Sharakhaï T5 : La Porte vers l'au-delà

Bradley P. Beaulieu · Chapitre 22 sur 72

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Sharakhaï T5 : La Porte vers l'au-delà

Chapitre 20

 

Ihsan et les autres Rois estimèrent qu’il devenait trop dangereux de rester à proximité de Baük. Ils levèrent les voiles et mirent le cap sur une bande de collines rocheuses au nord. Ils naviguèrent pendant trois jours, puis jetèrent l’ancre et établirent leur camp près d’une source alimentant un petit cours qui allait se perdre dans le désert. Le lendemain matin, Cahil conduisit Ihsan dans la cale de la goélette et lui montra une table munie de lanières. Il s’agissait d’une table d’opération, mais en la voyant, le Roi Éloquent songea aussitôt aux effroyables chevalets de torture que Cahil avait installés dans son palais du mont Tauriyat.

Le Roi Confesseur se dirigea vers une sorte de coffre.

— Assieds-toi, dit-il en soulevant le couvercle avec la pointe du pied.

Ihsan obéit. Cahil se pencha sur le meuble, y puisa une bouteille d’arac et la tendit au Roi Éloquent.

— Bois.

Ihsan la prit et tira le bouchon qui sortit avec un bruit sonore. Cahil se tourna vers le coffre et y préleva un écarteur buccal en acier ainsi qu’une sacoche en cuir. Il posa l’écarteur sur la table, puis ouvrit la sacoche qui contenait des scalpels, des scies, des tenailles et une inquiétante collection d’aiguilles rutilantes. En voyant cela, Ihsan avala une longue gorgée d’arac, puis une autre.

Il voulut en boire une troisième, mais Cahil lui arracha la bouteille des mains.

— Sable et pierre ! notre réserve d’arac est limitée et les opérations vont prendre un certain temps. (Il posa la bouteille sur la table.) Tu as les élixirs ?

Ihsan lui tendit cinq flasques en métal, chacune remplie de la fabuleuse potion que le Roi Azad avait mise au point avant sa mort. C’étaient les dernières du stock que Nayyan lui avait apporté quand il s’était réfugié dans les champs en fleur avec les carnets bleus de Yusam.

Cahil les observa.

— Tu es sûr que tu n’en as pas d’autres ?

Mais si, bien sûr. J’en ai plein les cales d’un galion. (Ihsan poussa un long soupir.) Un galion qui devrait arriver d’un jour à l’autre.

Cahil grimaça.

— Cinq ne suffiront pas.

Il faudra bien que cela suffise.

— Et qu’est-ce que tu en sais ?

Cahil contempla les flasques d’un air dubitatif, comme s’il pensait à tout ce qui s’était passé depuis que le Roi Azad avait préparé ces élixirs. Puis il sentit le regard d’Ihsan se poser sur lui et haussa le menton en direction de la table avec un grognement méprisant.

— Allonge-toi.

Il faut vraiment que tu m’attaches les mains ?

Ihsan considérait désormais ses mains comme son unique passerelle vers le monde extérieur et, s’il en perdait l’usage – ne serait-ce que pour un bref moment –, il se sentirait encore plus impuissant et vulnérable.

Cahil le regarda en écarquillant légèrement les yeux.

— Si tu veux vraiment que je pratique cette opération, oui ! Je ne tiens pas à ce que tu foutes tout en l’air parce que tu es incapable de te contrôler. Et crois-moi, tu ne seras pas capable de te contrôler.

Déterminé à récupérer sa langue à tout prix, Ihsan s’allongea et Cahil serra les lanières en cuir autour de son front, de son cou, de ses poignets, de sa taille et, enfin, de ses chevilles. Le Roi Confesseur affichait une expression blasée, mais ses yeux s’éclairèrent tandis qu’il entravait Ihsan. Et ils étincelèrent lorsqu’il installa l’écarteur pour lui maintenir la bouche ouverte.

Une fois les préparatifs terminés, le Roi Confesseur prit une longue paire de pinces et un scalpel rutilant.

— J’ouvre la cicatrice. J’applique l’élixir. Nous attendons et puis nous recommençons. Ça suffira pour la première opération.

Il parlait avec détachement, comme s’il était indifférent aux douleurs qu’il allait infliger, mais son sourire de vilain garnement indiquait clairement que ce n’était pas le cas.

— Si tu sais comment j’ai soigné Gallan, tu sais également qu’il a fallu cinq mois et des centaines d’applications pour faire repousser sa jambe. Pour ta langue, je pense que trois semaines suffiront. À raison de deux séances par jour.

Ihsan respirait tant bien que mal par le nez. Il avait l’impression qu’il allait étouffer. Des torrents de salive envahissaient sa bouche, l’obligeant sans cesse à déglutir.

— Prêt ? demanda Cahil.

Ihsan laissa échapper un son qu’un homme sain d’esprit aurait eu le plus grand mal à interpréter comme une affirmation, mais Cahil n’était pas un homme sain d’esprit. Il saisit le moignon de langue avec les pinces et plongea le scalpel dans la bouche béante de son patient.

Ihsan sentit un tiraillement et eut l’impression qu’on dévidait un fil enfoui à l’intérieur du moignon. Puis la douleur le submergea. Intense. Aveuglante. Cahil n’avait pas menti. Le Roi Éloquent se débattit et tira sur les lanières. Des spasmes le traversèrent de part en part. Des larmes coulèrent sur son visage et ses tempes. Des gouttes de sueur roulèrent sur son crâne. La souffrance empira. Encore et encore. Ihsan gémit tandis que le goût et l’odeur du sang envahissaient sa gorge et ses narines.

— Cesse de bouger ou je vais verser l’élixir à côté, grogna Cahil.

Au prix d’un effort surhumain, Ihsan réussit à reprendre le contrôle de son corps. Cahil en profita pour glisser une boule de gaze dans sa bouche et la pressa contre le moignon pour arrêter l’hémorragie. Lorsque ce fut chose faite, il prit une pipette à poire et fit couler un peu d’élixir luisant sur la plaie. Ihsan compta cinq gouttes. Cahil se redressa et attendit que le produit fasse effet. Et il fit effet. Ihsan sentit la douleur s’estomper comme s’il s’était brûlé la langue en buvant une gorgée de thé trop chaud.

— Prêt à recommencer ? demanda Cahil.

Ihsan ne l’était pas, non. Il laissa échapper le même borborygme que précédemment et Cahil se remit au travail. La douleur fut encore plus intense, mais le Roi Éloquent contracta ses muscles en songeant que plus vite Cahil opérerait, plus vite il appliquerait l’élixir sur la plaie. Il avait deviné que le Roi Confesseur se délecterait de sa souffrance, mais il n’avait pas imaginé à quel point il se sentirait impuissant, attaché sur la table, puis soumis au plaisir pervers de son bourreau.

Cahil glissa enfin la boule de gaze dans sa bouche et fit couler quelques gouttes d’élixir sur la plaie. La douleur reflua avec la lenteur d’un coucher de soleil et se transforma en vague élancement – sauf quand Ihsan commettrait l’erreur de bouger son moignon de langue. Un profond découragement l’envahit à l’idée qu’il venait à peine de faire les premiers pas vers le sommet d’une montagne de souffrance.

Au moins, le traitement a commencé. Cette torture te semblera bien insignifiante si tu guéris.

Cahil le détacha, puis nettoya ses outils avec soin.

— J’espère que ça va réussir, dit-il tandis qu’Ihsan se dirigeait vers l’escalier menant au pont.

Ihsan s’arrêta à mi-chemin des marches.

Vraiment ?

— Dans ton intérêt, pas dans le mien. (Il frotta le scalpel avec un coton imbibé d’alcool.) Je le pense vraiment. Si le traitement échoue, je ne vois pas en quoi tu pourrais nous être utile.

L’âge te rend de moins en moins subtil, Cahil.

Le Roi Confesseur éclata de rire.

— Le temps de la subtilité est passé, Ihsan. (Il brandit son scalpel.) Husamettín m’en voudra peut-être, mais si tu n’arrives pas à tirer Zeheb de son état de stupeur, c’est en travers de ta gorge que je glisserai cet instrument.

Je suis très content de mon sourire, répliqua Ihsan. Je n’ai nul besoin d’un autre.

Cahil ricana. Ihsan monta sur le pont.

Les jours s’enchaînaient, Cahil appliquait son « traitement » et Ihsan récupérait peu à peu. Malgré les élixirs, le Roi Éloquent était épuisé. Il avait l’impression de passer son temps à dormir entre les opérations. Il avait si mal qu’il arrivait à peine à manger et n’avalait rien d’autre que du bouillon, de l’eau et le verre d’arac que lui offrait Cahil avant chaque intervention. Au bout d’une semaine, il avait perdu beaucoup de poids et il songea qu’il allait bientôt ressembler à un sac d’os. Comme Zeheb.

Mais le traitement donnait des résultats. Le lendemain de la première séance, il avait senti que le moignon commençait déjà à pousser. Après sept jours, il avait récupéré près de la moitié de ce qu’on lui avait arraché.

Mais Cahil ne s’était pas trompé : la réserve d’élixir fondait comme neige au soleil. Il avait déjà utilisé quatre fioles et la cinquième ne suffirait pas à terminer le traitement.

Tu n’en as pas d’autres ? demanda-t-il au Roi Confesseur alors qu’il abordait la deuxième semaine de soins.

Cahil ricana avec force.

— Non, Ihsan. Je n’en ai pas d’autres et, si j’en avais, je ne te les donnerais certainement pas.

Husamettín affirma qu’il n’en avait pas davantage et Ihsan le crut. Si le Roi des Lames en avait eu et n’avait pas eu l’intention de lui en donner, il l’aurait dit. C’était un homme intransigeant et il ne prenait jamais la peine de mentir pour ménager quelqu’un.

Ihsan avait donc un problème. Il possédait d’autres élixirs, mais ceux que Cahil et Husamettín connaissaient. Il ne s’agissait pas d’originaux élaborés par Azad avant que la mère de Çeda, Ahyanesh, l’assassine, mais de copies que Nayyan et Ihsan avaient confectionnées en secret tandis qu’ils complotaient pour s’emparer de Sharakhaï.

Il serait dangereux de révéler leur existence, mais Ihsan n’avait pas le choix. C’était ça ou partir et continuer le traitement seul. Et s’il partait, il n’arriverait jamais à briser la malédiction de Zeheb, à trouver Nalamae et à sauver Sharakhaï. Et jamais Cahil ne le lui pardonnerait.

— Qu’est-ce que c’est que ça ? demanda le Roi Confesseur quand Ihsan lui donna six autres fioles.

Des élixirs. Ils m’ont coûté tout ce qu’il me restait. Ils ont été préparés par les sorcières des montagnes de Kundhun.

Cahil déboucha une des fioles, la renifla et grimaça en sentant l’odeur âcre.

— Et tu veux que je m’en serve pour soigner ta langue ?

Ihsan hocha la tête. Mieux valait en dire le moins possible.

Il devint cependant difficile de se taire lorsqu’elles s’avérèrent aussi efficaces que celles d’Azad. Au cours de la troisième semaine de traitement, Cahil commença à se montrer soupçonneux.

— Nous avons tous fait un long chemin depuis que nous avons quitté Sharakhaï, dit-il un soir, assis près du feu. Nous avons parcouru des centaines de lieues et voilà que tu sors des élixirs plus précieux que tout l’or du désert de ta poche. Comme ça.

Zeheb, qui était assis en tailleur, laissa échapper un vague bruit de gorge. Yndris resta silencieuse, mais son expression indiquait clairement qu’elle ne croyait pas un mot qu’Ihsan signait avec rapidité.

Husamettín semblait encore plus renfrogné que d’habitude avec sa cicatrice sur le front. La marque du traître.

— Alors ? poursuivit Cahil. Raconte-nous ce qui s’est passé.

J’ai fait ce que vous avez tous fait, signa Ihsan. J’ai commencé à chercher des produits de remplacement dès la mort d’Azad.

— Et tu as attendu qu’on nous chasse de Sharakhaï et que nous nous retrouvions au milieu du désert pour aller les chercher ?

Il y a quelques mois, on m’a raconté qu’on fabriquait des élixirs à Ganahil. Je voulais aller vérifier en personne, bien entendu, mais il y avait toujours quelque chose à faire à Sharakhaï.

Husamettín attisa le feu à l’aide d’un petit bâton et des flammèches s’envolèrent comme des constellations dans un ciel sans lune.

— Pourquoi est-ce que tu ne nous en as pas parlé ?

Aucun d’entre vous ne s’est jamais donné la peine de m’informer des rumeurs qu’il pouvait entendre, dieux merci ! Nous aurions passé notre temps à nous occuper de choses sans intérêt. Je n’avais aucune raison de vous en parler tant que je ne savais pas si ces élixirs étaient efficaces ou non.

— C’est un sacré coup de chance, intervint Yndris. Vous trouvez un remède au moment où vous en avez le plus besoin.

Ihsan ne mordit pas à l’hameçon.

En effet, signa-t-il avec calme.

— Et vous allez bien entendu les partager avec nous, insista la guerrière.

Ihsan inclina la tête avec emphase.

Il n’en restera sans doute que deux quand Cahil aura terminé de me soigner. Je serai ravi de les offrir à notre joyeuse coalition.

Husamettín, qui attisait toujours le feu, se redressa et regarda Ihsan droit dans les yeux.

— Et ta langue ?

Ma langue ?

Husamettín se renfrogna un peu plus.

— Tu peux t’en servir ? Est-ce que tu as recouvré ton pouvoir ?

Au cours des jours précédents, Ihsan avait essayé de parler à plusieurs reprises. L’exercice était douloureux, mais les sons qu’il produisait étaient de plus en plus intelligibles.

Ça revient doucement, signa-t-il.

Il s’efforça de prononcer ces mêmes mots, mais seul un mélange confus de voyelles et de consonnes sifflantes émergea de sa gorge.

Cahil lui adressa son regard de bourreau. Il avait toujours été convaincu qu’Ihsan se contrefichait de Zeheb et de Sharakhaï, qu’il cherchait seulement à récupérer son pouvoir. Le Roi Confesseur ne pleurerait pas si le traitement échouait. Il serait même ravi de mettre à exécution la menace qu’il avait évoquée dans la cale du navire. « Si le traitement échoue, je ne vois pas en quoi tu pourrais nous être utile. »

Ihsan se garda bien de révéler qu’il avait déjà essayé à plusieurs reprises d’imposer sa volonté à Zeheb.

— Réveille-toi ! avait-il lancé alors qu’il était seul avec le Roi des Murmures.

Le résultat ressemblait davantage à : « Lève-toi. » Et Zeheb n’avait pas réagi.

Il avait continué à faire des progrès et sa prononciation était devenue plus claire, mais il avait toujours l’impression d’avoir un morceau de plomb dans la bouche et il craignait que son pouvoir ait définitivement disparu quand Surrahdi lui avait tranché la langue.

Après trois horribles semaines de traitement, Cahil déclara qu’il avait rempli sa tâche. Ihsan était d’accord avec lui. Il était impossible de faire mieux.

— Le reste est entre les mains des Fileuses du Destin, lâcha le Roi Confesseur.

La nuit suivante, Ihsan s’assit sur le sable près du feu de camp et se tourna vers Zeheb. Les autres l’observèrent.

— Réveille-toi ! lança Ihsan.

Il parlait comme parlent les sourds, mais ses paroles étaient compréhensibles.

Et il était déterminé. Dans le passé, il avait toujours senti son pouvoir se manifester. Assis près du feu, il se concentra. Il se concentra de toutes ses forces, mais il était incapable de dire s’il se passait quelque chose. Par pur miracle, il repéra le puits d’énergie qui était en lui, mais il semblait obstrué. Aucun flux n’en sortait pour envelopper Zeheb.

— Réveille-toi, Zeheb, répéta-t-il avec lenteur. Domine les murmures. Contiens-les comme tu le faisais jadis.

Zeheb contemplait les flammes comme s’il n’avait rien entendu. Ihsan poursuivit ses efforts pendant une trentaine de minutes, mais quand le Roi des Murmures se mit à marmonner, il comprit qu’il avait échoué.

Nous réessaierons demain, signa-t-il.

Il ne voulait pas parler. Sa langue le faisait horriblement souffrir.

Le visage de Husamettín était indéchiffrable. Yndris avait fini par se lasser et était partie se coucher. Cahil se tenait un peu plus loin. Il se curait les ongles avec la pointe d’un couteau étincelant et regardait Ihsan avec une joie mauvaise qu’il ne cherchait même pas à dissimuler.

Le lendemain, Ihsan se leva de bonne heure. Comme d’habitude, Zeheb avait dormi près du feu. Il était assis et contemplait les cendres froides comme s’il y cherchait un moyen de retrouver la raison.

— Réveille-toi, Zeheb. Contiens les murmures.

Une fois de plus, rien ne se passa. Une fois de plus, il comprit qu’il avait échoué. Les murailles de la folie de Zeheb demeuraient imprenables.

— Suis le cap, souffla soudain le Roi des Murmures. Plus loin. Plus loin dans le désert.

Il répétait les paroles d’un autre. Ihsan se fichait de savoir qui. Cette réaction montrait que Zeheb était ailleurs et qu’il n’entendait donc pas ses ordres. Et même s’il les entendait, qui pouvait dire s’il était en mesure de s’arracher à sa folie et de contenir les murmures ?

— Ignore-les, Zeheb. Reviens à nous. Reviens à toi.

— Cap au nord. Cap au nord. Au nord. Au nord.

Les autres se levèrent et Ihsan interrompit son entretien privé avec Zeheb. Il essaya de le reprendre tout au long de la journée, mais le Roi des Murmures se contenta de sourire comme s’il avait trouvé une assiette de son plat préféré en se promenant au milieu du désert. Alors que le crépuscule approchait, Ihsan vit Cahil parler à Husamettín à voix basse. Dès qu’ils remarquèrent qu’il les observait, les deux hommes se turent et s’éloignèrent entre les dunes en marchant côte à côte.

— Nous voulons les carnets bleus, déclara Husamettín à leur retour.

Ihsan les regarda en comprenant que c’était le début de la fin. S’il refusait, Cahil le torturerait pour le faire parler, puis le tuerait. S’il acceptait, il était fort probable qu’ils se débarrasseraient quand même de lui. Il avait une chance de rester en vie tant qu’il ne leur donnait pas les carnets, mais ensuite, rien ne les empêcherait de le rendre au désert.

Quelques jours plus tôt, il aurait peut-être cédé à la demande de Husamettín. Il aurait peut-être cherché à gagner du temps pour réfléchir et imaginer un moyen de se tirer de ce mauvais pas. Mais aujourd’hui, il était certain que, s’ils abandonnaient leurs recherches pour aller récupérer les carnets, ils perdraient toute chance de trouver Nalamae. Et ils perdraient Sharakhaï par la même occasion.

— Ils sont en sécurité, dit-il en articulant avec soin. Je les ai cachés.

Il réprima une vague de colère en entendant combien sa voix était déformée. Il se sentait ridicule, insignifiant, vulnérable.

Yndris approcha et s’arrêta derrière lui. Près du feu, Zeheb avait repris son babil.

— Nos récents efforts n’ont servi à rien, déclara Husamettín. J’ai besoin de preuves attestant que le chemin que nous suivons est bien celui que Yusam a vu dans ses visions.

— Je vous ai donné des preuves.

Ihsan ne put réprimer une grimace tandis qu’il parlait. Il s’interrompit, laissa la douleur refluer et reprit la parole sur un rythme plus lent.

— Retourner en arrière nous ferait perdre des semaines, et retourner à Sharakhaï plus encore. Je ne suis pas sûr que nous puissions nous offrir un tel luxe.

Les mâchoires de Husamettín se contractèrent.

— Tu aurais dû les emporter avec toi, Ihsan.

— Peut-être, mais je ne l’ai pas fait. Et je ne peux pas remonter le temps.

C’était un défi, rien de moins. Il les forçait à faire un choix.

Husamettín posa une main sur le pommeau de son sabre.

— Où sont-ils ?

Les murmures de Zeheb gagnèrent en intensité. Cela arrivait souvent quand l’atmosphère se tendait.

— Allez, allez. Vite.

Cahil jeta un coup d’œil dans sa direction, une main posée sur le manche du marteau d’armes que les dieux lui avaient donné.

Ihsan se leva, les mains en l’air.

— Il me faut juste un peu plus de temps avec Zeheb. Quelques jours.

Husamettín dégaina son arme d’un geste rapide. Cahil l’imita. Yndris également.

— Nous n’avons plus de temps à t’offrir, déclara le Roi des Lames. Comme tu l’as dit tout à l’heure, il y a toujours quelque chose à faire. Maintenant, dis-moi où tu as caché les carnets ou je te rends au désert. Ici et tout de suite.

— Je ne dirai rien. Et je te conseille de te calmer avant que…

Husamettín avança.

Ihsan recula. Puis essaya de projeter tout son pouvoir dans le mot qu’il lança.

— Arrête !

Sans résultat. Husamettín leva son grand sabre à deux mains et le ramena en arrière.

Le coup ne vint jamais, car à cet instant Zeheb se mit à parler.

— Oui, oui. Derrière la goélette. Ils sont autour du feu.

Husamettín pivota et scruta les ténèbres.

— Attention ! cria-t-il avant de se précipiter dans l’obscurité. L’ennemi nous a retrouvés !

À peine avait-il lancé son avertissement qu’un trait de lumière orange monta dans la nuit et s’abattit sur leur navire. Un bruit de poterie brisée retentit, suivi par le rugissement des flammes qui se répandirent sur le pont du Meunier Rebelle. Des langues jaune et orangé se dressèrent vers le ciel, puis léchèrent la bôme du mât et la voile qui y était accrochée. Quelques instants plus tard, un deuxième projectile incendiaire s’écrasa à la proue du navire.

Des silhouettes émergèrent des ténèbres et se précipitèrent vers le camp comme un vol de corbeaux assassins. Des guerriers. Ils étaient une dizaine. Non, une vingtaine. La plupart d’entre eux portaient les boucliers en forme de feuille des soldats kundhanais.

— Arrêtez ! cria Ihsan en se concentrant pour invoquer son pouvoir et le projeter dans sa voix.

Son ordre couvrit à peine le bruit de la bataille. Husamettín, Cahil et Yndris s’efforçaient de repousser les assaillants armés de gourdins et de khépesh.

Plusieurs guerriers contournèrent la zone de l’affrontement et se précipitèrent vers Ihsan qui se tenait près du feu. Le Roi Éloquent s’aperçut qu’il s’agissait de mercenaires. Les mercenaires chargés de protéger Zeheb et sa famille.

Il recula et tira son poignard, mais il n’avait pas la moindre chance contre de tels adversaires.

— Arrêtez ! cria-t-il de nouveau.

Ils ne s’arrêtèrent pas et Ihsan pivota sur les talons pour s’enfuir vers le navire. Le pont était en flammes, mais, s’il parvenait à atteindre la passerelle, l’ennemi ne pourrait l’attaquer qu’à un ou deux de front. Malheureusement, ses adversaires devinèrent ses intentions. Ils le dépassèrent sans mal et lui coupèrent le chemin.

L’incendie continuait à se propager. Ihsan frappa le guerrier le plus proche, mais celui-ci para sans difficulté et contre-attaqua avec son gourdin. Un coup terrible. Le Roi Éloquent réussit à l’amortir, mais pas à l’arrêter complètement. L’extrémité arrondie de l’arme le frappa à la tête et il recula en titubant avant de s’effondrer. Il roula aussitôt sur le côté pour éviter une nouvelle attaque qui souleva une gerbe de sable.

Le guerrier poussa un cri terrifiant et brandit son gourdin. Ihsan leva les mains dans le pathétique espoir de se protéger, mais comment aurait-il pu bloquer un tel coup ?

— Stop !

Il hurla à pleins poumons, projetant toute son énergie dans ce mot, dans cet ordre.

Et par tous les dieux ! le blocage vola en éclats. Une vague d’énergie pure le submergea. Le guerrier se figea, son arme au-dessus de la tête, le souffle court. Il regarda Ihsan avec des yeux brillants de terreur. Il le regarda se lever. Il le regarda tendre le bras et lui trancher la gorge.

Le sang – presque aussi noir que les ténèbres – coula sur sa poitrine nue. Son regard se voila et il s’effondra sur le sable avec un bruit sourd. Ihsan se dirigea vers les trois autres soldats statufiés et leur fit subir le même sort. Puis il pivota et se précipita vers le champ de bataille. Tout le monde était pétrifié. Husamettín, Cahil, Yndris et les guerriers kundhanais qui les entouraient. Ihsan n’avait pas précisé à qui il s’adressait quand il avait hurlé et son pouvoir avait affecté tout le monde.

La lumière des flammes dansait sur leurs traits tandis qu’ils le regardaient. Yndris était terrifiée. Cahil méprisant. Husamettín plongé dans de sombres pensées, comme si, malgré son impuissance, il se demandait quel sort Ihsan leur réservait et ce qu’il était en mesure de faire pour se protéger.

Tu ne peux rien faire du tout.

Ihsan envisagea de se débarrasser de ses trois compagnons – plus rien ne l’empêchait de regagner Sharakhaï en la seule compagnie de Zeheb maintenant –, mais cette idée ne fit que traverser son esprit. Il avait fait un long chemin dans le seul dessein d’éliminer la menace qui pesait sur Sharakhaï et il l’éliminerait. Cette attaque avait au moins eu le mérite de lui faire découvrir qu’il pouvait contrôler les autres Rois si le besoin s’en faisait sentir. Et le besoin s’en ferait certainement sentir, tôt ou tard.

Il se dépêcha de trancher la gorge des Kundhanais, puis se tourna vers ses compagnons.

— Vous êtes libres, déclara-t-il d’une voix qui était encore maladroite.

Husamettín, Cahil et Yndris retrouvèrent lentement l’usage de leurs membres. Ils s’étirèrent, firent rouler leur tête sur leurs épaules et bâillèrent comme des chacals après une sieste.

Puis Cahil se tourna vers le feu de camp.

— Où est Zeheb ?

Ihsan se tourna à son tour. Il avait cru que les guerriers chercheraient à les éliminer avant de s’intéresser au Roi des Murmures. Apparemment, il s’était trompé.

Zeheb avait disparu.

Ils se précipitèrent vers la goélette et attrapèrent des seaux remplis de poudre antifeu qu’ils jetèrent sur les flammes. L’incendie fut vite maîtrisé, mais la voile principale et trois voiles de misaine étaient en lambeaux.

Yndris – qui était partie à la recherche de Zeheb – revint un peu plus tard.

— J’ai vu un ketch qui faisait route vers l’est, raconta-t-elle lorsqu’ils furent rassemblés autour du feu de camp.

Cahil écumait de rage.

— Par le grand désert ! comment ont-ils fait pour nous trouver ?

Ce fut à ce moment qu’Ihsan comprit.

— Je l’ai libéré, dit-il avec sa langue de plomb.

— Quoi ? demanda Cahil.

— L’autre jour. (Ihsan fit un geste en direction du tapis sur lequel Zeheb avait l’habitude de s’asseoir.) Je l’ai libéré. C’est lui qui a appelé les mercenaires et les a guidés jusqu’ici.

— Ils n’auraient jamais pu arriver si vite, protesta Yndris.

Le visage barbu de Husamettín s’assombrit.

— Ils étaient déjà dans les environs. Ils nous cherchaient. Zeheb n’a eu qu’à leur montrer le reste du chemin.

— Putains de dieux ! explosa Cahil en donnant un coup de pied dans une bûche enflammée.

La bûche tournoya en projetant un tourbillon de flammèches et disparut dans les ténèbres. Le Roi Confesseur leva le pied comme s’il s’apprêtait à recommencer, se figea et porta une main à sa poitrine. La peur déforma son visage. La peur des gens confrontés à une mort imminente.

Puis il reprit la parole d’une voix étrangement calme.

— Et maintenant ? demanda-t-il. Qu’est-ce qu’on va faire ? Est-ce que tes foutus carnets te l’ont raconté ?

— Oui, mentit Ihsan. (Les carnets ne révélaient rien à ce sujet, mais Zeheb ne pouvait avoir qu’une seule destination.) Un passage te décrit toi et Husamettín marchant dans les rues de Sharakhaï à la recherche de Nalamae.

Cahil se figea de nouveau, surpris par cette réponse à laquelle il ne s’attendait pas. Son regard glissa vers Husamettín.

Le Roi des Lames haussa les épaules.

— Nous serions retournés à Sharakhaï tôt ou tard.

Cahil se tourna vers la goélette.

— Dans ce cas, réparons ces putains de voiles avant de pourrir dans ce maudit désert !

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