrer qu’il était le plus fort.

— Et s’il retrouve son pouvoir, nous pourrons facilement obtenir ce que nous voulons, intervint Husamettín.

Cahil se tourna vers lui, le visage écarlate.

— Il pourra facilement obtenir ce qu’il veut, tu veux dire !

Husamettín resta de marbre.

— Les deux ne sont pas forcément incompatibles, non ?

Cahil le regarda comme il aurait regardé un dément.

— Tu as eu quatre cents ans pour trouver une réponse à cette question. Si tu n’as pas encore compris que…

Il s’interrompit lorsque Ihsan tira un papyrus de son khalat et le lui tendit. Il s’en empara d’un geste brusque et déroula le parchemin. Son visage se détendit au fil de sa lecture. Ses joues et son front retrouvèrent leur couleur naturelle. Il leva les yeux et regarda Ihsan avec méfiance.

— Nous la trouverons ?

Husamettín prit le papyrus que Cahil tenait d’une main figée et le lut à son tour. Lorsqu’il eut terminé, il le tendit à Yndris d’un air absent.

Yndris le parcourut avec avidité, puis leva la tête.

— Nous pouvons y arriver ?

À en croire tout ce que j’ai lu, oui. C’est un des passages les plus clairs des carnets.

— Dans ce cas, pourquoi est-ce que Yusam n’en a jamais parlé ? demanda Cahil sur un ton pressant.

Tu as donc oublié comment il était ? Inconstant. Craintif. Il avait déjà du mal à se rappeler le chemin des toilettes. (Ihsan fit un geste en direction du papyrus.) Alors comment aurait-il pu résoudre une énigme aussi complexe que celles que j’ai trouvées dans ses notes ? Il était doué pour établir des liens entre les visions, je le reconnais, mais il était incapable de suivre leurs fils jusqu’à leurs conclusions logiques.

Cahil, Husamettín et Yndris échangèrent des regards, puis le Roi des Lames opina. Il était prêt à laisser une chance à Ihsan, surtout si cela lui permettait d’obtenir la récompense mentionnée sur le papyrus. Nalamae en personne. Yndris adressa un hochement de tête hésitant à son père comme pour dire : « Nous pourrons toujours le tuer plus tard. »

Cahil – visiblement frustré par son incapacité à lire l’esprit des autres et à prédire l’avenir – prit le papyrus des mains de sa fille, le froissa en boule et le jeta vers Ihsan. Le projectile s’écrasa contre la poitrine du Roi Éloquent, puis roula sur le pont.

— Nous allons essayer à ta manière, gronda le Roi Confesseur. Mais si nous nous rendons à Sharakhaï et que nous ne la trouvions pas, tu le paieras de ta tête.

Très bien, signa Ihsan.

Il ne prit pas la peine de s’offusquer de la menace. À quoi bon ? Si la vision ne se réalisait pas, tous ses efforts auraient été vains. Sharakhaï et le désert seraient perdus.

Il ramassa le papyrus froissé et le rangea dans la poche intérieure de son khalat. La vision racontait comment trois Rois se rendaient à Sharakhaï pour trouver une femme. Comment ils parvenaient à la convaincre de se joindre à eux. Comment ils se servaient d’elle pour défier les ennemis de la cité. Yusam avait clairement identifié cette femme : c’était la réincarnation de la déesse Nalamae. Elle était malléable si on la manipulait avec soin, elle pourrait se transformer en arme redoutable.

Ils regagneraient Sharakhaï. Ils trouveraient Nalamae et ils se serviraient d’elle pour prévenir la grande catastrophe. Pas l’invasion des Malasaniens et des Miréens, non. L’effroyable plan des dieux du désert.

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