Sharakhaï T5 : La Porte vers l'au-delà
Chapitre 12
Davud et Esmeray se tenaient à l’ombre d’un portique tandis que le soleil encore brûlant descendait sur l’horizon occidental. Esmeray avait jadis été appelée « la folle » par les membres de l’Enclave. Davud et elle s’étaient associés, puis étaient tombés amoureux après avoir découvert qu’ils voulaient tous deux traduire le Roi Sukru en justice pour lui faire payer ses innombrables crimes, en particulier ceux commis contre les mages de sang. Esmeray avait ensuite perdu son pouvoir magique – brûlé par les membres du cercle intérieur de l’Enclave –, mais les deux amants étaient parvenus à rester ensemble. Ils étaient désormais recherchés par toutes les forces de la cité, y compris celles de l’Enclave et de la Reine Meryam. Ils avaient besoin de protection.
Le portique sous lequel ils se tenaient marquait l’entrée de la boutique de l’unique prêteur sur gages honnête du quartier qu’on appelait le Puits. Les colonnes cannelées qui le soutenaient étaient ébréchées et couvertes de graffitis – qui comptaient désormais davantage de symboles des gangs les plus récents que de scarabées aux ailes écartées des Hôtes sans Lune. Cela en disait long sur la situation à Sharakhaï.
— Les temps changent, remarqua Davud sur un ton pensif.
Esmeray – qui avait noué un foulard autour de ses lourdes tresses afin qu’elles se dressent vers le ciel comme les tiges d’une fougère en pot – jeta un rapide coup d’œil aux graffitis et haussa les épaules.
— Même les montagnes finissent par disparaître, Davud.
Le soleil couchant projetait de longues ombres sur la place en forme de pointe de flèche qui s’étendait devant les colonnes. À l’autre extrémité se dressait un imposant bâtiment en brique de terre, les célèbres arènes de Sharakhaï. La lumière de l’astre du jour illuminait les deux derniers étages qui faisaient songer à un vaisseau doré fendant une sombre mer d’acier.
Un rugissement monta des arènes et Davud comprit que le dernier affrontement touchait à sa fin. Quelques minutes plus tard, des centaines de spectateurs se répandirent sur la place et les échos de leurs conversations se propagèrent comme une vague dans tout le voisinage. Un groupe de jeunes alouettes des rues arriva pour faire la quête. Quelques personnes – un peu trop ivres, un peu trop naïves ou un peu trop heureuses d’avoir remporté une jolie somme – commirent l’erreur de leur lancer une poignée de khets en cuivre. Elles furent aussitôt assaillies par une véritable meute de gamins bien décidés à exploiter ces pigeons. La plupart des généreux donateurs les ignorèrent et se dirigèrent vers les salons à oud, les bars à chicha ou les bordels – des commerces parasites qui entouraient les arènes pour profiter de l’affluence.
Un groupe de jeunes garçons monta les premières marches du portique, probablement en quête d’un endroit tranquille où s’installer, mais ils s’arrêtèrent net en apercevant Davud et Esmeray dans l’ombre.
— Foutez le camp, lâcha Esmeray.
De la part d’une autre femme, ils auraient sans doute pris l’ordre pour une invitation, mais Esmeray n’était pas une femme comme les autres. Les tatouages tribaux qui ornaient ses joues et son front lui donnaient un air féroce et ses yeux brillaient d’une étincelle sauvage – d’autant plus inquiétante qu’ils étaient devenus ivoire quand sa magie avait été brûlée par l’Enclave.
Les jeunes s’éloignèrent sans insister et le couple se retrouva seul de nouveau. Tandis que la foule commençait à se disperser, un beau jeune homme avec de longs cheveux clairs attachés en queue-de-cheval sortit des arènes. Il s’appelait Tariq, et il était escorté par deux colosses qui tenaient des gourdins dans leurs énormes mains. Plusieurs personnes le saluèrent ou lui adressèrent un signe, mais il poursuivit son chemin en leur prêtant à peine attention.
Alors qu’ils approchaient, Davud émergea de l’ombre du portique.
— Tu as un instant à m’accorder, Tariq ?
Un garde fit aussitôt un pas vers lui, mais Tariq l’arrêta d’un geste.
— Davud ?
Davud esquissa un petit sourire.
— Comment vas-tu ?
Tariq le regarda d’un air intrigué, puis tourna la tête vers Esmeray qui était appuyée contre une des colonnes ébréchées comme une alouette des rues. Puis ses yeux se plissèrent comme s’il réfléchissait déjà à ce qu’on allait lui demander.
— Je croyais que tu étais mort, dit-il à Davud.
Davud secoua la tête.
— Tu n’es pas le seul.
— J’ai des affaires qui m’attendent, déclara Tariq.
Il ne fit pourtant pas mine de bouger. Cette rencontre avait piqué sa curiosité.
Davud fit un geste emphatique en direction de la foule qui occupait la place.
— Et je m’en voudrais de te retarder. Nous pouvons parler en marchant.
Un jour, des années plus tôt, Davud avait croisé le chemin de Tariq, de Hamid et d’Emre dans une allée bondée des souks. Il se dirigerait vers l’étal de pain de sa sœur avec un paquet de menthe fraîche quand Tariq – de fort mauvaise humeur – l’avait interpellé.
— Toi qui es intelligent, lui avait-il dit. Je veux que tu règles un problème pour nous. Emre affirme que les dieux contrôlent ce que nous faisons. Hamid pense que ce sont les Fileuses. Et moi, je dis que ce sont deux imbéciles et que nous sommes les seuls maîtres de notre destin. Qu’est-ce que tu en penses ?
Davud se rappelait encore avoir pensé que la question était aussi complexe qu’intéressante.
— Eh bien ! avait-il dit. Un livre que maître Amos m’a prêté explique que c’est tout autre chose.
Ce n’était qu’une entrée en matière, car il pensait qu’il s’agissait d’une véritable question. Il se trompait. Tariq voulait seulement qu’on lui donne raison.
— Le philosophe Kosmet pense que chacun de nos actes est déterminé par les actes passés et que nous ne pouvons que subir.
Le visage de Tariq avait viré au rubicond.
— Sans blague ? Eh bien ! dans ce cas, je ne suis pas responsable de ça.
Et il lui avait flanqué une gifle d’une telle violence que Davud était tombé. Son sachet s’était ouvert et la menthe s’était répandue par terre.
Tariq avait écrasé les brins de menthe dans la poussière avant de partir à grands pas. Hamid avait toisé le malheureux Davud avec un mépris évident, puis avait emboîté le pas à son camarade. Seul Emre s’était arrêté. Il l’avait aidé à se lever et à ramasser la menthe.
— Ici, tu n’es pas au collegium, Davud, avait-il murmuré. Tu dois savoir à qui tu t’adresses avant de parler.
Tariq avait peut-être oublié l’incident, mais pas Davud. Tariq avait toujours été un personnage extravagant, un vantard persuadé que tout le monde lui en voulait. Et cela n’avait fait qu’empirer lorsqu’il avait gravi les échelons de l’organisation et était devenu le bras droit d’Osman qui gérait tout un ensemble d’affaires – aussi bien légales qu’illégales – en plus des arènes. Davud avait cru qu’en le voyant il le toiserait d’un air méprisant et lui dirait d’aller se faire foutre, comme Esmeray l’avait fait avec les alouettes des rues. Il ne l’avait pas fait. Il regarda Davud pendant un long moment, puis lui adressa un hochement de tête tranquille – comme Osman devait le faire quelques années plus tôt, quand il était encore le maître des arènes. Tariq avait-il mûri ?
— Dis-moi ce que tu veux, dit-il tandis que Davud lui emboîtait le pas.
Esmeray les suivit. Les deux monstres qui faisaient office de gardes du corps fermèrent la marche.
— J’ai besoin de parler à quelqu’un.
Un éclair agacé passa dans les yeux de Tariq.
— Tu n’as pas eu beaucoup de mal à m’aborder. Qu’est-ce qui t’empêche de faire la même chose avec cette personne ?
— Eh bien ! il s’agit de quelqu’un qui travaille pour toi et je ne suis pas sûr qu’il acceptera de me rencontrer de son plein gré.
Ils traversèrent une intersection et croisèrent un groupe de gamins des deux sexes qui tapaient dans un ballon en vieux cuir desséché.
— Qui ?
— Ton médecin, Hayal.
— Qu’est-ce que tu peux bien vouloir à Hayal ?
Davud avait réfléchi à la manière dont il allait présenter les choses. Esmeray pensait que c’était une mauvaise idée de jouer la carte de la franchise, car elle ne faisait pas confiance à Tariq. Elle avait même proposé qu’on lui lance un sortilège afin de l’obliger à parler. Davud n’avait pas voulu prendre un tel risque. D’abord parce que cela attirerait sans doute l’attention de l’Enclave, mais aussi parce qu’il était primordial de contacter le mage de sang Undosu – un proche de Hayal – sans le froisser. S’il forçait Tariq ou Hayal à lui révéler ce qu’il voulait savoir, il était possible qu’Undosu l’apprendrait, et, s’il l’apprenait, les chances de le gagner à leur cause fondraient comme neige au soleil.
— Hayal vend des ingrédients alchimiques à un certain Undosu, répondit Davud. Et je voudrais le rencontrer.
Tariq s’arrêta brusquement, sans prêter attention aux gens qui le regardaient depuis le salon de thé qui se trouvait un peu plus loin dans la rue.
— Undosu…
— C’est cela.
Ses yeux glissèrent vers la main gauche de Davud et se posèrent sur l’anneau qu’il portait au pouce – un anneau muni d’une pointe avec laquelle il pouvait percer la chair et obtenir le sang dont il avait besoin.
— C’est donc vrai ? demanda-t-il à voix basse. Tu es un mage de sang ? (Davud acquiesça.) Qu’est-ce que tu veux à Undosu ?
— Un peu de protection.
Tariq opina d’un air sage, puis se remit en route, obligeant Davud à le rattraper. Ils tournèrent à une intersection et s’engagèrent dans une rue couverte par une véritable canopée de dishdashas, de châles et de voiles suspendus à des cordes tendues entre les immeubles.
— Tu sais, dit Tariq, j’aurais bien besoin des services d’un homme tel que toi. Et je pourrais te protéger en échange.
Davud jeta un coup d’œil aux deux gorilles qui les suivaient.
— Ce n’est pas le genre de travail que je peux faire.
— Tu serais surpris de découvrir l’ampleur du réseau d’Osman, Davud. Nous pourrions faire beaucoup pour toi.
— Je ne peux pas.
— Même si je t’obtiens ton rendez-vous ?
Davud réfléchit tandis qu’un groupe d’enfants hilares passaient entre Tariq, lui, Esmeray et les deux gardes du corps comme un banc de poissons entre les roseaux.
— Ce n’est pas par hasard que tu as cru que j’étais mort, Tariq, dit-il enfin. La Reine Meryam est après moi. L’Enclave également. C’est pour cette raison que je dois parler à Undosu. J’ai besoin qu’on nous protège, Esmeray et moi.
— La Reine Meryam est après toi…
— Oui.
Tariq réfléchit de nouveau.
— Eh bien ! nous en reparlerons quand cette affaire sera réglée, alors.
— Ce sera inutile.
À cet instant, l’ancien Tariq resurgit. Son visage s’assombrit et Davud crut qu’il allait céder à la colère… mais le nuage se dissipa et il haussa les épaules.
— Tu ne me reprocheras pas d’avoir essayé, hein ?
— Je ne te le reprocherai pas, non. (Ils tournèrent à une nouvelle intersection et s’engagèrent dans une rue bordée de vieux bâtiments croulants.) J’ai besoin de rencontrer Hayal, Tariq.
— Je suis un homme d’affaires, Davud. J’ai besoin de quelque chose en retour.
— À quoi tu penses ?
— À quelque chose qui ne devrait pas te poser beaucoup de difficultés, j’imagine. Je veux que tu trouves quelqu’un. (Ils passèrent devant un ancien puits – enfin, devant le puits puisque c’était ainsi que les gens du quartier l’appelaient – et arrivèrent dans une des rues les plus animées de cette partie de la cité.) Tu as peut-être entendu parler de lui. C’est mon petit cousin, Altan. Comme toi, il a suffisamment impressionné ses maîtres pour que ceux-ci le fassent entrer au collegium. Il est en deuxième année. C’est un gamin qui travaille dur et obtient d’excellents résultats. Il est promis à un avenir brillant, mais… il a disparu il y a cinq jours.
— Disparu ? Comment ça ?
— Quand on lui a dit qu’il ne s’était pas présenté en classe, sa mère est venue me voir parce qu’elle était inquiète. J’ai demandé à mes hommes de se renseigner. La nuit avant sa disparition, des filles qui buvaient un coup l’ont vu remonter l’Abreuvoir vers le nord. Il ne s’est même pas retourné pour les saluer.
— Peut-être qu’il n’avait pas envie de leur parler. Peut-être qu’il était ivre.
— Peut-être. (Tariq s’arrêta devant un escalier qui menait à une porte ornée de gravures.) Mais il n’est pas du genre à boire et les filles sont entrées au collegium en même temps que lui. Ce sont de bonnes amies.
— Et tu veux donc que je le trouve ?
— Oui. Ça réconforterait sa mère. Même si tu découvres qu’il est mort.
— Mais je ne sais même pas par où commencer !
— Tu as toujours été futé, Davud. Tu trouveras. (Il gravit les marches et les deux gardes le suivirent.) Trouve ce qui lui est arrivé et je t’arrangerai cette rencontre.
Avant que Davud ait le temps de prononcer un mot, il entra dans le bâtiment avec ses hommes et la porte claqua derrière eux.
— Nous n’avons pas besoin de lui, grogna Esmeray.
Mais le cerveau de Davud était déjà au travail. Cette disparition n’avait peut-être rien d’inquiétant. Les étudiants du collegium étaient soumis à une terrible pression et Altan avait peut-être décidé de prendre quelques jours de vacances sans en parler à personne – il ne serait pas le premier à le faire, loin de là. Mais Davud craignait que cette histoire cache quelque chose de plus sinistre. Il ne pouvait pas s’empêcher de penser à ce que Hamzakiir lui avait fait, à lui et à ses camarades. Il avait enlevé tous les élèves de la promotion du jeune homme, les avait transformés en immondes créatures appelées baudruches et les avait lancées à l’attaque de Sharakhaï pendant la Nuit des Innombrables Lames.
— Davud ?
Il croisa les yeux ivoire d’Esmeray.
— Je vais découvrir ce qui est arrivé à Altan.
— Ne fais pas l’idiot. Nous n’avons pas besoin d’Altan. Et nous n’avons pas besoin de Tariq.
— Je ne vais pas le faire pour Tariq.
Esmeray savait ce qui était arrivé aux étudiants du collegium et ce que Hamzakiir leur avait fait subir – l’enlèvement, les horribles expériences, les transformations en baudruches.
— Ce n’est pas ton combat, Davud. Tu as suffisamment de problèmes comme ça.
— Je ne me le pardonnerai jamais si je n’essaie pas de retrouver Altan. (Il lui prit la main et l’entraîna.) Je vais découvrir ce qui lui est arrivé.
OceanofPDF.com