Sharakhaï T5 : La Porte vers l'au-delà
Chapitre premier
Çeda se laissait porter par le flot des passants traversant les souks. Les allées étaient bondées. D’innombrables personnes la bousculaient, marchandaient et bavardaient comme si la cité n’avait pas été le théâtre d’une terrible bataille cinq mois plus tôt.
Le rendez-vous auquel elle se rendait était particulièrement dangereux, mais elle souriait sous son voile. Elle portait une robe usée jusqu’à la trame et un turban aubergine ceignait sa tête. Un vieux shamshir fatigué était accroché à sa ceinture. C’était une tenue plus que misérable, mais elle avait l’impression d’être une reine. Ce n’était qu’en arrivant à Sharakhaï qu’elle s’était rendu compte à quel point la cité lui avait manqué.
Sümeya, l’ancienne Première Gardienne des Vierges du Sabre, marchait à ses côtés. Elle portait un turban avec un voile qui lui couvrait le visage. Sa robe bleu nuit était étrangement longue et l’ourlet était effiloché. Le tissu était parsemé de grains de sable après qu’elle avait arpenté les rues de la ville.
— Où devons-nous la rencontrer ?
Kameyl marchait devant ses deux camarades, formant l’avant-garde de leur petite unité. Çeda pointa le doigt vers la haute silhouette de l’arche en fer à cheval qui marquait l’entrée du marché aux épices.
— Juste après l’arche.
Le dernier membre du groupe, une Bouclière du nom de Jenise, les suivait à quelques étals de distance. Elle portait un caftan avec une ceinture et ses cheveux châtains coupés à hauteur d’épaule ondulaient au gré de la brise. C’était la première fois qu’elle venait à Sharakhaï et cela se voyait. Ses yeux vert et or étaient toujours en mouvement et elle tressaillait lorsque quelqu’un la frôlait.
Les quatre femmes pénétrèrent dans le marché aux épices et le brouhaha des marchandages se fit plus intense. Çeda se tourna pour vérifier qu’elles n’étaient pas suivies – par des Lances d’argent, des Vierges du Sabre déguisées ou une Crécerelle, une guerrière d’élite des Rois. Sümeya l’avait assurée que Nayyan – la Reine Nayyan, la personne avec qui elles avaient rendez-vous – respecterait sa parole et écouterait ce qu’elles avaient à dire. Nayyan avait accepté de venir escortée de trois Vierges du Sabre seulement et promis que, quelle que dût être l’issue de la discussion, Sümeya et ses camarades ne seraient pas arrêtées. C’était risqué, mais Sümeya faisait confiance à Nayyan et Çeda faisait confiance à Sümeya. Une sourde angoisse envahit cependant la jeune femme tandis qu’elle approchait du point de rencontre.
Pendant des années, Nayyan s’était fait passer pour son père, le Roi Azad, mais cette comédie était terminée. Elle était sortie de l’ombre de son géniteur et s’était présentée comme son successeur légitime. Et c’était bien pour cela que Çeda était inquiète. Comme la Maison des Rois était désormais aux mains de jeunes monarques et d’une Reine qaimirienne avide de pouvoir, Nayyan avait grand besoin de se faire remarquer. Et quel meilleur moyen de se faire remarquer qu’en capturant la Louve Blanche et Sümeya, l’ancienne Première Gardienne qui avait trahi les Rois ?
Quelques étals plus loin, Çeda aperçut Mala, une enfant de onze ans avec de longs cheveux châtains bouclés et rassemblés en une queue-de-cheval approximative. Plusieurs mèches tombaient sur son visage, accentuant ainsi son expression furieuse et méfiante.
— Salut, Mala.
Mala jeta un coup d’œil à la foule des clients.
— Ne m’appelle pas par mon nom ! cracha-t-elle. Tu devrais quand même savoir ça !
Çeda la regarda, puis remarqua une adolescente un peu plus âgée qui se tenait non loin et qui les observait. Encore plus loin, deux autres alouettes des rues – toujours des filles – les surveillaient également.
Dans les quartiers ouest de Sharakhaï, les enfants se rassemblaient souvent en bandes, par choix ou par nécessité, car la vie n’était pas facile dans les taudis de la cité. Pour être acceptés officiellement, ils devaient chercher querelle à une personne choisie au hasard et la frapper avec un couteau, un rituel baptisé « prise du surin ». Mala n’avait que onze ans, mais il était clair qu’elle avait déjà passé cette épreuve. Elle semblait plus dure que jadis, plus capable de se protéger et de protéger ceux qui étaient désormais sa famille. Çeda aurait voulu lui poser des questions à propos de ses techniques de combat et échanger quelques coups comme par le passé, mais ce n’était plus possible. Elle était devenue une étrangère aux yeux de l’enfant.
— Est-ce que vous l’avez suivie ?
Mala haussa le menton.
— L’argent d’abord.
Çeda envisagea de refuser, puis remarqua l’intensité avec laquelle l’enfant la regardait. Mala n’avait pas le choix. Elle devait montrer qu’elle était capable de gérer ce genre de situation. La jeune femme tira six pièces de sa bourse – la somme convenue –, mais s’arrêta avant de les poser dans la paume de la fillette. Cette affaire n’avait rien d’une plaisanterie. Les alouettes avaient très bien pu les vendre aux Lances d’argent.
— Est-ce que tes camarades savent qui je suis ? demanda-t-elle à voix basse. (Mala secoua la tête.) Tu en es sûre ?
— Elles ne le savent pas.
— Est-ce qu’elles savent que je t’ai demandé de surveiller la Reine Nayyan ?
Mala secoua la tête de nouveau.
— Je leur ai raconté que tu étais une riche bourgeoise furibarde contre sa sœur pour une histoire d’héritage.
Çeda l’observa en réfléchissant soigneusement aux paroles qu’elle venait d’entendre. Elle n’y trouva rien de suspect.
— Tiens, dit-elle en lui donnant l’argent. Maintenant, raconte-moi ce que tu as appris.
— Elle est arrivée par l’entrée orientale et s’est dirigée droit vers le salon de thé. Trois femmes l’accompagnaient. Elle poirote depuis une demi-heure. Personne d’autre ne la surveille.
— Et les Lances d’argent ? Il n’y en a pas plus que d’habitude ? Pas de types louches qui traînent dans les allées ?
— Non. Et je surveille le coin depuis ce matin.
— Bien, dit Çeda. (Elle poursuivit d’une voix encore plus basse.) Prends bien soin de toi, Mala.
L’enfant esquissa un rapide sourire et Çeda retrouva l’ancienne Mala.
— Toi aussi, dit-elle.
Puis elle disparut.
La fillette n’avait pas menti. Près du centre du marché aux épices se trouvait un salon de thé. Une femme était assise à une table devant deux chaises vides. Elle était vêtue d’une robe couleur rouille qui devait valoir très cher, mais pas trop cher. Trois femmes se tenaient à différents coins de la salle. Elles portaient des niqabs tribaux et les voiles qui dissimulaient leurs visages étaient parsemés d’une cascade de vieilles pièces et de perles de corail. Elles portaient également des robes amples qui formaient toutes un pli le long d’une cuisse. Des sabres d’ébène, à n’en pas douter. Prêts à être dégainés.
Alors que Jenise et Kameyl prenaient position près du comptoir entouré de sacs de thé aromatique ouverts, Çeda suivit Sümeya. Celle-ci contourna la table de Nayyan et… s’arrêta net. Çeda se demanda pourquoi, puis elle comprit lorsqu’elle arriva à la hauteur de sa camarade. Nayyan tenait un bébé au creux des bras.
— Tu as une enfant, lâcha Sümeya qui semblait aussi lointaine que la mer Australe.
Nayyan était une femme d’une quarantaine d’étés, une femme d’une beauté stupéfiante. Ses minces sourcils s’arquèrent au-dessus de ses yeux pétillants tandis qu’elle observait Sümeya. Elle avait des lèvres sensuelles, une fossette au menton et des joues rebondies qui soulignaient les vagues que formaient ses cheveux défaits. Sa robe était plissée à hauteur de la poitrine afin de permettre à l’enfant de téter pendant que sa mère tapotait ses fesses emmaillotées.
Les yeux de Nayyan étaient rivés à ceux de sa fille comme si rien d’autre ne l’intéressait, mais ses paroles démontrèrent clairement que ce n’était pas le cas.
— Quand tu m’as demandé de venir ici, tu as oublié de mentionner que tu inviterais la fille de l’assassin de mon père à s’asseoir à ma table.
Sümeya tira une chaise et s’assit.
— Nayyan, ce n’est pas…
— Je devrais ordonner qu’on lui tranche la gorge. Ici même.
— Je t’ai dit que nous voulions parler des asirim, de la treizième tribu et des choses que Çeda a découvertes dans le désert et dans les montagnes. Est-ce qu’il y a quelqu’un de plus qualifié qu’elle pour le faire ?
— Ne prends pas ce ton désinvolte avec moi, Sümeya. (Nayyan caressa le duvet couleur pêche sur la tête de l’enfant.) Cela ne te fait pas honneur.
— Sümeya n’a rien à se reprocher, intervint Çeda. C’est moi qui l’ai convaincue de me laisser venir.
— La Sümeya que je connais ne se serait pas laissé convaincre. Par personne.
— Peut-être que vous la connaissez moins bien que moi.
Nayyan daigna enfin tourner la tête vers Çeda. Ses yeux étaient affûtés comme des rasoirs.
— Je la connais mille fois mieux que tu ne la connaîtras jamais, scarabée.
À cet instant, l’enfant s’agita, lâcha le sein de sa mère et commença à pleurer. Çeda remarqua qu’il avait des yeux de couleurs différentes. Un marron et un noisette. Nayyan se pinça le mamelon et le frotta contre les lèvres du bébé. Celui-ci le reprit dans la bouche, se tortilla une dernière fois et se remit à téter. Il était clair que Nayyan l’avait sorti de son palais bien gardé dans le seul dessein de le montrer à Sümeya. Et Çeda avait gâché ce moment.
Quand Sümeya comprit que Nayyan n’avait pas vraiment l’intention de faire trancher la gorge de Çeda – pas tout de suite, du moins –, elle adressa un geste au marchand de thé et commanda deux tasses.
— Comment s’appelle-t-elle ? demanda-t-elle tandis qu’on la servait.
Elle avait posé la question sur un ton presque désinvolte, et Çeda comprit à quel point cela révélait son intérêt.
À sa grande surprise, Nayyan baissa aussitôt sa garde et esquissa un large sourire.
— Ransaneh Nayyan’ala, héritière du Trône des Épines.
Sümeya échangea un regard avec Çeda tandis que le brouhaha du marché les enveloppait. Nayyan avait donné son nom à sa fille, ce qui signifiait qu’elle se considérait comme son unique parent. Le seul digne d’intérêt, du moins.
— Ça n’a pas dérangé son père que tu la baptises ainsi ? demanda Sümeya.
— Son père n’était pas là pour assister à sa naissance… (Les yeux de Nayyan s’embrasèrent.) Et il ne s’est pas intéressé suffisamment à elle pour demander que son nom prime le mien. (Elle déposa un baiser sur la tête de Ransaneh.) Maintenant, dis-moi pourquoi tu es venue. Je n’ai pas envie de côtoyer cette traîtresse plus longtemps que nécessaire.
Sümeya contempla Ransaneh d’un air triste, comme si elle n’avait pas entendu les paroles de Nayyan. Comme si la présence de l’enfant avait anéanti un espoir qu’elle nourrissait en secret. Çeda connaissait les sentiments de l’ancienne Première Gardienne pour Nayyan, mais elle n’avait pas imaginé qu’ils étaient si profonds.
— Elle est magnifique, dit Sümeya avec une pointe de mélancolie.
Le regard de Nayyan se fit méfiant, comme si elle craignait que le compliment cache quelque chose, puis il s’adoucit.
— Pourquoi m’as-tu demandé de venir ici, Meya ?
— Parce que Sharakhaï est en danger.
Nayyan laissa échapper un grognement.
— Je t’écoute.
— Ce sont les dieux. Ils jouent à un étrange petit jeu avec nous. Depuis quatre cents ans. Comment les vaincre si nous refusons de reconnaître que nous y jouons également ? Comment déplacer nos pièces si on nous cache les règles ?
— Et comment crois-tu que je puisse t’aider ?
— Dans les montagnes, il s’est passé quelque chose dont peu de gens ont entendu parler en dehors des membres de la treizième tribu. Tu sais que le Roi Beşir a lancé une attaque contre la treizième tribu. Tu sais qu’il a échoué. Tu sais que c’est la déesse Yerinde qui est à l’origine de cette attaque. Elle voulait que Nalamae meure. (Sümeya se pencha vers Nayyan.) Yerinde est parvenue à ses fins, mais elle l’a payé de sa vie.
Nayyan ricana.
— Yerinde ne peut pas mourir.
— Elle a été tuée par Baiser de la Nuit, un sabre fabriqué par Goezhen en personne.
Nayyan cessa aussitôt de rire.
— Qui l’a tuée ?
— Çeda.
Depuis le début de la conversation, Nayyan s’était efforcée d’ignorer Çeda, mais à cet instant, elle tourna la tête vers elle et la toisa comme un juge toise une catin des quartiers occidentaux qu’il s’apprête à interroger.
— Elle a tué Yerinde ?
— Oui, lâcha Çeda. Elle a tué Yerinde.
— Yerinde est morte, se dépêcha de poursuivre Sümeya. J’ai vu son corps de mes yeux. Nalamae est morte, elle aussi, mais elle reviendra. Peut-être est-elle déjà revenue, d’ailleurs. Comme elle l’a fait à maintes reprises depuis Beht Ihman.
— Il faudrait savoir. Elle va revenir ou elle est déjà revenue ?
— Nous l’ignorons, répondit Çeda. Nous fouillons le désert depuis la bataille dans les montagnes.
Les narines de Nayyan frémirent.
— Des personnes qui te sont infiniment supérieures sont en train de parler, gueuse.
— Des personnes sages écouteraient ce que j’ai à dire. L’objet de nos recherches n’est rien d’autre qu’un moyen d’arrêter les dieux.
— Les arrêter ? Pour les empêcher de faire quoi ?
— Nous l’ignorons. Mais je sais cela : Ihsan cherche la même chose. Il veut trouver la solution de l’énigme. Il veut découvrir ce qu’ils manigancent. Il me l’a dit dans le désert.
— Eh bien ! (Nayyan écarta Ransaneh de son sein et rajusta les plis de sa magnifique robe.) Plus le temps passe, plus je pense qu’Ihsan n’est qu’un imbécile.
— Ce n’est pas le cas, dit Çeda. Il avait raison quand il affirmait que les dieux traquaient Nalamae. Et il a eu raison de m’épargner quand il avait l’occasion de me tuer. Nalamae reviendra et, quand elle sera de retour, nous devrons la retrouver. Ne serait-ce que pour avoir une chance de découvrir ce que les dieux manigancent.
Nayyan appuya la tête de l’enfant contre sa poitrine et lui tapota le dos.
— Dans ce cas, qu’est-ce que vous faites là ? Vous devriez la chercher.
— Nous l’avons fait.
Ransaneh s’agita, puis gémit. On l’entendait à peine au milieu du brouhaha du marché. Nayyan ouvrit la bouche pour dire quelque chose, mais Sümeya ne lui en laissa pas le temps.
— Avant de mourir, le Roi Yusam a dit à Çeda qu’il l’avait vue. Elle était agenouillée devant son bassin. Elle observait quelque chose dans ses profondeurs. Une vision qui semblait la fasciner.
— Et alors ? lâcha Nayyan sur un ton tranchant.
— Çeda n’a jamais fait cela. (Sümeya échangea un regard avec sa camarade.) Nous pensons que c’est le moment de le faire. Nous pensons qu’elle peut trouver Nalamae en se servant du bassin.
— Nous…
Nayyan regarda Sümeya d’une tout autre manière.
Elle l’aime encore, comprit Çeda.
Sümeya rompit le silence.
— Nous avons besoin de le faire, Nayyan. Pour le salut de la cité. Nous devons trouver Nalamae.
— Il m’a fallu des années pour arriver là où je suis, Sümeya. Et je me battrai jusqu’à mon dernier souffler pour y rester. J’ai commis de nombreuses erreurs en chemin. J’ai appris de dures leçons à mes dépens. (Elle serra le bébé contre elle et se leva.) C’est à moi de décider ce qui est bon pour la cité, pas à toi. (Elle regarda Çeda.) Et encore moins à toi.
Elle se tourna pour partir, mais Çeda se leva et lui saisit le poignet. Nayyan écarquilla les yeux et les femmes qui la surveillaient approchèrent aussitôt. Elles s’arrêtèrent lorsque Çeda lâcha prise et que leur maîtresse leur fit signe de reculer.
— Ce n’est pas pour moi, dit Çeda. Ce n’est pas pour Sümeya non plus. Ce n’est même pas pour vous. Chacune de nous vit sa vie et pourrait s’en contenter. (Ses yeux se posèrent sur le délicat bagage que Nayyan tenait dans les bras.) C’est pour elle.
Nayyan la regarda comme si elle n’avait jamais entendu quelque chose d’aussi stupide et semblait prête à la gifler pour la punir. Elle serra Ransaneh un peu plus fort, pivota et s’éloigna à grands pas. Une Vierge du Sabre la devança pour lui ménager un chemin à travers la foule. Les deux autres surveillèrent Çeda et Sümeya pendant quelques secondes avant d’emboîter le pas à leur reine.
— Tu avais raison, dit Çeda en baissant la tête. Je n’aurais pas dû venir.
— Alors ? grogna Kameyl qui les avait rejointes avec Jenise.
Sümeya secoua la tête.
Kameyl porta brusquement la main à la poignée de son shamshir. Une Vierge du Sabre avait fait demi-tour et approchait d’un pas rapide.
— Revenez ici demain, déclara-t-elle. À la même heure. Je vous donnerai de nouvelles instructions.
Elle pivota, s’éloigna et disparut au milieu de la foule tandis qu’une immense vague de soulagement balayait Çeda.
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