Sharakhaï T5 : La Porte vers l'au-delà

Bradley P. Beaulieu · Chapitre 45 sur 72

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Sharakhaï T5 : La Porte vers l'au-delà

Chapitre 43

 

Meryam se tenait sur le pont d’un galion royal qui fendait les dunes très loin au sud de Sharakhaï. Au-delà des trois bâtiments formant l’avant-garde, elle distinguait Mazandir qui n’était qu’une petite tache ocre sur l’horizon. Elle avait réglé le problème du duc Hektor, le seul cheval sur lequel Ramahd pouvait miser. Elle l’avait étouffé en se servant du sang que cet imbécile avait laissé sur la robe d’Amaryllis. Sa mort avait ouvert la porte à de nouvelles promesses, un peu comme à l’époque où elle avait embarqué à bord du Héron Bleu avec Ramahd. Ils étaient alors prêts à sillonner le désert pour retrouver l’assassin de Yasmine.

— Malgré tout ce que tu as fait, je regrette que tu ne sois pas là pour voir Macide jugé et châtié comme il le mérite, Ramahd.

Tandis que le galion franchissait une dune, la jeune femme contempla ses mains qui serraient le plat-bord.

Alu tout-puissant ! comment as-tu pu maigrir à ce point ?

Cette pensée lui rappela le jour où ses pouvoirs de mage s’étaient manifestés pour la première fois. Tout avait commencé quelques semaines après la libération de Yasmine. À Qaimir, il était mal vu qu’une personne de sang royal s’adonne à la magie. Son père, le roi Aldouan, l’interdisait. Il affirmait que cela risquait de fragiliser les timides relations qu’il avait tissées avec les ducs et les duchesses du royaume.

— Tu pourras accomplir ta transition et apprendre à maîtriser tes pouvoirs, lui avait-il dit un soir, mais pas davantage.

Il était cependant revenu sur sa décision quand Meryam avait sollicité et obtenu le soutien de sa mère.

— Soit ! avait-il bafouillé, mal à l’aise. Mais je ne veux pas qu’il y ait trop de gens au courant.

— Bien sûr, mon chéri, avait susurré la reine avant d’engager le meilleur mage du royaume.

L’enseignement de la jeune fille avait fort mal commencé. Têtue comme une mule, Meryam refusait d’écouter ses professeurs et n’en faisait qu’à sa tête. Elle avait cru pouvoir les plier à sa volonté, mais, après avoir perdu deux ans, elle avait enfin cédé. La simple idée de se soumettre l’horripilait, car cela lui rappelait son enlèvement et son emprisonnement dans le silo, mais elle savait qu’elle devait en passer par là si elle voulait contrôler son destin et protéger les personnes qui lui étaient chères.

Et puis, en fin de compte, c’est moi qui suis maîtresse du jeu, avait-elle songé. C’est moi qui manipule ces professeurs ennuyeux afin d’obtenir ce que je veux.

Elle avait changé d’attitude et les progrès ne s’étaient pas fait attendre. Il lui avait fallu des années de travail, mais elle était devenue une des mages les plus puissantes du royaume afin de pouvoir servir Yasmine quand elle monterait sur le trône. Elle n’en pouvait plus d’attendre. Elle n’avait jamais pardonné à son père la faiblesse dont il avait fait preuve. Quand Yasmine serait reine et qu’elle serait sa grande chancelière, rien ne pourrait les arrêter.

Peu après, Yasmine avait épousé le seigneur Ramahd Amansir et ils avaient eu une magnifique enfant, Rehann. Meryam était devenue une personne profondément cynique, mais elle adorait sa nièce. Elle avait décidé qu’elle se chargerait de son éducation tout en aidant sa mère à gouverner le royaume. Et puis la terrible nouvelle était arrivée. Le navire de Yasmine avait été attaqué dans le désert et elle avait été tuée avec des dizaines d’autres personnes. Au cours des jours suivants, de nombreux rescapés étaient morts de faim et de soif. Sa nièce, Rehann, faisait partie des victimes. On avait déjà baptisé l’affaire le massacre de la passe sanglante.

« Je ne laisserai plus personne te faire du mal », avait-elle juré à sa sœur.

— Je n’ai pas tenu ma promesse, souffla-t-elle au vent. J’ai laissé le désert te prendre.

Elle avait demandé à mener la traque des assassins. Son père avait refusé. Ramahd était le mari de Yasmine et c’était donc à lui que revenait cette tâche. Meryam était cependant parvenue à se faire accepter dans son équipe et, au fil du temps, elle avait accru son influence sur lui. Elle avait failli capturer Macide à cinq ou six reprises, mais l’immonde individu était aussi rusé que son père, le légendaire Ishaq Kirhan’ava. Il parvenait toujours à échapper aux pièges qu’elle lui tendait.

Et puis le Roi Aldouan avait pris cette décision impardonnable. Il avait ordonné à Ramahd et Meryam d’interrompre la traque alors qu’ils étaient sur le point de capturer Macide. Ils étaient rentrés à Santríon avec le mage de sang Hamzakiir et la jeune femme avait expliqué son plan à son père.

— Macide veut cet homme, avait-elle dit. Je briserai son esprit, puis je le lui donnerai. Nous nous servirons alors de lui pour détruire les Hôtes sans Lune de l’intérieur.

Aldouan avait parlé en employant ce ton qui – pensait-il – lui conférait une aura de modération et de sagesse.

— Meryam, nous avons un royaume à gouverner. J’ai besoin de toi à Qaimir.

— Je serai de retour dès que Macide Ishaq’ava aura payé pour ses crimes et que son organisation aura été détruite.

— Nous ne pouvons pas chasser des fantômes indéfiniment.

— Des fantômes ? avait-elle répété, incrédule. Vous pensez que je chasse des fantômes ?

— Yasmine est morte et enterrée. Rehann également. Laissons-les reposer en paix.

Le sang de Meryam n’avait fait qu’un tour.

— Comment pourraient-elles reposer en paix alors que leur assassin n’a pas été puni ?

— Tu as tué des dizaines et des dizaines de scarabées. Au moins trois fois plus qu’il n’y a eu de victimes dans la passe sanglante.

— Et alors ? Macide doit mourir.

— Tu as eu de nombreuses occasions de le tuer. Cela suffit, Meryam. Ramahd et toi êtes de retour à Qaimir et je ne veux pas que vous en partiez.

Elle n’avait pas insisté. Elle s’était promis de réessayer et de le faire changer d’avis. Elle n’y était pas parvenue. Et elle avait découvert pourquoi deux semaines plus tard. Les Hôtes sans Lune avaient fait une offre par l’intermédiaire d’un riche propriétaire de caravane qaimirien : ils s’engageaient à verser une certaine somme en or si Qaimir renonçait à traquer Macide. Et Aldouan avait accepté.

Ce jour-là, quelque chose s’était brisé en elle. Elle pensait depuis longtemps que son père n’était qu’un pleutre, mais elle savait désormais que c’était également un chien dont elle pouvait se servir ou se débarrasser à sa guise.

La nuit même, elle était allée le voir dans son bureau, à moitié ivre, avec une bouteille de vin. Il s’était tourné vers elle. Une pile de décrets se trouvait à portée de sa main, mais la fiole d’eau-de-vie était plus près encore.

— Meryam, avait-il lancé sur un ton enjoué. (Il avait pris le premier document de la pile et l’avait parcouru avant de le signer.) Qu’est-ce qui t’amène à cette heure ?

Meryam avait porté la bouteille à sa bouche et avait bu une longue gorgée. Le vin était vieux et si amer qu’elle avait eu du mal à l’avaler, mais la note cuivrée était particulièrement agréable.

Elle s’était penchée en avant et avait soufflé à l’oreille de son père :

— Je suis au courant.

Il avait signé un autre document.

— Tu es au courant de quoi, ma chérie ?

Elle avait esquissé un sourire de démente.

— Je suis au courant pour le coffre rempli d’or qu’on apporte à Santríon en ce moment même.

Il avait levé la tête vers elle. Son expression enjouée s’était volatilisée, mais Meryam n’en avait pas tiré tout le plaisir qu’elle espérait.

— Un coffre ?

Elle avait hoché la tête.

— Envoyé par Macide Kirhan’ava en personne.

Le roi Aldouan avait cligné des paupières à plusieurs reprises tandis que sa bouche s’ouvrait et se fermait comme celle d’une carpe.

— Meryam…

Puis ses yeux avaient glissé vers la bouteille de vin et il avait blêmi.

Quand elle voyageait dans le désert, Meryam emportait toujours une bouteille de vin contenant quelques gouttes du sang de son père. La bouteille qu’elle tenait à la main. Cela lui permettait de communiquer avec lui alors qu’ils étaient à des centaines de lieues de distance, mais cela pouvait aussi lui permettre de le contrôler, de le manipuler comme une marionnette.

— Je ne vous laisserai pas faire, avait-elle grondé. Cela suffit. Vous ne souillerez pas la mémoire de Yasmine, celle de Rehann et la mienne en traitant avec l’ennemi.

Le lendemain matin, elle avait quitté le palais de Santríon avec Ramahd et Hamzakiir pour s’installer à Viaroza, le domaine des Amansir. Pendant des jours, elle avait essayé de briser l’esprit du mage de sang, mais elle n’y était pas parvenue et sa colère avait empiré à chacun de ses échecs. Ce n’était pas Hamzakiir, ni même son père, qui la mettait en rage, c’était l’avenir du royaume. Personne – ni le roi, ni son frère Hektor, ni les autres prétendants – n’était capable de diriger le pays convenablement. Personne, sauf elle.

Quand elle était enfin parvenue à briser Hamzakiir, elle avait regagné Santríon et fait ce qui devait être fait. Elle avait obligé son père à quitter Santríon précipitamment afin que tout le monde pense qu’il était sous l’influence de Hamzakiir. Puis elle l’avait offert en sacrifice à Guhldrathen et avait envoyé Hamzakiir semer la discorde au sein des Hôtes sans Lune. Tout s’était déroulé sans accroc, mais ce n’était pas suffisant. C’était loin d’être suffisant.

Elle regarda sur bâbord et aperçut un skiff au loin, comme Rümayesh l’avait annoncé. Elle ordonna qu’on jette l’ancre et rencontra l’homme qui s’appelait Hamid. Elle eut le plus grand mal à ne pas lui trancher la gorge lorsqu’ils se retrouvèrent seuls dans la cabine du capitaine. Il avait participé à l’attaque de la passe sanglante. Il avait vu Yasmine mourir. C’était peut-être même lui qui avait tiré la flèche avant que Macide lui tranche la gorge.

Elle contint sa colère. Elle laissa l’immonde individu croire qu’il lui accordait une faveur en lui livrant Macide, l’homme qu’il avait jadis considéré comme son chef. Elle conclut les négociations et Hamid regagna son navire. Le skiff s’éloigna vers Mazandir et les galions se remirent en route.

Meryam retourna à la proue tandis que Mazandir se rapprochait. Elle porta une main à son cou pour toucher le collier de Yasmine, puis se rappela qu’elle l’avait donné à Rümayesh. Elle se sentit idiote et baissa la main pour prendre une fiole en verre dans la poche accrochée à sa ceinture.

— C’est la dernière, Yasmine. (Elle ôta le bouchon, la vida d’un trait et la lança par-dessus bord.) Aujourd’hui, Macide sera à nous. Et le plus drôle, c’est que ce sont ses camarades qui vont nous le livrer.

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