Sharakhaï T5 : La Porte vers l'au-delà
Chapitre 22
Les jours passaient dans le silo. Meryam et Yasmine faisaient leurs besoins dans un coin, puis couvraient leurs excréments avec de la terre mêlée de quelques grains de blé. Cela n’empêchait pas les odeurs de se répandre.
On leur apportait à manger régulièrement, mais un peu moins chaque fois.
— Nous avons faim, répétait Yasmine lorsque les geôliers arrivaient avec une carafe d’eau et du pain accompagné de saucisses ou de fromage.
— Si vous vouliez manger à votre faim, il fallait empêcher votre père de donner nos terres à un connard de noble du Nord pour qu’il y fasse pousser ses putains de vignes. Ce n’était pourtant pas l’espace qui manquait.
— C’est cela que vous voulez ? Récupérer vos terres ?
— Ce serait un bon début. Mais ce que je voudrais avant tout, c’est récupérer mon frère. Le frère que les hommes de votre père ont tué parce qu’il protestait contre l’annexion à Valdejas. Et son fils qui a été pendu quand il a présenté ses doléances à l’alcalde de la ville. Mais je crois bien que je peux faire une croix dessus, hein ? Ce qu’on veut, petite, c’est de l’or. Juste de l’or.
Le lendemain, l’homme maigre revint les voir.
— Votre père veut qu’on lui prouve que vous êtes bien nos prisonnières. Il a demandé votre sang. (Il gifla Yasmine d’un puissant revers de main.) Je m’en voudrais de le décevoir.
Il tendit une paire de mouchoirs blancs et propres à Yasmine, puis haussa le menton en direction de Meryam.
— Essuie ton sang sur le premier sans faire d’histoires et je te laisserai te débrouiller pour récupérer celui de ta sœur. Fais-moi chier, et je te garantis que j’en ferai couler nettement plus que pour toi.
Meryam comprit que les mouchoirs seraient envoyés au mage royal qui vérifierait que le sang était bien le leur, mais on l’avait toujours mise en garde contre ce genre de pratique. À Qaimir, il était dangereux de donner son sang. Elle n’avait cependant pas le choix. Yasmine prit les mouchoirs, essuya sa bouche avec le premier, puis se tourna vers sa sœur et lui tendit le second.
— Mords-toi les lèvres, Meryam.
Confrontée au visage sévère de Yasmine et à la mine patibulaire de leur geôlier, Meryam obéit en grimaçant avant de baisser sa lèvre inférieure du bout du doigt. Sa sœur pressa un mouchoir sur la plaie, puis rendit les deux à leur geôlier.
— Merci mille fois, dit l’homme avant d’esquisser un sourire mauvais et de sortir.
Lorsque la nuit tomba, Yasmine ôta sa robe, son jupon en satin et sa camisole en lin. Avant que Meryam ait le temps de lui demander ce qu’elle faisait, elle renfila la robe, puis déchira le jupon et la camisole en bandes. Elle tressa ensuite une corde en alternant les bandes de satin et de lin afin de la rendre aussi solide que possible.
— Je vais avoir besoin des tiens également, dit-elle à Meryam.
Meryam comprit et se déshabilla avant d’aider sa sœur à déchirer les vêtements. Sans ses dessous, sa robe était un peu trop grande et la démangeait. La jeune fille eut alors l’impression d’être encore plus impuissante, encore plus inutile. D’être une vilaine poupée que personne ne voulait et que tout le monde aurait bientôt oubliée.
Yasmine tressa les bandes de tissu pendant un long moment. Meryam s’attendait à chaque instant à ce que les deux hommes entrent dans le silo, découvrent ce qu’elles faisaient et les battent comme plâtre. Ils ne vinrent pas et Yasmine continua à travailler jusqu’à ce que la corde soit assez épaisse pour supporter son poids. Elle essaya ensuite de la faire passer par-dessus une poutre qui soutenait le toit conique, mais elle dut s’y prendre à plusieurs fois, car la tâche était plus difficile qu’elle en avait l’air. Lorsque ce fut chose faite, elle rassembla les deux extrémités de la corde et grimpa en s’aidant des pieds.
Meryam retint à grand-peine un cri de joie quand sa sœur glissa la tête par le trou du mur de pierre. Alu tout-puissant ! Elle allait s’échapper. Elle allait s’échapper et la libérer ! Malheureusement, les épaules de sa sœur étaient plus larges que le diamètre du trou et, malgré tous ses efforts, la jeune fille ne réussit pas à passer. C’était sans espoir. Même Meryam s’en rendit compte.
Yasmine se laissa glisser le long de la corde.
— Tu es plus menue que moi. C’est toi qui vas y aller.
Meryam secoua la tête avec tant d’énergie que ses joues tremblèrent.
— Je ne peux pas !
— Il le faut.
Meryam ne voulait pas décevoir sa sœur, mais elle était incapable de faire une chose pareille. Incapable. Elle ne réussirait jamais à grimper là-haut. Elle tomberait. Ou ses hanches se coinceraient dans le trou et elle se retrouverait bloquée. C’était de la folie pure.
Et puis elle croisa le regard de sa sœur. Depuis leur capture, Yasmine avait fait preuve de courage – un courage dont Meryam commençait à peine à mesurer l’étendue –, mais, à la lueur des quelques rayons de lune qui pénétraient par le trou, la jeune fille vit que ses yeux brillaient de terreur. Yasmine avait peur. Très peur.
— Tu peux y arriver, Meryam.
— Je ne saurais même pas où aller.
— Tu faisais quoi pendant qu’on nous conduisait ici ? Le chariot a emprunté une route au sud de Santríon. Il s’agissait sans doute de celle qui longe l’orée méridionale de la forêt royale en direction de Maracal. Au centre de Maracal, elle se sépare en deux. La première avec un pont en pierre, la seconde avec un pont en bois. Le chariot a pris celle avec le pont en bois et il a roulé pendant deux heures le long du fleuve. On entendait le bruit de l’eau, tu te souviens ? Et puis il a pris un chemin en terre en direction du nord. Nous sommes tout près d’Oreño, Meryam. Il te suffit de retourner au fleuve et de le suivre jusqu’à la maison.
Eh bien voyons !
Yasmine serra les mains de sa sœur.
— Tu dois au moins essayer. Tiens, prends ça. Ça te portera chance.
Elle ôta son collier et le glissa autour du cou de sa sœur. Meryam ne se sentit pas particulièrement plus chanceuse, mais la peur de Yasmine lui donnait du courage. Elle hocha la tête, prit la corde à deux mains et commença à grimper. L’ennui, c’était qu’elle avait rarement pratiqué cet exercice. Contrairement à Yasmine et Indio. Elle glissa à plusieurs reprises et, quand elle arriva enfin au quart de la hauteur, ses bras la brûlaient et elle était hors d’haleine.
— Serre la corde avec tes chevilles, Meryam.
— C’est ce que je fais !
— Non, sûrement pas. Serre plus fort. Et sers-toi de tes cuisses.
Elle essaya, mais elle avait l’impression de glisser sur la moitié de la distance qu’elle venait de parcourir chaque fois qu’elle s’arrêtait.
— Je n’y arriverai jamais !
— Mais si, tu y arriveras ! Tu y es presque !
Meryam leva la tête. Le trou semblait aussi inatteignable que le ciel, mais, dès qu’elle fermait les yeux, elle revoyait le regard terrifié de sa sœur. Elle cessa de penser à Yasmine. Elle cessa de penser à la distance à parcourir et à ses forces déclinantes. Elle inspira un grand coup et se concentra sur le trou par lequel pénétrait une lumière argentée. Puis elle essaya de nouveau.
Ses bras tremblaient et elle progressa avec lenteur. Elle arriva à mi-hauteur de la corde, aux trois quarts. Et puis elle leva la tête et aperçut une forêt tapissée de lumière de lune et de copeaux argentés à travers le trou. Elle tendit une main frémissante et saisit le rebord inférieur. Elle était presque libre, mais l’orifice était ridiculement étroit. Jamais elle ne passerait…
Sa main glissa sur la corde. Elle lâcha le rebord en pierre et tomba en hurlant et en tourbillonnant dans l’air.
Elle s’écrasa par terre et ses poumons se vidèrent.
Yasmine se jeta à genoux.
— Oh, dieux ! Oh, dieux !
Malgré sa panique, Meryam entendit une porte s’ouvrir, puis des pas approcher à l’extérieur. Une lumière jaune et tremblante éclaira le trou et le sommet du mur.
Tandis qu’elle inspirait longuement et bruyamment, Yasmine saisit une extrémité de la corde et tira avec force. La tresse de tissu siffla contre la poutre, puis tomba en se tortillant et s’abattit sur le crâne et les épaules de Yasmine. Alors que Meryam était secouée par une quinte de toux, sa sœur rassembla la corde, la cacha derrière elle et posa la tête de Meryam sur ses genoux.
— Pleure, souffla-t-elle d’une voix dure.
Quelques secondes plus tard, la porte du silo s’ouvrit. L’homme trapu tendit une lanterne devant lui, puis entra.
La lumière enveloppa les deux jeunes filles.
— Qu’est-ce qui se passe ?
— Elle pleure dans son sommeil, répondit Yasmine. Elle est terrifiée.
De longs et tragiques sanglots exprimant davantage de douleur que de peur s’échappaient de la gorge de Meryam. Elle avait l’impression qu’on l’avait battue à coups de gourdin sur le flanc gauche, surtout au niveau des côtes. Son genou la faisait tellement souffrir qu’elle dut rassembler toute sa volonté pour ne pas l’attraper et le serrer contre elle.
La lanterne se tourna vers le fond du silo et Meryam aperçut un bout de corde près d’un pied de Yasmine. Elle sanglota plus fort, s’agita et en profita pour poser une main sur la tresse de tissu. Quelques instants s’écoulèrent, puis la lumière revint sur les deux jeunes filles, aveuglante. Meryam comprit qu’elle n’avait pas été assez rapide.
Mais l’homme ne réagit pas.
— Débrouille-toi pour qu’elle la ferme ! se contenta-t-il de dire.
Puis il sortit et claqua la porte derrière lui avant de la verrouiller.
Dès que le silence retomba, Yasmine serra sa sœur contre elle.
— Je suis désolée, Meryam.
Meryam essuya ses larmes.
— Pourquoi ?
— Si j’avais été plus discrète, tu ne m’aurais pas trouvée dans le labyrinthe et ils ne t’auraient pas capturée. Ils n’auraient pris que moi.
— Ce n’est pas grave, Yasmine.
Elle voulut faire passer le collier au-dessus de son cou, mais sa sœur l’arrêta.
— Non. Garde-le.
Elle serra Meryam dans ses bras et la berça. C’était agréable. La jeune fille sentit la frayeur et la douleur de la chute s’estomper, mais le répit fut de courte durée. Quelques instants plus tard, Yasmine se mit à pleurer et à trembler de peur.
Meryam se réveilla épuisée. Elle avait le plus grand mal à garder ses paupières ouvertes et, chaque fois qu’elle les fermait, elle se retrouvait dans le silo avec sa sœur. Elle tendit la main vers le coffre qui se trouvait près du lit, prit une des cinq dernières fioles et la vida en se concentrant pour qu’elle fasse effet le plus vite possible. L’élixir la revigora, comme toujours, mais cela ne suffit pas.
Ses rêves lui avaient montré une Yasmine adolescente, à peine plus qu’une enfant, mais Meryam ne pouvait pas s’empêcher de penser à la femme qui avait été tuée par une flèche dans le désert. Son navire avait été arraisonné et Macide Ishaq’ava avait obligé les hommes à choisir entre leur vie et celle de leurs femmes. Ramahd avait décidé de se sacrifier, mais Yasmine s’était précipitée vers les rebelles et avait été abattue par un des immondes scarabées des Hôtes sans Lune. Elle les avait forcés à la tuer pour sauver Ramahd et leur fille, Rehann.
— Je sais que tu l’aimais, souffla Meryam tandis qu’une larme coulait sur sa joue. Mais j’aurais préféré que tu le laisses mourir.
Elle sentit qu’elle était sur le point de retomber dans ce cycle morbide. Elle passerait la journée à ressasser cette horrible scène. Elle n’y avait pas assisté, mais cela ne l’empêchait pas d’imaginer sa sœur frappée par la flèche. Encore et encore.
Nous avons du travail, Meryam, et des promesses à tenir.
Elle se leva du lit et se rendit dans la caverne au cristal d’un pas mal assuré. Près de la haute estrade, on avait installé des tables sur lesquelles étaient posées des piles de livres et de parchemins. Un peu plus loin, il y avait des chaises. Deux étaient occupées par des hommes portant des vêtements assez modestes. Un père et un fils. Deux scarabées des Hôtes sans Lune d’après les informations qu’elle était parvenue à obtenir. Ils n’avaient pas de parents proches à Sharakhaï.
Ils frissonnaient à cause du froid qui imprégnait la caverne. Ou parce qu’ils avaient peur. Ils étaient attachés, bâillonnés et aveuglés par un bandeau. On les avait également privés de leur ouïe, car ils ne devaient pas savoir ce que Meryam attendait d’eux. C’était indispensable. Il fallait être sûr qu’ils agiraient sous la contrainte du sortilège et non de leur plein gré.
Prayna, une mage de sang et la chef officieuse de l’Enclave, était déjà présente. Elle était assise et lisait à la lumière du cristal. Le plateau de la table était couvert d’anciens ouvrages qu’elle avait apportés pour préparer l’expérience. Il y avait aussi des parchemins sur lesquels elle notait les sigils et les combinaisons qui permettraient peut-être à Meryam d’obtenir ce qu’elle voulait.
Meryam était furieuse d’avoir été obligée de faire appel à elle, mais elle devait reconnaître que Prayna était une mage de sang de premier ordre. Et personne n’en savait autant qu’elle à propos des sigils, pas même Meryam. Prayna était tellement absorbée par sa lecture qu’elle ne remarqua pas l’arrivée de la Qaimirienne.
— Vous avez trouvé quelque chose ? demanda Meryam.
Prayna frissonna et leva la tête. Elle cligna plusieurs fois des yeux, puis se reconcentra sur la création de son dernier sigil.
— Je l’espère, mais nous ne le saurons pas avant d’avoir essayé.
Elle traça un dernier trait, puis tourna le parchemin et le fit glisser vers Meryam.
Un maître sigil extrêmement complexe était dessiné au centre de la feuille. Il était entouré de plusieurs autres qui formaient des fragments du premier. C’était un sortilège qui donnait le vertige. Six sigils représentaient lien et lien de sang. Une dizaine exprimaient attraction et découverte. D’autres encore apportaient diverses nuances de contrainte. Une fois activé, le sort créerait une compulsion qui obligerait les parents de la cible à se lancer immédiatement à sa recherche. Enfin, c’était ce que Meryam espérait. Jusqu’à présent, tous leurs efforts n’avaient rien donné.
La Qaimirienne remarqua alors que Prayna avait retiré un élément important par rapport à la fois précédente.
— Il n’y a rien à propos des arbres.
— Non, répondit Prayna. Les sigils sont trop complexes. Je préfère me concentrer d’abord sur l’invocation. Une fois que nous maîtriserons cette partie, j’essaierai d’y inclure les adicharas.
L’argument était logique et Meryam n’y trouva rien à redire.
— D’accord. Vous avez essayé de nouvelles variations ?
Prayna prit le parchemin et le tendit à la Qaimirienne.
— Voici la première.
Meryam prit la feuille et l’examina. Puis elle s’assit en face du père, et perça son poignet avec son anneau de sang. L’homme tressaillit, mais ne bougea pas. Il savait que toute tentative de résistance serait sévèrement punie. Il était pourtant incapable de réprimer ses tremblements. Des tremblements qui empirèrent lorsque Meryam posa la pointe d’une plume de vautour sur son front. La Qaimirienne travailla avec minutie et il lui fallut un certain temps pour tracer le sigil.
Meryam se leva et recula sa chaise dont les pieds butèrent contre les racines noueuses qui couvraient le sol. Elle rejoignit Prayna et les deux femmes attendirent. Curieusement, elles ne regardaient pas le père, sur le front duquel Meryam avait tracé le sigil, mais le fils. C’était lui la cible. Si le sortilège fonctionnait comme prévu, c’était lui qui se lèverait et qui se dirigerait vers son père, attiré par leur lien de sang.
— Vous êtes sûre qu’ils sont bien père et fils ? demanda Meryam.
— Aussi sûre qu’on peut l’être.
Elles attendirent de longues minutes, mais rien ne se passa. Prayna traça alors un nouveau sigil sur le front du fils, mais sans plus de résultat.
Au cours de la journée, les deux femmes essayèrent neuf autres combinaisons, mais aucune ne fonctionna.
— Je vais développer de nouvelles variations, déclara Prayna, signe qu’elle se préparait à partir. Et je suis toujours d’avis de parler à Nebahat. Il pourrait nous aider.
— Non, dit Meryam. Pour le moment, tout cela doit rester entre nous.
Prayna resta silencieuse quelques instants.
— Soit.
Elle se tourna sur le sol inégal et s’éloigna en direction du tunnel qui permettait de remonter à la surface.
Quand elle fut partie, Meryam abandonna les deux scarabées aux Lances d’argent et regagna le palais du soleil. Dans ses appartements, une impressionnante pile de livres et de tablettes se dressait sur une luxueuse table en travertin. Elle savait qu’elle aurait dû se reposer, elle savait qu’elle aurait dû manger, mais elle avait encore tant à faire. Elle alluma une lanterne, s’assit à la table et tira un ouvrage vers elle. C’était sa découverte la plus récente. Il racontait qu’un ancien dieu, Ashael, avait été terrassé par Iri après un terrible affrontement. Que son essence avait souillé la terre pendant des siècles. Que les démons se rassemblaient là pour festoyer et se repaître des vestiges de son âme putrescente.
Meryam aurait bien aimé savoir où était cet endroit, et s’il pouvait l’aider à atteindre son but, mais elle ne savait pas par où commencer ses recherches. Elle tendit la main et prit un autre livre écrit par Jasur, le Moineau, le frère du Roi Sukru. Jasur y décrivait les expériences alchimiques qu’il avait menées sur l’essence qui coulait de la tresse végétale suspendue au plafond de la caverne du cristal.
Une heure passa – davantage, peut-être – avant que Meryam s’aperçoive qu’elle relisait les mêmes lignes sans en comprendre un mot. Et que la page était maculée de larmes. Le texte mentionnait une plante à fleurs qaimirienne baptisée racine à cerf parce que sa tige faisait songer aux bois de cet animal. Enfant, Yasmine les cueillait, arrachait les pétioles et les tressait dans les cheveux de sa sœur. Le résultat était toujours ravissant.
Meryam avait réussi l’exploit de ne pas penser à Yasmine de la journée. Elle avait réussi l’exploit d’éviter le puits sombre du chagrin et de la douleur dans lequel ces souvenirs ne manquaient jamais de la plonger, mais le passé la rattrapa soudain. Elle se sentit faible et impuissante. Elle eut l’impression d’être emportée à travers le Grand Shangazi comme un vulgaire grain de sable.
— Non !
Le cri perçant et désespéré résonna entre les murs austères du palais du soleil. Meryam essuya ses larmes et le poussa de nouveau. Plus fort.
— Non !
Elle attrapa un pan de sa chemise de nuit et s’en servit pour sécher la page constellée de points humides.
— Ce n’est pas comme ça qu’il faut faire. C’est du sang que tu dois te servir, pas des larmes. Du sang !
— Ma reine ? appela Basilio depuis le salon.
Meryam fit de son mieux pour se ressaisir en entendant le diplomate arriver à grands pas. Elle n’y parvint pas.
Basilio s’arrêta net à l’entrée de la pièce.
— Ma reine ?
Meryam renifla et cligna des paupières dans le vain espoir d’éclaircir son champ de vision.
— Vous étiez censé m’apporter de nouveaux élixirs ! aboya-t-elle, plus pour se donner une contenance qu’autre chose.
La réponse de Basilio ne fut pas très encourageante.
— Oui. (Il croisa les mains dans son dos comme un soldat au repos.) J’espérais vous apporter de bonnes nouvelles.
Meryam sentit quelque chose se contracter en elle.
— Qu’est-ce que cela signifie ?
— Je suis désolé, ma reine, mais il semblerait que les élixirs… (Il déglutit avec difficulté, puis hocha la tête comme un condamné acceptant son destin.) Il semblerait que les élixirs aient disparu.
— Disparu ?
Elle avait besoin de ces élixirs. Elle en avait besoin.
— J’ai d’abord cru qu’il y avait eu une erreur. Qu’on ne les avait pas rangés à l’endroit convenu lorsqu’on les avait apportés de Marégale. Mais je pense désormais qu’on les a volés.
— Volés ? Qui aurait pu les voler ?
— Je ne le sais pas encore. Je pense que les deux domestiques chargés de transporter vos affaires ont découvert leur importance et qu’ils se sont arrangés pour les subtiliser pendant leur transfert vers le palais du soleil.
— Vous avez chargé des domestiques de les transporter ?
Basilio se décomposa.
— C’est-à-dire… il y avait tant de choses à faire… Les élixirs étaient dans un coffre fermé. J’ai surveillé son chargement sur un chariot sous escorte. Quand le chariot est arrivé au palais du soleil, j’ai ouvert le coffre et j’ai découvert que les élixirs avaient disparu. Et le décès du Roi Yavuz pendant le rituel avec le golem a plongé les princes et princesses de Marégale dans une rage folle. Ils refusent de nous laisser interroger qui que ce soit tant que la question de la succession de Yavuz ne sera pas réglée. Ils affirment que seul le nouveau Roi pourra nous donner – éventuellement – l’autorisation de le faire.
Meryam posa les coudes sur la table et se prit la tête à deux mains. Le vol avait sans doute eu lieu à Marégale et elle n’aurait pas été surprise d’apprendre qu’il avait été organisé par l’ancienne vizira de Kiral. La mort de Yavuz l’avait mise dans une colère noire. Une partie des affaires de Meryam se trouvaient encore à Marégale à ce moment-là et, en apprenant la terrible nouvelle, la vizira les avait pratiquement jetées par les fenêtres.
Basilio était mal à l’aise. À son arrivée, avant de découvrir que Meryam avait pleuré, il arborait déjà une mine sombre. Cela signifiait qu’il n’en avait pas terminé. Qu’il y avait un autre problème que les élixirs.
— Vous êtes venu pour m’annoncer autre chose. Des mauvaises nouvelles ?
— Très mauvaises.
Meryam se pinça l’arête du nez.
— Je vous écoute.
Pendant de longues secondes, Basilio sembla chercher par où commencer, puis il bomba le torse et se lança.
— C’est à propos du front, ma reine. À en croire certains rapports, plusieurs seigneurs de guerre kundhanais censés harceler les lignes d’approvisionnement miréennes pour notre compte ne harcèlent rien du tout.
Meryam eut l’impression de recevoir un coup de massue en comprenant ce que cela impliquait.
— Ils ont changé de camp.
Basilio hocha la tête.
— Nous avons d’abord cru qu’il s’agissait d’un cas isolé, mais je pense désormais que bon nombre d’entre eux se sont laissé soudoyer.
— Alu tout-puissant ! accorde-moi ta force ! souffla Meryam.
Une vingtaine de seigneurs de guerre kundhanais – qui régnaient sur des territoires insignifiants, mais qui disposaient tous d’une petite flotte – avaient été recrutés pour attaquer les lignes de ravitaillement miréennes. Si on ne savait pas sur lesquels on pouvait compter, on ne pouvait compter sur aucun.
La guerre peut dépendre d’aléas insignifiants, songea Meryam. Et il n’est pas impossible que ce revirement en soit un.
— Je veux la tête de ces traîtres sur des piques, Basilio. Je veux la tête de chacun d’entre eux.
— Ce ne serait pas très sage. Nous allons nous mettre tous les autres à dos.
— Ils s’offusqueraient que je châtie des traîtres ?
— Ils ne verraient pas la situation ainsi. Les rites d’honneur associés aux monarques kundhanais sont complexes.
— Eh bien ! que suggérez-vous alors ?
— Vous pourriez les contraindre.
Meryam expira bruyamment et montra le coffre qui se trouvait près du lit.
— Je vais bientôt atteindre mes limites, Basilio. J’ai le plus grand mal à conserver le contrôle de la situation. Et maintenant que les élixirs ont disparu, je ne pourrais pas faire grand-chose de plus. Et je ne pourrais pas le faire très longtemps. Ils sont bien trop loin de la cité.
— Et nos mages qaimiriens ?
— Ils sont déployés dans le désert oriental. Il faudrait des mois pour les rassembler.
— L’Enclave, alors ?
— Je ne leur fais pas confiance. Pas pour ce genre d’opération.
Basilio la regarda d’un air circonspect et elle comprit qu’il choisissait ses mots avec soin.
— Ma reine, peut-être que si vous passiez un peu moins de temps dans la caverne et un peu plus au palais, vous seriez en mesure de régler…
Meryam ne le laissa pas aller plus loin.
— Nous sommes sur le point de trouver une réponse. De découvrir les mystères du cristal. J’en suis convaincue.
— Vous répétez cela depuis plus d’une semaine.
— Parce que c’est la vérité !
Le visage de Basilio se détendit, ce qui agaça un peu plus Meryam.
— Dans ce cas, dit-il, je ne vois pas d’autre solution que de surenchérir, de verser aux seigneurs de guerre plus d’or que les Miréens.
Meryam le regarda, bouche bée.
— Hier encore, vous affirmiez que nous avions à peine les moyens d’acheter des selles pour nos chevaux.
— C’était un peu exagéré. (Il enchaîna avant que Meryam ait le temps de protester.) Nous avons encore besoin des tribus kundhanaises pour six mois. Tout au plus. Une fois que la flotte qaimirienne sera arrivée et que les nouveaux navires seront sortis des chantiers navals du port royal, nous pourrons lancer une offensive victorieuse contre les Miréens et les Malasaniens. (Il vit Meryam hésiter.) C’est une dépense que nous ne pouvons pas éviter, ma reine.
La jeune femme agita la main d’un air agacé.
— Très bien ! lâcha-t-elle avant de se lever et de s’éloigner.
— Où allez-vous, ma reine ?
— Je retourne dans cette maudite caverne.
— À cette heure ?
— Il faut bien que quelqu’un trouve des solutions, Basilio !
Elle n’en trouva pas cette nuit-là. Pas plus qu’au cours des jours suivants. Et elle commença à se demander si elle parviendrait un jour à obtenir ce qu’elle voulait.
OceanofPDF.com