Sharakhaï T5 : La Porte vers l'au-delà

Bradley P. Beaulieu · Chapitre 49 sur 72

Pages du PDF

Sharakhaï T5 : La Porte vers l'au-delà

Chapitre 47

 

Ihsan regarda la rampe du galion se fermer avec un bruit sourd. Les navires de la Reine s’éloignèrent, emportant Macide – la proie que Meryam était venue chercher à Mazandir –, mais également Çeda.

— Pourquoi vous avez fait ça ? demanda Emre.

Le jeune homme se tenait à une quinzaine de pas. Il avait maigri et son crâne rasé brillait au soleil. Il tenait un arc dans les mains. Et il avait récupéré une poignée de flèches sur des cadavres.

Ihsan remarqua que l’une d’elles était déjà encochée.

— J’ai fait ce qui devait être fait, déclara-t-il d’une voix calme.

Emre banda son arc. Le trait était déjà loin quand le Roi sentit une brûlure à son oreille gauche. Il porta la main à sa tempe. Puis regarda ses doigts maculés de sang. Il les essuya en songeant que la flèche aurait pu percer son cœur.

— Je vous ai posé une question, dit Emre en hurlant presque.

Ihsan leva les mains devant lui.

— Ne nous énervons pas.

Il avait instillé une dose de son pouvoir dans ces paroles, mais cela ne sembla avoir aucun effet sur le jeune homme.

— Macide ne suffisait pas ?

Emre était si rapide qu’Ihsan avait du mal à décomposer ses mouvements. Une nouvelle flèche siffla. Une nouvelle brûlure embrasa l’oreille droite du Roi.

— Il fallait encore que vous leur livriez Çeda ?

— Baisse ton arc, Emre.

Ihsan utilisa davantage de pouvoir, mais sans plus d’effet que la fois précédente.

— Vous avez conclu un marché avec elle ? demanda Emre tandis que les autres Rois approchaient. Avec Meryam ?

Ihsan se demanda ce qui se passait. Son pouvoir fonctionnait de manière erratique – dans le meilleur des cas – depuis que Cahil avait soigné sa langue. Mais ce n’était pas le moment de se poser ce genre de question. Il rassembla toute son énergie avant de reprendre la parole.

— Baisse. Ton. Arc.

Le visage d’Emre vira au violet et se contracta sous le coup d’une concentration intense. Il déglutit avec peine. Une flèche était encochée, mais il ne banda pas son arc. Il resta là, frissonnant, tandis qu’il cherchait à échapper à l’emprise du Roi. Jadis, il n’aurait pas eu la moindre chance d’y parvenir, mais aujourd’hui… Plusieurs secondes s’écoulèrent, puis il leva le bras gauche et sa main droite tira la corde en arrière sur une trentaine de centimètres.

Husamettín arriva et glissa Baiser de la Nuit contre la gorge du jeune homme.

— Lâche ton arme, dit-il.

Emre tourna les yeux et le regarda avec un sentiment d’agacement intense.

— Je sais que tu meurs d’envie d’aller chercher Çeda, dit Husamettín. (Il appuya la lame vrombissante un peu plus fort sur la gorge d’Emre.) Mais cela te sera difficile avec ta tête d’un côté et ton corps de l’autre.

Emre baissa enfin son arme.

— Vous avez vu ce qui s’est passé ! explosa-t-il. Il l’a sacrifiée !

Les navires de la Reine Meryam avaient disparu au loin et le reste du groupe se rassembla autour d’Emre et des deux Rois : Sümeya, Kameyl et plusieurs guerriers de la treizième tribu.

Husamettín tourna la tête vers Ihsan.

— C’est vrai ?

— Oui. Je l’ai envoyée à la rencontre de la Reine Meryam.

— Pourquoi ?

En vérité, Ihsan n’était pas sûr d’avoir fait le bon choix.

— Les carnets… Ils disent qu’elle devait faire un choix entre deux hommes importants à ses yeux. J’en ai donc déduit qu’il s’agissait d’Emre et de Macide. (Il fit un geste en direction du jeune homme.) Elle s’apprêtait à le choisir lui, ce qui était clairement un mauvais…

— C’est pour ça que vous l’avez livrée à Meryam, le coupa Emre. À cause des visions d’un Roi mort ?

— Oui, répondit simplement Ihsan. Dans la version où Macide meurt et où tu survis, Yusam a écrit que des mots sont prononcés, des mots imprégnés de pouvoir. J’ai cru qu’il s’agissait de souvenirs – ceux de Çeda, peut-être –, mais je me trompais. C’étaient mes mots. Le choix a toujours dépendu de moi, pas de Çeda.

Pendant un moment, le visage d’Emre se plissa comme s’il cherchait à comprendre ce qui venait de se passer, à comprendre ce qu’Ihsan avait fait. Puis il repoussa Husamettín d’un coup d’épaule et se rua sur le Roi Éloquent.

Ihsan recula précipitamment et leva les mains devant lui, mais cela n’empêcha pas Emre de lui assener un terrible crochet à la mâchoire. Le Roi Éloquent s’envola et roula sur le sable.

Cahil plaqua Emre au sol avant qu’il ait le temps de repartir à l’attaque. Il se contenta de le maîtriser, puis l’aida à se lever après avoir toisé Ihsan avec un sourire méprisant. Lui aussi en avait plus qu’assez de ces histoires de carnets bleus et sa frustration n’avait fait qu’empirer au cours des dernières semaines.

Voyant que Husamettín était sur le point de commettre un geste irréparable, Ihsan se dépêcha de se redresser et de lever les mains.

— Lâche Emre, Cahil. (Il massa sa mâchoire endolorie.) J’aurais réagi de la même manière si j’avais été à sa place.

Sümeya sentit que ce n’était pas prudent de laisser Emre à proximité du Roi Confesseur et elle l’entraîna à l’écart.

— Bonne ou mauvaise, dit-elle en s’adressant à tout le monde, la décision a été prise. Alors, que faisons-nous maintenant ?

Ils n’eurent guère le temps d’en parler. D’autres personnes approchaient. Des membres de la treizième tribu, dont Lémi le Frêle qui tenait la grande lance du Roi Onur d’une main. Il y avait aussi des chevaliers qaimiriens conduits par Ramahd Amansir et un Hamzakiir maigre comme un clou. Il n’y avait aucun asir. Ils s’étaient sans doute enfuis avec Hamid. Celui-ci ne s’était pas contenté de trahir son cheikh, il avait également convaincu Sehid-Alaz de se joindre à lui.

— Où sont passés Anila et Guhldrathen ? demanda Ihsan.

Ce fut Hamzakiir, épuisé et couvert de sang, qui répondit.

— J’ai réussi à lancer un sort qui les a trompés et les a envoyés vers le sud. Avec un peu de chance, il durera assez longtemps pour nous permettre de fuir.

Quelle étrange convergence d’événements, songea Ihsan. Pas étonnant que le Roi Yusam ait vu autant de routes conduisant à ce jour et autant de routes en partant.

— Est-ce que vous entendez toujours les pensées de Meryam ? demanda Husamettín lorsque Ramahd eut expliqué comment le duc Hektor, Hamzakiir et lui-même étaient arrivés à Mazandir.

Le mage de sang secoua la tête en lissant sa longue barbe grisonnante.

— Le pouvoir du sang qui a permis la création de ce lien s’est épuisé.

— Vous avez dit que Meryam avait l’intention d’utiliser Macide pour accomplir une sorte de rituel ? demanda Ihsan.

Hamzakiir hocha la tête.

— Je crains que tout soit déjà prêt à Sharakhaï. Macide est la dernière pièce qui manquait.

— Dans ce cas, le temps presse, dit Ihsan. Les petits Rois sont entièrement dévoués à Meryam. Et elle peut également compter sur le soutien de l’Enclave.

— C’est vrai, dit Hamzakiir. Mais plusieurs mages sont prêts à s’opposer à Prayna et Nebahat. Si nous devons lancer une attaque contre la caverne, nous devons agir vite. Il faut que tout le monde rassemble autant d’alliés que possible avant qu’il soit trop tard.

Ihsan regarda le reste du groupe.

— Nous sommes d’accord, donc ? Nous retournons à Sharakhaï pour arrêter Meryam ?

Cela prit un certain temps, mais tout le monde finit par acquiescer.

À l’exception d’Emre.

— Je vous fais autant confiance qu’à un serpent à sonnette, dit-il. (Il se tourna vers les autres.) Et c’est valable pour chacun de vous.

Il pivota sur les talons et s’éloigna. La trentaine de membres de la treizième tribu lui emboîta le pas. Lémi le Frêle fut le dernier à partir. Alors qu’il faisait mine de se tourner pour rejoindre ses camarades, il se figea et regarda Ihsan dans les yeux.

— Vous n’auriez pas dû leur donner Çeda, lâcha-t-il.

Ces quelques mots eurent plus d’effet que toutes les menaces du monde. Tandis que le colosse s’éloignait d’un pas lourd, Ihsan sentit un puissant sentiment de honte le brûler de l’intérieur. Il avait poussé Çeda à lui faire confiance et il l’avait trahie.

Il le fallait, songea-t-il. Enfin, je l’espère.

Husamettín, Cahil et Yndris se tournèrent vers le désert et s’éloignèrent en direction du Meunier Rebelle. Ramahd, Hamzakiir et les chevaliers qaimiriens regagnèrent le navire à bord duquel ils étaient arrivés.

Ihsan ne bougea pas.

— Allez, dit-il à ceux qui restaient. Il y a encore quelque chose que je dois faire.

Ils le regardèrent d’un air étrange, puis se tournèrent sans un mot et rejoignirent les guerriers de la treizième tribu au petit pas.

— Un instant ! appela Ihsan en levant les mains.

Emre s’arrêta et le regarda comme s’il mourait d’envie de le frapper de nouveau. Lémi et les autres guerriers s’arrêtèrent à leur tour, prêts à lui obéir. Ihsan fit un geste en direction de neuf navires qui se profilaient au loin. Les navires de la treizième tribu. Un seul se dirigeait vers leur position. La Rose d’Automne, une caravelle kadrie.

— Je sais que tu as perdu beaucoup aujourd’hui, dit Ihsan. Et que j’en suis en grande partie responsable.

— Dites ce que vous avez à dire, Ihsan, gronda Emre. Ou je laisse Lémi vérifier s’il est capable de fendre un Roi en deux.

Un large sourire éclaira le visage du colosse.

— Je t’ai parlé de la décision que Çeda a prise, se dépêcha d’enchaîner Ihsan. (Il rectifia aussitôt.) Que j’ai prise. Ce que je n’ai pas dit, c’est que tu l’as sauvée.

— Qu’est-ce que vous racontez ?

— Dans une vision de Yusam, tu nous quittes en arrivant à Sharakhaï et tu erres à travers les champs en fleur. Çeda t’y retrouve après être sortie de la gueule d’un dragon de cristal.

Une lueur brillait dans les yeux d’Emre. Une lueur qui n’était pas là quelques instants plus tôt. Avait-il retrouvé espoir ?

— Pourquoi est-ce que vous n’en avez pas parlé plus tôt ?

— Parce que je craignais que cela t’empêche de prendre le bon chemin. Mais compte tenu des événements, je crois qu’il faut que tu saches.

Emre tourna la tête et regarda au-delà de la Rose d’Automne, en direction des bâtiments khiyanats. Puis ses yeux revinrent se poser sur Ihsan qui affichait une mine de chien battu.

— Ce que je fais, je le fais pour Çeda, pas pour vous.

Le Roi Éloquent poussa un soupir de soulagement.

— Peu m’importe pour qui tu le fais. L’important, c’est que tu le fasses.

— Dans ce cas, foutons le camp d’ici.

OceanofPDF.com