Sharakhaï T5 : La Porte vers l'au-delà

Bradley P. Beaulieu · Chapitre 47 sur 72

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Sharakhaï T5 : La Porte vers l'au-delà

Chapitre 45

 

 

La journée de négociations avait commencé sous de mauvais auspices. Plusieurs asirim – dont Sehid-Alaz – avaient disparu au cours de la nuit et les autres refusaient de dire où ils étaient allés.

Ils rentreront quand ils rentreront.

Çeda en conçut une certaine inquiétude.

— Nous ferions peut-être mieux de demander un report de la rencontre, proposa-t-elle à Macide.

Le cheikh contempla le ciel chargé tandis que sa barbe fourchue se balançait au vent.

— Non, dit-il. Je ne veux pas rester ici plus longtemps que nécessaire. Nous rencontrerons Meryam comme prévu.

Ils partirent quelques minutes plus tard et pénétrèrent dans Mazandir par l’est. Macide marchait en tête. Shal’alara et Rasime l’encadraient, suivies par Çeda, Sümeya, Kameyl et Jenise. Puis venait un groupe d’une vingtaine d’asirim et d’une trentaine de guerriers et de Bouclières avec des shamshirs et des boucliers ronds accrochés à leurs ceintures. Bon nombre d’entre eux portaient également un arc et certains avaient des flèches avec des pointes en acier d’ébène dans leurs carquois – des projectiles capables de percer les armures et les barrières magiques.

Cette cinquantaine de personnes formait l’élite de la treizième tribu. La Reine Meryam était certainement accompagnée par une escorte équivalente rassemblant l’élite des Vierges du Sabre, des chevaliers qaimiriens et des Lances d’argent. Et plusieurs mages de sang venant de son pays, à n’en pas douter.

Les rues étaient désertes et un silence inquiétant planait dans l’air tandis qu’ils s’enfonçaient dans les rues de la ville. La Reine Meryam avait ordonné que tout le monde reste chez soi et Çeda ne vit pas âme qui vive entre le port et le centre du caravansérail – à l’exception d’un gamin aux cheveux filasse qui les regarda passer en se cachant derrière un abri à chèvres.

Et le silence inhabituel des asirim ne la rassurait en rien.

— Que se passe-t-il ? demanda-t-elle à Sedef, le plus grand des enfants de Mavra.

Il continua à marcher de son étrange démarche, voûté, les yeux rivés sur l’arène aux murs de grès qui se dressait devant eux. Il avait perdu sa langue et ne pouvait donc pas parler, mais Çeda entendit ses paroles à travers le lien qu’ils partageaient.

Ce jour pèse lourdement sur nos épaules, Çedamihn.

Comment aurait-il pu en être autrement ? Comment les asirim auraient-ils pu se réjouir de cette rencontre ? Après tout, Meryam était Reine de Sharakhaï. En quoi était-elle différente des Rois honnis ? Sehid-Alaz n’avait certainement aucune envie de croiser son chemin. Il était peut-être parti dans le désert en attendant que les négociations soient terminées. Çeda ne savait pas trop ce qui se passait, mais elle avait un sombre pressentiment.

L’arène se dressait au centre de Mazandir et seul le caravansérail rivalisait avec elle en taille. C’était une structure massive qui avait jadis servi à abriter les navires, puis qui avait été convertie en marché ouvert et en site de ventes aux enchères. Le groupe arriva sur la grande place qui s’étendait devant l’entrée, puis passa sous les hautes arches afin de pénétrer dans l’arène proprement dite. Macide ordonna à une dizaine de guerriers et à une poignée d’asirim de monter un escalier et de prendre position dans les loges les plus élevées. Les autres empruntèrent un passage en pente douce et débouchèrent à hauteur des premiers gradins.

L’arène était immense, presque aussi grande que celles de Sharakhaï. Elle dessinait un ovale le long duquel une vingtaine de rangées de sièges en pierre pouvaient accueillir cinq mille personnes.

Les guerriers et les asirim se déployèrent à proximité de l’entrée, Çeda et Sümeya suivirent Macide qui descendit l’escalier menant à l’espace central. La terre était si compacte qu’on aurait pu croire qu’un troupeau d’Akhal-Teke l’avait piétinée pendant des heures. À l’autre extrémité de l’ovale, un homme trapu portant un turban et une dishdasha émergea d’un sombre couloir et descendit les marches d’un pas tranquille. Çeda entendit un concert de murmures monter derrière elle. Elle savait pourquoi. Elle avait reconnu cette démarche arrogante si particulière. Cet homme n’était autre que Hamid. Plusieurs cicatrices récentes zébraient ses lèvres et son visage.

Macide se tourna et regarda Çeda.

— Tu savais ? demanda-t-il.

— Non, répondit-elle. Bien sûr que non.

Le cheikh se tourna vers le reste du groupe.

— Est-ce que quelqu’un savait ?

Personne ne répondit. Tout le monde semblait déconcerté. Y compris Rasime.

À l’autre bout de l’arène, Hamid s’arrêta près de la première rangée de sièges, puis sauta par-dessus le parapet et atterrit sur le sol en terre damée.

— Eh bien, Macide ! Vous avez peur de parler maintenant ?

— On ne peut pas le croire, souffla Çeda. Laissez-moi y aller à votre place.

Macide l’ignora. Il descendit les marches jusqu’au parapet en pierre qui séparait les sièges de l’arène, puis s’arrêta et toisa l’homme en qui il avait jadis eu toute confiance.

— Qu’est-ce que tu fais là, Hamid ?

Hamid écarta les bras avec emphase et avança en se pavanant comme un noble sortant de chez le tailleur.

— C’est un endroit qui en vaut un autre pour juger vos transgressions.

— Mes transgressions ?

— Les arènes peuvent servir à bien des choses, mais ce sont avant tout des lieux de jugement. Et les dieux savent que le vôtre n’a que trop attendu, Macide Ishaq’ava.

— Tu veux que je descende et que je t’affronte ? Ton statut ne te permet pas de demander un tel duel.

— Mon statut n’a aucune importance. (Hamid s’arrêta au centre de l’arène.) L’important, c’est de savoir qui est le pire traître des Hôtes sans Lune.

— Je ne suis pas un traître.

Hamid éclata de rire.

— Vous avez prêté un serment, comme nous tous. Vous avez promis que nous ferions tomber les Rois ou que nous mourrions en essayant.

— Les Hôtes n’existent plus, Hamid. Nous avons désormais des choses autrement plus importantes à gérer.

Hamid toisa le cheikh d’un air impassible avec ses paupières qui étaient toujours mi-closes.

— C’est le problème depuis que vous avez quitté Sharakhaï. Les Hôtes sont toujours là, plus vivants que jamais, Macide. Vous avez simplement choisi de l’ignorer.

— Notre objectif a toujours été de quitter la cité. Nous avons trouvé notre place dans le désert. Nous devons désormais la protéger. Pas retourner dans l’ombre.

— Qui parle de retourner dans l’ombre ? Nous voulons nous battre au grand jour ! Nous voulons broyer le souvenir des Rois, le réduire en poussière et le faire disparaître dans le sable. Et nous nous servirons de la force des tribus de l’Alliance pour cela.

« Nous », avait-il dit.

Çeda se demanda qui se cachait derrière ce « nous ». Macide devait se poser la même question, mais avant qu’il ait le temps d’ouvrir la bouche, un long hurlement monta d’un tunnel menant aux niveaux inférieurs. Le cri plaintif d’un asir. Il fut aussitôt suivi par un autre, plus aigu, comme le gémissement d’un jeune chacal. La peau de Çeda se hérissa. Ces hurlements lui étaient aussi familiers que les battements de son propre cœur. C’étaient ceux que les asirim avaient poussés au cours de Beht Ihman. Ceux qu’ils poussaient avant un bain de sang.

Et puis elle entendit des bruits de lutte. Un cri et un grognement de douleur. Une silhouette imposante entra dans l’arène. Sehid-Alaz. Il tenait Baiser de la Nuit d’une main et traînait un corps de l’autre. Par tous les dieux ! c’était Husamettín. Il était sans connaissance. Sa tête se balançait d’une épaule à l’autre. Ses membres glissaient sur la terre sèche tandis que Sehid-Alaz se dirigeait vers Hamid.

D’autres asirim apparurent. Ceux qui étaient partis avec lui dans le désert. Ils traînaient trois autres Rois : Cahil, Ihsan et Zeheb. Çeda se demanda ce qui était arrivé à Yndris et aux marins du galion. Avaient-ils été tués ?

Les asirim jetèrent les trois Rois en tas. Çeda avait cru qu’ils étaient évanouis, mais elle vit la tête d’Ihsan tourner avec lenteur. Il était le seul à être bâillonné.

— Voici les Rois de Sharakhaï ! déclara Sehid-Alaz d’une voix sinistre. Les hommes avec qui Çeda et Macide voulaient conspirer. Les alliés de la reine de Qaimir.

Les asirim hurlèrent et leurs cris se mêlèrent pour ne former qu’un. Ils tendirent le cou et frappèrent le sol. Leurs hurlements avaient quelque chose de sauvage, de rituel, et Çeda ne put s’empêcher de frissonner. Les guerriers de leur tribu, de sa tribu, échangèrent des regards confus et inquiets. À quelques exceptions près. Rasime et ses hommes, par exemple.

Ils étaient de mèche, comprit Çeda. Ils étaient tous de mèche. C’était un complot pour renverser Macide.

— Alors ? demanda Hamid. Qu’est-ce que vous en dites, ô cheikh ?

— Il est coupable, déclara Rasime depuis une rangée de sièges. C’est écrit sur son visage.

— Non ! s’écria Çeda. On ne pouvait pas faire autrement. Il y a plein de choses que vous ne comprenez pas !

— Oh ! bien sûr ! tu es plus intelligente que tout le monde, ricana Rasime. Tu nous prends pour des imbéciles. Tu crois que tu es la seule à pouvoir comprendre la grande conspiration des dieux et des hommes ? (Elle pointa le doigt vers Husamettín et s’adressa aux membres de la tribu.) C’est son père qui est là ! Elle est venue à nous en affirmant qu’elle voulait se battre pour notre cause, mais elle travaille pour les Rois. Souffle du désert ! ce n’est pas pour rien qu’elle est toujours accompagnée par deux Vierges du Sabre !

Hamid était l’image même de la suffisance et du mépris.

— Abdiquez, Macide. Abdiquez et laissez le pouvoir à ceux qui savent comment protéger la tribu.

— Les Rois ne représentent rien pour moi.

— Non ? Eh bien ! il est temps de découvrir la vérité, alors.

Il adressa un signe à Sehid-Alaz qui saisit Zeheb et le tira à l’écart des autres. Il l’attrapa par le col de sa dishdasha, le souleva et le secoua sans ménagement. Le Roi redressa mollement la tête et ouvrit les yeux. Il regarda autour de lui et observa le visage de Sehid-Alaz avec un pathétique mélange de crainte et de résignation.

— Tu as bien des crimes à te reprocher, gronda Sehid-Alaz. (Il le jeta à terre.) Que tes créateurs te jugent.

— Laissez-le ! cria Çeda.

Sehid-Alaz l’ignora et Baiser de la Nuit vrombit lorsqu’il la leva vers le ciel. Zeheb se roula en boule. Sehid-Alaz abattit l’arme à deux mains et décapita le Roi. La tête roula sur le sol en terre dans une explosion de sang. Le corps s’affaissa, tressauta comme une marionnette macabre pendant quelques instants, puis se figea – au grand soulagement de Çeda.

Hamid pointa le doigt vers la jeune femme et esquissa un large sourire.

— Vous l’avez entendue ? « Laissez-le », a-t-elle dit ! Elle est de leur côté. Elle les vénère. Elle travaille pour eux. Elle leur communique nos plans depuis le jour où elle nous a rejoints.

— C’est faux ! Tout ce que j’ai fait, je l’ai fait pour protéger la tribu et les asirim. (Elle fit un geste en direction des Rois.) Y compris ceci. Sharakhaï est en danger. Nous sommes en danger. Je vous en prie, vous devez m’écouter.

— Elle ne raconte que des mensonges ! répliqua Hamid d’une voix tonnante. Et son oncle, qui s’est autoproclamé cheikh de la treizième tribu, est son complice !

— Tu veux être celui qui tient la barre, Hamid ? (Macide sauta dans l’arène, se redressa et avança en dégainant ses deux shamshirs.) Si tu veux ma place, il va falloir que tu viennes la chercher.

Hamid tira son sabre, mais ne bougea pas.

— Et maintenant, vous voulez m’affronter ? (Il secoua la tête.) Il est trop tard, Macide.

Çeda vit quelque chose bouger derrière Macide. Un guerrier qui faisait partie de son escorte fit un grand geste et un filet de guerre attaché à une corde se déploya dans les airs.

— Attention ! cria-t-elle.

Mais le filet s’étendait déjà au-dessus des sièges, au-dessus de l’arène. Il s’abattit sur Macide et, dès qu’il l’eut enveloppé, le guerrier – un homme de Rasime – tira sur la corde. Les bords du filet se rassemblèrent et Macide perdit l’équilibre.

Çeda bondit dans l’arène en sifflant Libérez les prisonniers à l’adresse de Sümeya, Kameyl et Jenise. Elle avait à peine atterri qu’elle entendit des claquements de lames derrière elle.

— Pour Macide ! lança Shal’alara avant de croiser le fer avec l’homme aux larges épaules qui se tenait entre elle et Rasime.

D’autres la rejoignirent, et, bientôt, ce fut le chaos le plus complet. Des sabres s’entrechoquèrent. Des cris de surprise et de rage retentirent tandis que les hommes et les femmes de la treizième tribu se battaient entre eux. Les asirim, eux, reculèrent. Ils ne semblaient pas avoir l’intention d’intervenir, pas plus d’un côté que de l’autre.

Çeda aurait voulu aider les loyalistes, mais le Roi Ihsan était en danger. Sehid-Alaz l’avait attrapé par une cheville et l’entraînait à l’écart des autres Rois. La jeune femme avait du mal à l’accepter, mais Ihsan était trop important pour qu’elle l’abandonne à son sort. Elle entrevit Sümeya, Kameyl et Jenise qui interceptaient des guerriers se dirigeant vers Macide, puis elle s’élança vers le Roi Éloquent.

Sehid-Alaz le lâcha et leva Baiser de la Nuit pour lui trancher la tête.

— Sehid-Alaz ! cria Çeda.

Le Roi des asirim se figea et ses yeux jaunis se tournèrent vers la jeune femme qui courait vers lui. Çeda bondit dans les airs et lui porta un terrible coup de pied à la poitrine. Sehid-Alaz abattit néanmoins son sabre, mais le coup manquait de puissance et la lame ne laissa qu’une vilaine estafilade sur l’épaule d’Ihsan. Celui-ci ne se réveilla pas pour autant et Çeda se demanda s’il le ferait un jour.

Dans les gradins, la bataille fratricide s’intensifia tandis que Çeda et Sehid-Alaz échangeaient une première série de coups. L’asir était d’une force phénoménale, mais ses attaques étaient lentes et maladroites. La jeune femme n’avait guère de mal à les esquiver et à les bloquer avec son sabre ou son bouclier. Il la regarda avec des yeux de plus en plus fous, puis leva une main. Le sol explosa sous les pieds de Çeda et elle fut projetée vers le ciel. Le monde tourbillonna autour d’elle et elle atterrit lourdement. Sa tête heurta le sol et ses poumons se vidèrent d’un coup.

Des étoiles dansèrent devant ses yeux. Elle crut voir Sümeya et Kameyl la dépasser et engager le combat avec Sehid-Alaz. Elle se redressa tant bien que mal, se mit à genoux et toussa avant de se rendre compte qu’elle avait perdu Fille du Fleuve et son bouclier.

Le Roi des asirim rugit, assena un coup de poing à Sümeya et frappa Kameyl avec Baiser de la Nuit. Kameyl para l’attaque avec son sabre, mais chancela sous la violence du coup. Débarrassé des deux Vierges, Sehid-Alaz pivota et se dirigea vers Çeda. La jeune femme voulut se lever, mais il la frappa du pied et elle s’effondra en arrière.

— Arrêtez, souffla Çeda tandis qu’il se dressait devant elle. Je vous en prie, écoutez-moi !

Il ne l’écouta pas. Il s’était abandonné à la rage. Il allait la tuer comme il avait tué Zeheb.

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