Sharakhaï T5 : La Porte vers l'au-delà

Bradley P. Beaulieu · Chapitre 55 sur 72

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Sharakhaï T5 : La Porte vers l'au-delà

Chapitre 53

 

Nalamae s’accroupit devant un rideau d’adicharas et serra sa lance qu’elle tenait d’une main. Le vent du désert s’était levé. Il hurlait entre les arbres tors et soulevait des nuages de poussière et de sable autour d’elle. Mais la poussière et le sable ne gênaient pas la déesse. Elle écarta les branches, regarda au loin et aperçut une énorme hyène dont le museau court reniflait le sol. Son poil était tacheté le long des jambes et du ventre, puis virait au brun sombre, la couleur de la viande en décomposition. Surtout sur les épaules et sur le dos surmonté d’une longue crête épineuse.

La bête n’avait pas encore trouvé la piste de sa proie, mais elle se tenait tout près de l’endroit où Nalamae était passée quelques minutes plus tôt. La déesse, prudente, avait veillé à ne pas laisser de traces dans le sable, mais cette créature n’était pas une hyène ordinaire. C’était Tashaak, une des deux bêtes légendaires que Goezhen avait créées pour lui servir d’animaux de compagnie une éternité plus tôt. L’autre s’appelait Rühn. Elles traquaient Nalamae depuis qu’elle avait tué leur maître. Sans doute sur ordre des autres dieux.

Elle aurait pu les éviter, elle aurait pu s’enfuir et revenir plus tard, mais le temps pressait. Deux jours plus tôt, elle avait entamé un rituel destiné à empêcher ses frères et ses sœurs de franchir la barrière des champs en fleur. Elle devait l’achever maintenant ou tous ses efforts auraient été vains. Le sort de ce monde allait se décider avant le lever du soleil. Les autres dieux ne devaient pas atteindre Sharakhaï.

Elle contrôla sa respiration et calma les battements de son cœur, mais Tashaak sentit sa présence. La bête leva la tête et tourna ses oreilles en forme de soucoupes vers le bosquet d’adicharas où la déesse était cachée. Ses yeux noirs étincelèrent. Pendant un moment, il n’y eut pas d’autre bruit que les hurlements du vent, puis Tashaak sourit et ouvrit sa gueule, dévoilant de longs crocs jaunes conçus pour déchirer la chair. Elle jappa et gloussa – un son grave qui gagna en intensité jusqu’à ce qu’il glace Nalamae d’effroi. Dans le lointain, un cri lui répondit. Le rire terrifiant de son frère, Rühn.

Tashaak approcha en balançant sa grosse tête et en reniflant le sol. Nalamae ramassa une pincée de sable, la porta à ses lèvres et la lâcha. Emportés par le vent, les grains s’éparpillèrent en formant un voile lumineux. Tashaak s’arrêta. Elle gronda, puis poussa un bref gémissement suivi de trois aboiements brefs avant de s’éloigner. Dans le lointain, Rühn laissa échapper un long hurlement modulé exprimant colère et frustration.

Lorsque Nalamae n’entendit plus que le vent, elle émergea de sa cachette et s’enfonça dans le grand cercle d’adicharas. Elle arriva dans une modeste clairière, s’agenouilla et sortit une petite pelle avec laquelle elle creusa un trou de trois mains de profondeur dans le sol rocailleux. Lorsqu’elle eut terminé, elle tira un mouchoir de la poche accrochée à sa ceinture et le déplia. Il contenait un bout de chair ratatinée. Le huitième et dernier morceau du cœur de Goezhen. Celui qui allait lui permettre de compléter le sortilège.

Elle enterra le bout de chair dans le trou, traça un sigil sur la terre fraîchement retournée, puis l’effaça pour en tracer un nouveau. Sept fois de suite. Avec sept sigils différents. Le rituel relierait ce morceau de cœur aux sept autres et érigerait une barrière qui empêcherait les dieux de pénétrer dans ce bosquet. Cela ne durerait pas éternellement. Ses frères et ses sœurs finiraient par découvrir les morceaux de cœur et par défaire son sort, mais cela prendrait des jours, voire des semaines. Elle était donc tranquille pour la nuit.

C’était indispensable, car elle craignait que le Roi Ihsan ait raison. Il avait trouvé le bon chemin dans les carnets bleus. Pour garder une chance de sauver le désert, il fallait à tout prix empêcher les autres dieux d’intervenir. Sinon, tout serait perdu.

Alors que Nalamae se levait, elle fut envahie par une sensation de malaise qui empira rapidement. Le malaise se transforma en douleur si forte qu’elle dut quitter le bosquet d’adicharas et s’enfoncer dans le désert. Son propre sort la repoussait. C’était un effet secondaire regrettable, mais nécessaire. Elle devait garder les autres dieux à l’écart des champs en fleur, et c’était le seul moyen de vérifier que la magie opérait sur tous les êtres divins.

Elle regarda le bosquet, puis à travers le bosquet, en direction de Sharakhaï.

— Que la nuit te conduise à bon port, souffla-t-elle au vent hurlant.

Quelques instants plus tard, elle entendit des bruits de pas qui approchaient rapidement. Elle pivota et leva sa lance étincelante, mais Tashaak était déjà sur elle, la gueule béante et les yeux fous. La bête la percuta et l’envoya rouler sur le sable. Nalamae lâcha son arme, se redressa et recula tant bien que mal. Les crocs de Tashaak traversèrent son brassard et s’enfoncèrent dans son avant-bras. Rühn apparut à son tour et se jeta sur elle en grondant avant de la labourer avec ses griffes.

Nalamae le repoussa d’un coup de pied, puis roula sur le côté pour échapper à Tashaak. Elle appela sa lance et celle-ci fendit les airs comme un éclair pour venir à elle. Les deux pitres funestes se battaient avec férocité. Nalamae les tenait à l’écart, mais elle ne faisait que parer leurs attaques. Elle était toujours sur la défensive et ne parvenait pas à porter des coups efficaces.

Elle envisagea de lancer un sortilège pour s’échapper, mais elle ne pouvait pas laisser ces créatures s’en aller. Elles iraient aussitôt informer les dieux de l’endroit où elle avait enterré le dernier morceau du cœur de Goezhen. Elle pivota et abattit la hampe de son arme sur le crâne massif de Rühn, puis enfonça le fer dans l’épaule de Tashaak. Une petite victoire qu’elle paya cher : elle fut mordue une dizaine de fois aux mains, aux bras et aux jambes. Elle perdit une grève de son armure. Un coup de griffes laboura sa joue tandis qu’elle titubait. Rühn en profita pour la balayer avec une patte dont l’extrémité était aussi large qu’un fer de pelle.

Nalamae lança plusieurs sorts pour ralentir les deux bêtes, pour les affaiblir, mais leur épaisse fourrure piquante les protégeait de la magie. Rühn referma ses mâchoires sur sa cheville et elle perdit l’équilibre. Tashaak approcha en grondant et poussa une série de brefs aboiements qui désorientèrent la déesse. Chacun d’entre eux était comme un coup de couteau dans son crâne.

Elle leva sa lance pour empêcher Tashaak de l’égorger, mais celle-ci la mordit et la lui arracha des mains d’un puissant mouvement de tête.

Nalamae roula sur le côté tandis que Rühn l’attrapait par le mollet. Elle chercha son arme à tâtons et ses doigts aveugles passèrent à un cheveu de la hampe. Tashaak la mordit à l’épaule, puis visa la gorge.

Nalamae se tendit autant que possible, saisit sa lance et frappa entre les pattes postérieures de Tashaak avec l’extrémité de la hampe. Le pitre funeste poussa un jappement suraigu et recula pour éviter une nouvelle attaque. Cela fournit à la déesse le répit dont elle avait besoin. Elle fit tourner la lance et frappa Rühn à la tête. Le fer lacéra un œil et la bête bondit en arrière en glapissant.

Tashaak repassa à l’attaque, mais Nalamae était prête. Elle esquiva, puis frappa la gorge exposée. Tashaak recula en laissant échapper un gargouillis répugnant, mais la déesse bondit vers elle et lui enfonça sa lance dans la poitrine. Rühn se précipita au secours de sa sœur, mais Nalamae pivota et abattit la hampe sur le sommet de son crâne. Rühn s’arrêta, fit quelques pas maladroits, puis s’effondra sur le sable. Il essaya de se redresser, mais Nalamae brandit sa lance à deux mains, poussa un cri terrible et frappa. Le fer transperça la poitrine du pitre funeste avant de s’enfoncer profondément dans le sable.

Tashaak s’enfuyait déjà à toutes jambes. Ses gémissements et ses gargouillis se mêlaient en un son lancinant et plaintif. Nalamae libéra sa lance, fit cinq longs pas en avant et la lança de toutes ses forces. Le projectile fendit l’air comme une comète de lumière et s’enfonça dans le dos de la bête. Tashaak s’effondra et roula bruyamment sur le sol rocailleux, poussée par son élan et par l’énergie cinétique de la lance. Lorsqu’elle s’immobilisa enfin, elle haleta pendant de longues secondes, puis se figea.

Nalamae eut l’impression que le sol se mettait à tanguer. Elle comprit que c’était à cause des morsures. La salive des deux créatures contenait une substance qui se répandait dans son sang comme du poison. Elle se tourna vers Rühn et posa une main par terre. Le sol devint meuble, se transforma en sables mouvants et avala le pitre funeste. Nalamae se dirigea vers Tashaak et la fit disparaître de la même manière après avoir récupéré sa lance.

Elle aurait voulu tisser d’autres sorts pour dissimuler les deux corps – leur découverte risquait de conduire les dieux à l’endroit où elle avait enterré le fragment de cœur de Goezhen –, mais elle était au bord de l’évanouissement. Il lui restait à peine assez de force pour en lancer un dernier. Elle regarda Sharakhaï pendant un long moment, puis se changea en sable et disparut.

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