Sharakhaï T5 : La Porte vers l'au-delà

Bradley P. Beaulieu · Chapitre 2 sur 72

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Sharakhaï T5 : La Porte vers l'au-delà

Prologue

 

Sous le palais du soleil, il y avait une crypte qui avait appartenu au vivisectioniste royal, mais que Meryam shan Aldouan, reine de deux royaumes, avait réquisitionnée après avoir constaté qu’elle convenait parfaitement à ses besoins. La rampe qui la reliait au palais permettait de faire descendre et de remonter des corps sur de larges brancards munis de roues – y compris ceux des énormes golems malasaniens dont la reine avait entrepris l’étude. L’endroit était frais et humide. On y trouvait des centaines d’instruments conçus pour trancher, découper et sectionner – des outils très utiles pour conduire les expériences que la jeune femme menait sur les golems depuis la terrible attaque des forces malasaniennes, trois semaines plus tôt.

Meryam descendait le long de la rampe en pente douce. Des braseros éclairaient le passage et, devant elle, la salle aussi large qu’un petit temple luisait comme le soleil au crépuscule. Lorsqu’elle entra, elle aperçut la grande table en marbre… et son prochain sujet d’expérience : un énorme golem dont les traits figuraient ceux de Surrahdi, le Roi Fou.

Le golem inspirait un mélange de crainte et de respect, comme tous les golems malasaniens. Il était en bon état et Meryam songea que le Roi Yavuz ne s’était peut-être pas trompé en affirmant que l’examen de la créature – ou plus exactement de son cœur en cristal – leur fournirait sans doute le moyen de se débarrasser de leur plus redoutable ennemi. Car le Roi Emir n’avait pas encore renoncé à s’emparer de Sharakhaï.

Yavuz, fils de feu Kiral, le Roi des Rois, se tenait de l’autre côté de la table. Il regarda Meryam approcher et se pencher sur le ventre rond du golem sans trahir le moindre signe d’impatience. Il portait un superbe khalat ivoire et argent ainsi qu’un turban en soie blanche sur lequel était épinglée une broche ornée de perles et de diamants. Sa barbe noire était taillée à la perfection et ses ongles étaient d’une propreté immaculée. Il était monté sur le trône quand on avait appris que Kiral n’avait pas survécu à la bataille de la Lance Noire comme on l’avait d’abord pensé, mais qu’il avait été assassiné par Hamzakiir, le terrible mage de sang. Enfin, c’était ce que Meryam avait fait croire à tout le monde, car, en vérité, c’était elle qui avait tué Kiral. Hamzakiir n’était qu’un bouc émissaire.

La mort du Roi des Rois faisait suite à une longue liste de changements radicaux qui avaient eu lieu au cours des dernières années. Huit des douze Rois originaux avaient été rappelés par le seigneur de toutes choses. Azad avait été le premier, tué par le sabre d’Ahyanesh, la mère de Çeda. Puis Çeda avait assassiné Külaşan, Mesut, Onur et Beşir. Personne ne savait vraiment dans quelles circonstances Yusam était mort, mais certains indices laissaient penser qu’il avait été éliminé par un de ses supposés alliés, le Roi Ihsan. Sukru était devenu trop ambitieux et il avait été tué par la nécromancienne Anila au cours d’une étrange cérémonie destinée à rappeler le Moineau, son frère, d’entre les morts. Meryam s’était débarrassée de Kiral, et il ne restait donc plus que quatre Rois originaux : Ihsan, Husamettín, Zeheb et Cahil qui avaient tous fui Sharakhaï en plongeant leurs maisons respectives dans le chaos. Les huit trônes vacants avaient été attribués à des fils et des filles des Rois décédés – qu’on appelait les petits Rois et les petites Reines. Ce changement avait modifié en profondeur le paysage politique de Sharakhaï, consolidant le pouvoir et l’emprise de Meryam sur la cité.

De l’autre côté de la table, Yavuz fit un geste en direction du golem.

— Nous l’avons trouvé dans le port méridional, à moitié enterré.

Meryam ignora son expression un peu trop impatiente et examina la créature avec attention. Elle la caressa et sentit le sable qui se mêlait à l’argile qui couvrait les pièces en bronze. Plusieurs impacts et un large trou dans le ventre témoignaient de la violence de l’attaque en règle que les Malasaniens avaient lancée pour s’emparer de la cité, mais le torse était intact, et c’était cette partie qui intéressait Meryam.

— Je ne pensais pas qu’il était en si bon état, déclara-t-elle.

Le visage de Yavuz se détendit sous le coup du soulagement et il pointa le doigt vers la poitrine de la créature.

— Je suis sûr que le cœur est intact.

Meryam fronça les sourcils.

— Ne mettons pas la charrue avant les bœufs.

La fierté de Yavuz – si manifeste et si éclatante un instant plus tôt – s’assombrit et s’évanouit.

Tant mieux. Il n’a aucune raison d’être fier de lui.

Un mois plus tôt, il avait essayé – seul – d’extraire le cœur de l’unique golem découvert intact dans l’espoir de s’attirer les bonnes grâces de Meryam. Il avait complètement raté l’opération et brisé le précieux artefact.

La Qaimirienne avait pris les fragments dans les mains en s’efforçant de contenir sa colère.

— Pourquoi ne m’avez-vous pas appelée ? avait-elle demandé.

Yavuz était peut-être le fils de Kiral, mais il s’était tortillé en détournant les yeux.

— Je pensais vous épargner le déplacement, avait-il répondu comme un enfant avouant qu’il vient de casser le vase préféré de sa mère. Et puis, il est presque intact.

— Presque intact, il ne m’est d’aucune utilité ! (Meryam avait levé les éclats de cristal devant elle.) Je ne peux rien en tirer !

Lorsque la terrible bataille pour la prise de la cité avait pris fin, la jeune femme avait examiné des dizaines de golems. Construites avec une argile spéciale et animées par un fragment d’âme humaine, ces créatures étaient généralement chargées de protéger quelque chose ou quelqu’un. Ce n’était cependant pas le cas de celles qui s’étaient abattues sur la cité comme une tempête de sable. Celles-là avaient été des machines de guerre aux ordres du Roi Emir.

Le père d’Emir, Surrahdi le Fou, avait consacré des dizaines d’années à leur conception, arrachant des fragments de son âme pour les infuser dans des cristaux qui étaient ensuite placés dans leur poitrine. Chaque golem était autonome, mais Surrahdi ne rompait pas le contact avec eux et, au fil du temps, il avait tissé une toile gigantesque et d’une complexité incroyable entre ses créatures et lui. Il en avait construit des milliers et cela avait fini par ébranler sa santé mentale déjà défaillante.

Ce n’était pas très surprenant que les golems soient devenus fous. Leur folie était l’écho de celle de Surrahdi. Le vieil homme avait fini par prendre un couteau et se trancher la gorge, mais Meryam était convaincue qu’il pouvait encore lui être utile. Sa mort était une bénédiction, car il ne pouvait plus l’empêcher de s’emparer de son âme. Quand elle le rappellerait, il serait déjà à sa merci.

Meryam avait espéré que les cœurs en cristal lui permettraient de jeter un coup d’œil à l’intérieur de l’esprit de Surrahdi et d’apprendre certains de ses secrets, voire d’animer son corps et de s’en servir pour semer le chaos à bord du navire qui aurait le malheur de le ramener à Malasan. Elle avait accompli les rituels avec précision, mais elle n’était pas parvenue à ses fins. Et elle savait pourquoi. Les cœurs des golems étaient fêlés, brisés, incomplets, et cela l’empêchait d’établir un lien pérenne avec Surrahdi.

Mais cette fois-ci, je vais réussir, se promit-elle.

Elle observa les outils accrochés sur une plaque au-dessus de la tête du golem : des marteaux, des maillets, des pics, des piolets, des scies et un ensemble de burins en acier rutilant de différentes tailles. Elle prit un maillet et une onglette. L’expérience lui avait appris combien l’opération était délicate.

Avec l’onglette, elle traça plusieurs lignes pour matérialiser l’emplacement du cœur, puis elle plaça la pointe sur la poitrine et donna un coup avec le maillet. Un morceau d’argile se détacha. Yavuz chassa les débris et elle répéta l’opération. Ils continuèrent ainsi pendant un certain temps. Meryam frappait et Yavuz nettoyait les fragments avec une brosse en crin de cheval. Jusqu’à ce que quelque chose apparaisse. Une lueur brillante et chromatique dans l’argile terne. On aurait pu croire qu’il s’agissait de la facette d’un gros diamant, mais c’était tout autre chose. C’était un cristal. Un cristal dont la nature et les secrets étaient connus des seuls prêtres malasaniens.

Meryam ralentit la cadence. Elle travaillait avec la minutie d’un archéologue dégageant un fossile de sa gangue de pierre. Il lui fallut plus d’une heure pour arriver à ses fins : mettre le cristal à nu. Il était en forme de poire et ses facettes projetaient des reflets verts, dorés, corail et azur. Meryam le prit dans ses mains et le contempla avec une véritable fascination. Il était parfait. Et miraculeusement entier.

— Appelez Erol, dit-elle. (Le Roi Yavuz ne bougea pas, et elle poussa un interminable soupir.) Quoi encore ?

Elle n’aurait jamais employé un ton si brusque avec Kiral, mais le fils n’était pas de la même trempe que le père.

Yavuz inspira un grand coup.

— Permettez-moi de prendre la place d’Erol.

Meryam le toisa avec froideur.

— Vous ?

Yavuz hocha la tête.

— Erol est un homme de qualité, courageux… (Il montra le golem qui les séparait.) Mais il craint ces choses. Et il vous craint vous. Je m’en suis rendu compte chaque fois que nous avons tenté l’opération. Je crois que sa peur est responsable de nos échecs au même titre que les cristaux brisés. (Il montra le cœur que Meryam tenait dans ses mains.) Laissez-moi essayer. Je n’ai pas peur, moi.

Meryam fut surprise par ce brusque accès de bravoure, et puis elle remarqua que les yeux de Yavuz étaient rouges et que ses mains tremblaient. Le fils de Kiral faisait partie des fils et filles de Rois qui avaient fini par perdre patience. Un an plus tôt, l’ordre de succession au trône n’était qu’une échelle de classement sans valeur destinée à établir une hiérarchie parmi les enfants des Rois sharakhiens. Ils savaient tous qu’ils n’avaient pratiquement aucune chance de s’asseoir sur les trônes de leurs pères respectifs, pas plus aujourd’hui que quatre cents ans plus tôt. Alors bon nombre d’entre eux puisaient dans le trésor de leurs géniteurs pour se gaver de lotus noir, de vin de lumière et de produits stupéfiants qui arrivaient en masse des quatre royaumes et des terres au-delà. Yavuz avait fait partie des plus débauchés d’entre eux.

Il était toujours en quête de nouvelles extases et le sortilège de Meryam était susceptible de lui procurer un déchaînement d’émotions et de terreur qu’il se ferait ensuite une joie de décrire à ses amis. Après tout, combien d’entre eux pourraient se vanter d’avoir plongé dans l’esprit du Roi Fou de Malasan ?

Placer un Roi de Sharakhaï dans une situation dangereuse était une décision difficile à prendre, car sa mort était susceptible de provoquer une avalanche de complications. Cela dit, Yavuz n’avait pas tort. L’enthousiasme – ou le manque d’enthousiasme – était un facteur important. Et Meryam savait que ce cœur intact était sans doute sa dernière chance, sa meilleure chance d’utiliser l’âme de Surrahdi.

Elle prit sa décision. Elle contourna la table et fit tourner l’anneau de sang qu’elle portait à la main droite pour en exposer la pointe.

— Donnez-moi votre poignet.

Ses paroles résonnèrent dans la salle froide aux murs de pierre.

Yavuz s’exécuta et ses narines se dilatèrent lorsque la pointe perça sa chair. Meryam suça la plaie et avala son sang. Le pouvoir l’envahit et lui fit tourner la tête comme chaque fois. Elle le contint et le garda en réserve en attendant d’en avoir besoin.

Elle barbouilla le cristal de sang et le tendit à Yavuz.

— Portez-le à votre poitrine, près du cœur.

Yavuz obéit en le tenant à deux mains, comme s’il s’agissait d’un présent destiné aux dieux.

Meryam leva la main, traça un sigil complexe devant elle et sentit aussitôt que l’opération ne se passait pas comme les précédentes. Le lien avec Yavuz et le fragment d’âme enfoui dans le cristal était puissant. Et puis elle sentit l’âme de Surrahdi à travers Yavuz. Le Roi Fou était attiré par la terre des vivants. Attiré par sa dépouille mortelle qui gisait à bord d’un lointain vaisseau, enveloppée dans un linceul et enfermée dans un cercueil en bois. Un corps froid et desséché.

— Viens à moi, Surrahdi, appela-t-elle. J’ai besoin de toi.

Elle sentit l’âme du Roi Fou se glisser dans son corps sans vie. Elle sentit ses yeux s’ouvrir. Il déchira le linceul qui l’emprisonnait, puis poussa contre le couvercle du cercueil. Celui-ci s’ouvrit dans un craquement sourd tandis que des éclats de bois tombaient par terre. Surrahdi se redressa. Une dizaine d’autres cercueils étaient disposés autour du sien – probablement ceux des personnes de sang royal qui avaient été tuées au cours des combats entre Malasaniens, Miréens et Sharakhiens.

Une vague lumière provenant de l’extrémité de la soute attira son attention. Il aperçut un escalier menant à une porte. Une partie de lui avait envie de s’allonger et de s’abandonner au repos éternel, mais la volonté de Meryam le submergea et l’obligea à se lever. Il sortit du cercueil dans le grincement de ses membres et se dirigea vers les marches tandis que le navire roulait et tanguait. Meryam sentit qu’il voulait trouver son fils, le Roi Emir. Elle attisa cette envie et lui permit de guider ses pas vers la poupe, puis de gravir un nouvel escalier et de remonter le petit couloir conduisant à la cabine d’Emir.

Le cœur de Meryam se mit à battre comme un tambour fou quand elle entendit le Roi de Malasan. Il parlait avec quelqu’un, mais l’autre voix était trop faible pour qu’elle puisse l’identifier. Elle envisagea d’attendre, d’écouter, mais le risque d’être repérée par un marin était trop grand.

Quelques mois plus tôt, Malasan et Miréa avaient lancé leurs flottes à travers le Grand Shangazi pour être les premiers à s’emparer de Sharakhaï. Depuis, Meryam et les Rois n’avaient eu de cesse de les arrêter et de les repousser hors du désert. Aujourd’hui, elle avait enfin l’occasion de régler le problème malasanien. Elle allait obliger Surrahdi à entrer dans la cabine et à tuer son fils. Elle enverrait ainsi un message clair : la perle ambrée était à elle et ceux qui essaieraient de s’en emparer iraient nourrir la Grande Mère. Lorsque les Malasaniens auraient filé la queue entre les jambes, elle s’occuperait des Miréens. Ceux-ci ne lui résisteraient pas longtemps et, bientôt, Sharakhaï serait hors de danger. Elle pourrait alors se concentrer sur l’objectif qui lui tenait à cœur : l’extermination de Macide et des Hôtes sans Lune. Jusqu’au dernier.

Surrahdi tira une dague de cérémonie du fourreau accroché à sa ceinture dorée, puis se dirigea vers la porte en bronze ornée de gravures complexes. Ses pas résonnaient sur les planches en bois et Meryam craignit qu’on remarque sa présence, mais Emir parlait assez fort pour couvrir le bruit. Il racontait l’invasion de Sharakhaï à son mystérieux interlocuteur.

Surrahdi saisit la poignée. Le pêne grinça et la porte s’ouvrit brusquement. La cabine était magnifique et éclairée par des lanternes suspendues. Emir était assis sur une chaise matelassée devant une petite table. En face de lui se trouvait un siège vide. Le Roi tourna la tête en pensant sans doute que le visiteur qui entrait sans frapper était le capitaine ou un marin. Puis il reconnut la personne qui se tenait devant lui et un masque de pure terreur glissa sur son visage.

— Père ?

C’était le moment ou jamais. Meryam insuffla au Roi Fou une détermination implacable. Surrahdi leva sa dague et se jeta sur son fils. Il eut le temps de porter un coup vicieux avec l’arme de cérémonie, mais quelque chose surgit de la droite et le frappa avec violence. Sa maigre carcasse fut projetée contre la cloison de la cabine et sa tête heurta un bordage de la coque. Une lumière brillante envahit son champ de vision tandis qu’une douleur aussi intense qu’un feu de forge explosait dans son cœur. Il baissa les yeux et vit une longue épingle à cheveux en acier plantée dans sa poitrine. Comment était-elle arrivée là ?

Le Roi Yavuz – qui n’aurait dû être qu’un médium dépourvu de volonté – esquissa un mouvement de recul sous le coup de la surprise, de la peur et de la douleur. Ses mains se pressèrent inutilement contre sa poitrine. De toute évidence, il pensait que c’était lui qui avait été blessé par l’épingle à cheveux.

Une femme vêtue d’une robe de soie orangée de style miréen pénétra dans le champ de vision de Surrahdi. Elle semblait avoir une cinquantaine d’années, mais Meryam savait qu’elle était bien plus vieille. La reine Alansal était âgée de plusieurs siècles et elle avait consacré sa vie à rassembler d’anciens artefacts. Comme ces redoutables épingles à cheveux.

Elle tira la seconde de son chignon à moitié défait et sa chevelure de jais cascada sur ses épaules délicates.

— Ne vous avais-je pas mis en garde ? dit-elle dans un malasanien haché. Je vous ai dit qu’elle ne serait pas longue à agir.

Emir plongea son regard dans les yeux de Surrahdi et commença à comprendre.

— C’est la Reine Meryam qui est derrière ça ?

Alansal fit tourbillonner l’épingle entre ses doigts avec une habileté déconcertante.

— Il n’y a aucun doute sur ce point.

Meryam ordonna à Surrahdi de repartir à l’attaque, mais le Roi Fou ne bougea pas. Pire encore, les effets du sortilège qui le paralysait s’étaient étendus à Meryam et à Yavuz. Comme si l’épingle de la reine Alansal avait rassemblé leurs trois âmes en les transperçant.

Emir semblait nerveux et inquiet. Ses yeux allaient et venaient sans cesse entre le corps de son père et la reine Alansal.

— Est-ce qu’elle est encore présente ?

— Oui. (La reine esquissa un charmant sourire.) Elle est prisonnière.

Elle avait raison. Meryam essaya de se libérer, en vain. Pour la première fois depuis une éternité, elle se retrouvait – bien malgré elle – à la merci de quelqu’un d’autre.

Elle fit donc la seule chose qu’elle pouvait faire. Ce n’était pas une solution très agréable, mais c’était pour cette raison qu’elle utilisait des hommes comme Erol, Yavuz et Ramahd avant eux. Pour servir de boucliers. Il lui suffisait d’éliminer le conduit et elle recouvrerait sa liberté. Épingles ou pas.

Elle rassembla le pouvoir que lui avait apporté le sang du fils de Kiral et le projeta vers lui pour l’étouffer. Il comprit ce qu’elle avait l’intention de faire et lutta de toutes ses forces, mais il était comme un nourrisson essayant de repousser une lionne. Il ne fallut pas longtemps à Meryam pour paralyser son cœur. Pour arrêter sa respiration. Elle sentit la vie l’abandonner et reprit le contrôle de sa volonté.

La reine Alansal, qui venait de tirer une gemme couleur miel de sa robe, se tourna brusquement vers Surrahdi, les yeux écarquillés comme un oryx terrifié. Elle avait compris. Elle leva le bras droit et enfonça l’épingle dans le crâne du Roi Fou d’un geste rapide comme l’éclair. Meryam sentit la pointe d’acier perforer la plaque osseuse. Puis elle sentit le poing d’Alansal frapper son front. La douleur explosa et la cabine disparut dans les ténèbres.

Quand Meryam se réveilla, elle était allongée sur les dalles glacées de la crypte sous le palais du soleil. Elle avait si mal à la tête qu’elle crut que l’épingle de la reine miréenne était plantée dans son crâne. Elle se frotta le front en se demandant combien de temps elle était restée sans connaissance. Les braseros – qui brûlaient avec intensité quand elle était arrivée – ne projetaient plus qu’une vague lumière rougeâtre. Elle calcula qu’il n’avait pas dû s’écouler plus d’une heure.

Le corps du Roi Yavuz gisait un peu plus loin.

Elle se redressa et se leva en songeant que la mort du fils de Kiral aurait dû la perturber davantage. Cela allait provoquer quantité de problèmes, c’était certain. Elle allait devoir fournir des explications. Et peut-être même des excuses. Mais la disparition prématurée du petit Roi l’inquiétait bien moins que la découverte de l’alliance entre le Roi Emir et la reine Alansal. Les flottes malasanienne et miréenne avaient subi de lourdes pertes, mais les forces sharakhiennes en avaient subi tout autant. Peu de gens le savaient, mais la cité ne pourrait pas résister à une attaque lancée par une telle coalition. Pas sans le soutien de Qaimir. Pas sans le soutien de Kundhun.

Meryam plongea la main dans l’échancrure de sa robe et en tira un collier de perles rouges. À l’idée qu’elle allait peut-être tout perdre, sa poitrine se contracta douloureusement et elle embrassa le bijou avant de s’adresser à sa sœur défunte.

Qu’est-ce que je vais bien pouvoir faire, Yasmine ?

Ses craintes commençaient à cascader quand elle aperçut une lueur dans le tunnel qui menait à la crypte. Elle crut d’abord qu’un serviteur approchait, mais la lumière était trop parfaite. Et les lanternes ne projetaient pas des reflets blanc-bleu d’une telle pureté.

Elle comprit un instant plus tard et fut saisie par l’envie presque irrépressible de se précipiter vers l’autre issue de la salle. Mais à quoi cela aurait-il pu servir ? Si elle ne se trompait pas quant à l’identité de la personne qui approchait, elle ne pouvait pas lui échapper. Elle rassembla son courage et maîtrisa sa peur à grand-peine. Temporairement. Puis elle attendit en s’efforçant de rester aussi calme que possible.

La lumière gagna en intensité. Une silhouette mesurant une tête de plus que le plus grand des hommes franchit l’arche de pierre et entra dans la salle. C’était la déesse Tulathan, la sœur de Rhia la Dorée. Elle était nue et sa peau rayonnait. Ses cheveux argentés flottaient sur ses minces épaules comme ils l’auraient fait si elle avait été au fond d’un lac.

Meryam sentit les poils sur la peau de ses bras se hérisser et eut soudain l’impression que sa migraine datait de plusieurs jours, que ce n’était qu’un vague souvenir. Elle éprouva le besoin de s’agenouiller, mais y résista. La déesse n’était pas venue pour rien, après tout. Elle était venue pour lui demander quelque chose, alors la Qaimirienne inclina légèrement la tête comme si elles étaient de même rang. Le temps de cette rencontre, du moins.

Tulathan la toisa d’un air amusé avant de se promener dans la salle. Sur son passage, la lumière rouge et terne des braseros virait à l’argenté. Elle contempla la table, le golem, le corps de Yavuz étendu par terre, le cœur de cristal qu’il tenait toujours entre ses mains. Ses cheveux ondulaient derrière elle avec langueur, comme s’ils refusaient d’obéir aux lois primitives et vulgaires de ce monde. Puis elle prit la parole.

Il se passe bien des choses dans le Grand Shangazi.

Meryam s’aperçut que sa bouche était aussi sèche qu’un vieux parchemin, alors elle attendit quelques instants afin de pouvoir s’exprimer d’une voix claire et forte.

— Et ce n’est qu’un début.

Tulathan se promenait toujours dans la salle et la Qaimirienne sentit sa peau la picoter. Elle frissonna comme si c’était elle qui était nue.

Reprends-toi, Meryam. Tout va dépendre de la suite.

La déesse se pencha et murmura à son oreille.

— Les issues possibles sont innombrables.

Sa voix était une brise légère. Son souffle la chatouillait.

— Elles ne sont pas si nombreuses si on décide de s’investir, déclara Meryam. Les Fileuses du Destin récompensent les braves.

Une fois de plus, Tulathan la regarda d’un air amusé.

Les Fileuses ne récompensent personne.

— Pourquoi êtes-vous là, déesse ?

Pour t’offrir ce que ton cœur désire.

— Sharakhaï ?

Tu désires la cité ? (Les yeux de Tulathan glissèrent le long de son cou et s’arrêtèrent sur le collier de perles rouges.) Si tel est le cas, dis-le, et tu seras exaucée.

Pour la première fois depuis bien longtemps, Meryam se sentit vulnérable. Elle avait l’impression d’être redevable à la déesse et elle ne détestait rien plus que l’idée d’être esclave de son destin, de dépendre de la volonté d’un autre. Mais que pouvait-elle faire ? Tulathan proposait de lui offrir ce qu’elle voulait. Il aurait fallu être la dernière des imbéciles pour refuser.

— Non, dit Meryam. Ce n’est pas ce que je désire le plus. (La déesse sourit et attendit.) Je veux qu’on me livre Macide Ishaq’ava. Je veux le voir souffrir.

Comme il a fait souffrir ta sœur ?

— Oui. Et je veux que les Hôtes sans Lune souffrent également.

Si tel est ton désir… C’est aussi simple que de faire un vœu.

Le vent se leva et tourbillonna dans la pièce. Des traînées de sable argenté tournoyaient avec lui. Elles enveloppèrent Meryam qui eut alors l’impression d’être prisonnière de la déesse. Tulathan tendit la main, la paume vers le plafond. Meryam comprit qu’elle devait faire la même chose et elle s’exécuta. Un peu de sable se déposa au creux de sa paume.

Tulathan voulait qu’elle s’adresse aux grains qui glissaient entre ses doigts, comme le faisaient les habitants du désert quand ils demandaient des faveurs aux dieux, mais Meryam hésita…

— Que voulez-vous en échange ? lâcha-t-elle.

Un nouveau sourire dévoila les dents parfaites de la déesse.

Presque rien.

— Quoi ?

Tulathan approcha d’un pas et lui présenta les termes du marché à voix basse. Lorsque ce fut chose faite, elle recula et la lumière recula avec elle. La salle plongea dans l’obscurité. Les murs retrouvèrent leur éclat terne, leur teinte rouge sang.

Meryam contempla son poing serré et déglutit avec peine.

Elle n’avait rien fait d’aussi dangereux depuis qu’elle s’était lancée sur le chemin du pouvoir. Pas même lorsqu’elle avait négocié avec Guhldrathen. Pas même quand elle avait pris le contrôle de l’esprit de Hamzakiir. Pas même quand elle avait obligé le Roi Kiral à prendre la place du mage de sang et à s’enfoncer dans le désert pour y mourir. Pas même quand elle avait tué son père, le roi Aldouan.

Elle leva la main et toucha les perles du collier de sa sœur. Puis elle serra le poing et le porta à ses lèvres. Elle laissa les grains de sable argenté glisser entre ses doigts et murmura.

— Je vous supplie de m’apporter votre aide, Tulathan. Je vous supplie de me donner ce que vous m’avez promis.

Les grains tourbillonnèrent et tombèrent à ses pieds en dessinant une silhouette familière. La silhouette d’un certain cristal enfoui dans les entrailles de la cité.

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