Sharakhaï T5 : La Porte vers l'au-delà
Chapitre 17
Willem ne ménagea pas ses efforts pour trouver Davud. Il renonça à dormir la journée, comme il en avait l’habitude, pour se rendre au hall des archives aussi souvent que possible. Il se cacha derrière la grille en fer et observa Cassandra pendant des jours. Il explora les halls des sciences, d’architecture, de médecine, d’alchimie, d’histoire, de littérature ainsi que le long bâtiment incurvé où on enseignait le trivium et le quadrivium. Il se tapit dans les sombres recoins des réfectoires. Il écuma les cuisines et les celliers. Il visita discrètement les salons et bars à chicha fréquentés par les étudiants. Tout cela dans l’espoir d’apercevoir l’aura de Davud. Il alla même rôder dans le bâtiment administratif – qui lui déplaisait particulièrement – au cas où le jeune homme aurait remonté la piste entre Cassandra et le recteur. En vain.
Les recherches de Cassandra progressaient vite et elle écrivait un nouveau nom à intervalles plus ou moins réguliers. Willem mourait d’envie de lire ces noms. Il savait qu’il n’avait pratiquement aucune chance de sauver ces malheureux compte tenu des contraintes auxquelles Nebahat l’avait soumis, mais il s’accrochait avec ferveur à une petite lueur d’espoir. Il n’avait rien pu faire pour Altan, mais par tous les dieux ! il parviendrait peut-être à sauver les autres. Malheureusement, il ne réussit jamais à lire ces noms. Cassandra emportait la liste à la fin de chaque séance de travail.
Un nouvel étudiant vint l’aider dans sa tâche, un garçon aussi terne que son aura qui répondait au nom de Manu et qui faisait tout ce que Cassandra lui demandait sans quitter le sablier des yeux.
Tu n’égaleras jamais Altan, songea Willem avec amertume.
Manu n’essayait même pas, d’ailleurs. Willem savait que son hostilité était puérile, mais c’était plus fort que lui et il espérait toujours que Manu partirait en avance – ce qui arrivait assez souvent.
Le manque de sommeil persistant chez Willem n’arrangeait rien. Il se réveilla plusieurs fois en constatant qu’il s’était assoupi contre la grille et qu’il avait ronflé doucement. Le terne Manu finit même par l’entendre et par lever la tête dans l’espoir de localiser l’origine de cet étrange grondement. Furieux contre lui-même, Willem s’en alla et trouva un endroit où dormir un moment.
Et puis le manque de sommeil et la crainte de ne plus revoir Davud n’étaient pas ses seuls problèmes. Nebahat avait toujours de nouvelles tâches à lui confier. Il lui ordonnait parfois de lui rapporter des produits alchimiques, mais de plus en plus souvent il lui demandait de trouver certains documents dans les nombreuses bibliothèques du collegium.
Malgré la fatigue qui l’enveloppait comme un nuage de brume, Willem les lisait avant de les apporter à Nebahat. Il s’agissait généralement de mémoires qui ne semblaient avoir aucun lien les uns avec les autres, mais qui, pris dans leur ensemble, brossaient un vague tableau. Chacun mentionnait – ne serait-ce qu’en passant – Beht Ihman. Il y avait des histoires à propos de Suad le Fléau de Sharakhaï, le cheikh qui avait rallié les tribus du désert contre les Rois sharakhiens. Des résumés expliquaient que sa grande offensive trouvait ses origines dans la politique agressive menée par les Rois au cours des premières décennies de leur règne. Certains passages faisaient même allusion à des visites que les dieux auraient rendues aux tribus du désert. Des visites dont le seul but était d’attiser leur haine contre Sharakhaï et le pouvoir qui s’y était concentré au fil des siècles.
Willem sentit qu’il y avait un lien, mais il ne parvint pas à deviner ce que Nebahat cherchait. Il était à peine 3 heures, mais il était déjà épuisé. Et puis un jour, alors qu’il épiait Cassandra et Manu qui travaillaient dans le hall des archives – et qu’il commençait à songer qu’il ferait mieux d’aller dormir –, il se passa quelque chose d’étrange.
— Il faut que je voie maîtresse Luwanga à propos de ma thèse, déclara Manu.
Cassandra leva les yeux au plafond.
— Tu veux dire que tu veux arriver au salon à oud plus tôt que d’habitude, je suppose ?
— Non. Aujourd’hui, il faut vraiment que je la voie.
— L’obtention de ton diplôme dépend en partie de ce projet, tu sais.
— Je sais, mais tu te débrouilles très bien toute seule. (Il attacha plusieurs livres avec une lanière, glissa son fardeau sur son épaule et se pencha pour embrasser la jeune fille.) Je redoublerai mes efforts demain.
Une fois encore, Cassandra leva les yeux au plafond.
— Je n’aurais jamais dû proposer ta candidature pour ce boulot.
— Je t’ai déjà dit combien je t’aime ?
Il se pencha et essaya de l’embrasser de nouveau, mais elle le repoussa. Tandis qu’il s’éloignait comme un paon traversant une basse-cour, la jeune fille se mit à jouer avec la topaze bleue qui ornait le pendentif accroché à son cou. La pierre brillait, mais pas comme une gemme. Elle brillait comme l’aura d’une personne. Willem crut d’abord qu’elle réfléchissait une partie de la lumière de Cassandra, mais la couleur était différente. Et changeante. Comme si la topaze contenait des rouages en cristal qui tournaient en reflétant les rayons du soleil.
C’était la couleur de Davud, comprit Willem. Davud avait lancé un sort sur la pierre.
Un sort. Par tous les dieux ! voilà pourquoi Davud n’était pas revenu au hall des archives. Il n’en avait pas besoin. Il se servait de la gemme pour surveiller Cassandra et vérifier l’avancement de ses recherches. Willem admira l’ingéniosité avec laquelle il avait résolu son problème, mais il était horriblement frustré, car il n’avait plus aucun moyen de localiser le jeune homme.
À moins que…
Willem observa la gemme tandis que Cassandra la lâchait et se reconcentrait sur sa lecture. Il n’y avait qu’une seule manière d’obtenir des réponses, mais s’il tentait sa chance, il devait y réfléchir avec soin.
Dormir, songea-t-il. Il faut que je dorme.
Il abandonna Cassandra et retourna dans sa petite alcôve en haut des archives secrètes. Il avait déjà rassemblé une quinzaine de livres pour Nebahat, des livres qu’il lirait et analyserait plus tard. Ce soir était réservé à Davud. Ce soir, Willem le trouverait.
Il s’allongea, sourit et s’endormit sur-le-champ.
Willem avançait en silence sur le toit en ardoise du plus ancien dortoir du collegium. La nuit étoilée était fraîche, mais, lorsqu’il s’était caché dans un arbre de la cour, il avait remarqué que la fenêtre de la chambre de Cassandra était entrouverte. Il se laissa tomber sur le petit balcon et se glissa à l’intérieur. La pièce était minuscule et le sol jonché de vêtements. Willem les évita avec soin, se dirigea vers le lit sur la pointe des pieds et s’arrêta devant la table de chevet dans laquelle la jeune fille rangeait ses bijoux.
Il ouvrit une boîte en forme de cœur et en tira le pendentif bleu en veillant à ne pas faire tinter les lourdes boucles d’oreilles et les bracelets qui se trouvaient au fond. Il veilla également à ne pas diriger la facette antérieure du bijou vers lui. La topaze scintilla et parsema le mur de taches de lumière.
La respiration de Cassandra accéléra. Willem se raidit et s’efforça de contrôler la sienne. Il avait si peur qu’il n’osait pas bouger un muscle. Le grand danger, ce n’était pas que la jeune fille se réveille et le voie, mais que Davud regarde à travers la gemme en ce moment même. Cassandra s’agita, puis roula sur le côté et remonta la couverture sur ses épaules. Sa respiration retrouva le rythme tranquille d’une personne endormie.
Avec une prudence excessive, Willem fit tourner le pendentif vers lui. Dans sa tête, une petite voix lui hurla de reposer le bijou dans la boîte et de ficher le camp avant qu’on remarque sa présence, lui qui arpentait le collegium depuis des années à l’insu de tous. Personne n’avait jamais aperçu ne serait-ce que son ombre et voilà qu’il prenait le risque insensé d’être découvert, lui et tous ses secrets. Et pourquoi ? Pour Davud et ses mystères ? Willem ne savait même pas ce qu’il manigançait !
Je suis juste curieux, songea-t-il.
Ce n’est pas une raison, souffla une petite voix dubitative un instant plus tard. Je pourrais citer mille choses qui t’intéressent. Ce que cherche Nebahat, par exemple. Alors pourquoi ne concentres-tu pas tes efforts de ce côté-là ?
C’était un argument plein de bon sens, mais il resta immobile et le pendentif se figea.
Altan, intervint une autre voix. Tu le fais pour Altan et pour ceux qui ont subi le même sort que lui.
Willem retint son souffle et tourna le pendentif. Juste un peu. Il regarda à l’intérieur de la gemme bleutée et plissa les yeux pour se protéger de sa lumière. La lumière de Davud. Il ne vit rien de particulier. Il déglutit avec peine et la fit tourner un peu plus. Et il aperçut un reflet à l’intérieur. Non, ce n’était pas un reflet. La facette centrale était une minuscule fenêtre à travers laquelle il distinguait une partie d’une autre pièce.
Willem tourna légèrement le pendentif et approcha la facette centrale de son œil. Il l’inclina d’un côté, puis de l’autre pour en voir davantage. Il aperçut des poutres et des blocs de grès ; une porte en bois fermée avec une patère ; des chaussures alignées avec soin contre le mur et un bureau en chêne verni à l’extrême limite de son champ de vision.
Ce n’était pas grand-chose, mais pour Willem, c’était plus qu’assez. Davud se cachait dans un appartement de la faculté, mais… Willem avait visité ce logement deux jours plus tôt. Il était entré pendant la nuit et l’avait fouillé à la recherche d’indices.
Enfin, peut-être…
Maintenant qu’il y réfléchissait… Il se rappelait s’être arrêté devant l’appartement. Il se rappelait avoir pris son trousseau de crochets de la main droite. Il se rappelait s’être agenouillé devant la porte pour déverrouiller la serrure – un exercice pour lequel il n’était pas très doué. Et puis il se rappelait s’être dirigé vers le logement voisin avec un sentiment de devoir accompli. Ses souvenirs de l’intérieur de la pièce, en revanche, étaient gris et brumeux. Il avait l’impression qu’ils dataient de plusieurs mois, qu’ils étaient incomplets et décalés.
Et puis tout s’éclaircit et Willem sut où il devait aller. Il rangea le pendentif dans la boîte à bijoux – à l’endroit précis où il l’avait trouvé –, sortit sur le balcon et remonta sur le toit du dortoir. Puis il se dirigea vers le bâtiment de la faculté en courant à bonne allure.
Quelques minutes plus tard, il émergea d’un placard du premier étage contenant des produits d’entretien et remonta un couloir bordé de portes sans faire plus de bruit qu’un fantôme. Près de l’escalier en colimaçon, une lanterne posée sur une petite table donnait la curieuse impression que le couloir était interminable. Des ronflements s’échappaient de plusieurs appartements. Willem se dirigea vers le troisième sur sa gauche et s’arrêta devant une porte banale qui s’ouvrait sur une pièce qui l’était tout autant.
Il n’avait rien remarqué de particulier lors de sa précédente visite, mais, ce soir, il savait quoi chercher : une lueur discrète autour du battant, une trace de magie. Le sortilège incitait fermement ceux qui voulaient entrer à poursuivre leur chemin. Les servantes, les charpentiers, le responsable des logements… tous les gens qui pouvaient avoir besoin de pénétrer dans l’appartement s’en allaient vaquer à d’autres occupations comme s’ils n’avaient rien à faire là, ou qu’ils aient déjà accompli la tâche qu’ils étaient censés remplir.
Willem connaissait les effets du sortilège, mais il eut le plus grand mal à résister à l’envie de regagner son repaire et de s’endormir avec la conviction qu’il avait fouillé le logement et qu’il n’y avait rien trouvé d’intéressant. Il se concentra sur la lumière qui brillait à travers le trou de la serrure.
Des réponses se trouvent à l’intérieur, se dit-il. Et je compte bien les obtenir.
Il s’accroupit et sortit ses crochets. Alors qu’il les approchait de la serrure, il en choisit un, rassembla toute sa volonté et l’enfonça dans la lumière comme s’il s’agissait d’un instrument fabriqué avec un alliage spécial d’acier, de ténèbres et de silence. Il entreprit de déverrouiller la serrure, mais il était tellement excité que le mécanisme cliqueta.
Du calme, Willem. Du calme.
Il inspira un grand coup pour se détendre, puis souleva le loquet avec lenteur pour ne pas faire de bruit. La porte pivota.
Willem découvrit alors la partie intérieure du sortilège de Davud : une cascade luminescente en travers du seuil. Comme il l’avait fait avant de crocheter la serrure, il se concentra et laissa la magie glisser autour de lui tandis qu’il entrait dans la pièce et fermait la porte derrière lui.
Deux personnes étaient allongées sur le lit : Davud et une femme que Willem n’avait jamais vue. Davud n’avait pas changé depuis l’époque où il était un brillant étudiant du collegium. Une taille et une carrure moyennes, un cou gracieux et des cheveux courts encadrant un visage ravissant. Il avait vieilli, bien sûr. Et il y avait de fines cicatrices sur ses joues et son front. Et une en travers de sa lèvre supérieure. La femme qui dormait près de lui avait glissé un bras sur la poitrine du jeune homme. Son aura était étrange, sombre, mais colorée et parcourue d’éclairs étincelants. Comme si elle avait jadis été plus brillante et qu’elle retrouvait une partie de son éclat passé lorsque sa propriétaire dormait.
Willem se dirigea vers le bureau au-dessus duquel une topaze en tout point identique à celle de Cassandra était accrochée face à la porte. Des parchemins et des livres étaient étalés sur le plan de travail et sur une table qui se trouvait dans un coin de la pièce. Et puis il y avait le carnet en cuir qui luisait comme le pendentif et le sortilège qui protégeait la porte. Willem en déduisit qu’il s’agissait du journal intime de Davud.
Il l’ouvrit avec délicatesse et s’aperçut que le style était un peu ampoulé. Cela nuisait au contenu, mais ce n’était pas la première fois que Willem rencontrait ce genre de problème. Il ignora les fioritures pour se concentrer sur la substance des mots. Il lut le carnet de la première à la dernière page à la faible lumière de l’encre. Et quand il eut fini, il le lut de nouveau. Des picotements envahirent ses doigts. À la moitié de la première lecture, une pensée lui avait traversé l’esprit, et elle le harcelait depuis. À la fin de la seconde, elle s’était transformée en besoin impérieux, en ordre divin.
Le journal de Davud était une succession de notes méticuleuses identiques à celles que le jeune homme prenait quand il était étudiant au collegium. Elles n’avaient cependant plus aucun rapport avec la linguistique, l’histoire ou la rhétorique, les trois matières de son cursus. C’était un compte-rendu de tout ce qu’il avait fait pour découvrir ce qui était arrivé à Altan. Le jeune homme n’avait rien écrit à ce sujet, mais Willem avait senti qu’il avait peur. Qu’il cherchait à se protéger et à protéger Esmeray – qui devait être la femme allongée à côté de lui. Ils avaient tous deux échappé au Roi Sukru et espéré que l’Enclave leur accorderait l’asile. Les mages de sang avaient refusé de les aider, mais Davud pensait pouvoir les faire changer d’avis. Et pour y parvenir, il avait besoin de rencontrer un membre du cercle intérieur.
Il avait d’abord envisagé de s’adresser à Undosu, mais, après avoir parlé à un certain Tariq, il s’était rendu au collegium pour enquêter pour trouver ce qui était arrivé au cousin dudit Tariq, Altan. Davud avait alors appris que de nombreuses personnes avaient disparu et qu’Altan en faisait partie. Plusieurs indices lui avaient permis de remonter la piste jusqu’à Cassandra, puis de découvrir les noms de nouvelles victimes. Une longue liste de noms.
Willem reposa le journal à l’endroit exact où il l’avait pris et se tourna vers le lit. Il mourait d’envie de réveiller Davud.
Je peux te conduire à Nebahat, lui dirait-il. Il te suffit de me suivre.
Et puis il le guiderait jusqu’à la salle des archives secrètes où le jeune homme affronterait Nebahat et lui ferait payer ses crimes.
Mais Willem ne pouvait pas faire cela. Il n’en avait pas le droit. Il était soumis à la volonté de Nebahat. Et puis le mage de sang était un homme redoutable. Si Willem révélait quoi que ce soit, il mettrait Davud en danger.
Il quitta l’appartement avec le cœur brisé. Il n’avait pas ménagé ses efforts pour trouver Davud et, maintenant que c’était chose faite, il ne savait plus quoi faire. Peut-être qu’il reviendrait pour le regarder dormir. Peut-être qu’il le suivrait pour en apprendre davantage. Mais ces plans étaient bien dérisoires.
Il regagna son minuscule repaire au sein des archives secrètes. Une partie de lui aurait voulu que le plafond s’effondre et l’ensevelisse avec Nebahat. Le monde serait débarrassé d’eux à jamais et ce serait tant mieux, car Nebahat était un homme mauvais. Tandis qu’il s’allongeait pour dormir, il effleura les ouvrages qui s’empilaient autour de lui, fit glisser un doigt sur les reliures en cuir. Il sentit la surface usée et irrégulière de l’une d’elles.
Il envisagea de prendre le livre et de le lire pour apaiser ses angoisses, mais il n’en eut pas le courage. Il se détourna, puis se demanda quel genre d’histoires on écrirait sur lui.
On n’écrira jamais rien sur toi, se dit-il. On ne sait même pas que tu existes.
Il se redressa brusquement, les yeux écarquillés et le cœur battant.
Les livres. Les histoires ! C’était le moyen idéal pour répondre aux questions que Davud se posait !
Il était tellement excité qu’il poussa un jappement joyeux – avant de porter aussitôt la main à sa bouche. Il attendit en priant pour que Nebahat n’ait rien entendu. Rien ne vint troubler le silence et ses craintes s’apaisèrent. Il se redressa et entreprit de rassembler les livres dont il aurait besoin.
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