Sharakhaï T5 : La Porte vers l'au-delà

Bradley P. Beaulieu · Chapitre 65 sur 72

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Sharakhaï T5 : La Porte vers l'au-delà

Chapitre 63

 

Çeda jeta un coup d’œil par-dessus son épaule tandis qu’elle courait vers le tunnel. Anila gisait au pied du cristal. Brama esquissa un étrange sourire – un sourire béat – et s’effondra à son tour. Derrière eux, des centaines de Lances d’argent reculaient sous l’assaut de soldats miréens dix fois plus nombreux. Et d’autres arrivaient par un deuxième tunnel.

La Reine Nayyan et le Roi Husamettín ordonnèrent à leurs troupes de se replier. Certaines obéirent, mais la plupart, prises dans la mêlée, ne les entendirent pas et continuèrent à se battre.

Le cristal brillait comme une étoile tandis que des flots de soldats passaient de chaque côté. Le Roi Ihsan le contemplait avec fascination. De nouveaux craquements retentirent, et la bataille se calma, puis s’interrompit. Dans la caverne, les soldats des deux camps se tournèrent vers le cristal, plissèrent les yeux et levèrent les mains pour se protéger de son éclat.

Davud cessa de courir, pivota et traça un sigil devant lui avec des gestes frénétiques. Un bouclier azur se matérialisa une poignée de secondes avant que le cristal explose dans une éruption de lumière et d’éclats. Plusieurs de ces éclats frappèrent le bouclier de Davud dans un crissement strident et ricochèrent vers le plafond. Les soldats qui se trouvaient autour du cristal n’eurent pas cette chance. La mitraille minérale les faucha par centaines en un instant.

Des cris de détresse remplirent la caverne. Le bouclier de Davud trembla, puis se volatilisa. Là où le cristal s’était dressé, il n’y avait plus qu’une petite sphère de lumière qui brillait par intermittence. La sphère resta suspendue en l’air, puis se mit à grandir. Elle avala d’abord les corps immobiles d’Anila et Brama, puis s’étendit à celui de Macide qui gisait près de l’échafaudage et à ceux des innombrables soldats qui avaient été fauchés par les éclats du cristal. Elle scintillait comme le bouclier que Davud avait invoqué quelques instants plus tôt, mais avec plus de douceur, comme la surface d’un étang au soleil. Une étrange lumière brillait à l’intérieur, un nuage de poussière d’or.

Elle s’élargit encore, avançant comme une bête affamée. Elle était accompagnée par un souffle glacé, un froid mordant qui annonçait l’arrivée du seigneur de toutes choses. Dans la caverne, les soldats des deux camps se ressaisirent. Ils pointèrent le doigt vers la sphère et poussèrent des cris. Ils aidèrent leurs camarades blessés à se lever en regardant autour d’eux comme s’ils se trouvaient dans la gueule d’un monstre cyclopéen sur le point de les déchiqueter. Ils avaient oublié qu’ils portaient des uniformes différents, qu’ils étaient ennemis. Ils n’étaient plus que de simples mortels, des êtres fragiles qui priaient pour que cette étrange lumière ne les avale pas.

Le groupe de Çeda s’engouffra dans un tunnel, à l’exception d’Ihsan qui observait toujours la scène avec fascination. Lorsque Çeda s’arrêta et le tira par la manche, il tourna la tête et la regarda avec un visage dénué d’émotions.

— Allez, dit-il avant de se replonger dans la contemplation de la boule de lumière en expansion.

Et puis la jeune femme vit ce qui le fascinait tellement. Elle n’avait pas fait attention, mais deux silhouettes se tenaient par la main au cœur de l’extraordinaire flamboiement. Un homme et une femme. Brama et Anila.

— Vous ne pouvez plus rien pour eux, dit-elle.

— Je sais.

Çeda le lâcha – qu’il reste là jusqu’à la fin des temps s’il y tenait tant ! – et se dépêcha de rattraper ses compagnons. Accompagnés par une centaine de soldats, ils s’enfoncèrent dans le labyrinthe souterrain. Terrifiée par l’image de la sphère aveuglante, Çeda jetait de fréquents coups d’œil en arrière malgré le risque de trébucher sur le sol traître. Elle en était certaine : elle quitterait ce monde pour le suivant si jamais cette boule de lumière l’avalait.

Ils continuèrent à avancer dans un silence angoissé. Cahil ouvrait la marche dans une galerie qui remontait vers la surface. La lumière disparut derrière eux. Çeda crut qu’ils lui avaient échappé, ou qu’Anila et Brama étaient parvenus à la contenir d’une manière ou d’une autre, mais ses espoirs furent de courte durée. Alors qu’ils atteignaient les halls du palais du soleil, une vague étincelante traversa les dalles de marbre et les murs en pierre. Une vague qui s’élargissait de plus en plus rapidement.

Nous avons été trop lents, songea la jeune femme. Elle va avaler la cité tout entière. Puis le désert.

Tout le monde fuyait le palais maintenant : soldats, domestiques, enfants, vieillards, blessés, malades. L’aube baignait Tauriyat dans une douce lueur dorée tout à fait incongrue compte tenu de la douleur et de la terreur qui planaient sur la ville. Dans les jardins sophistiqués du palais, d’innombrables cadavres et soldats blessés témoignaient de l’ampleur et de la violence de la bataille qui avait eu lieu un peu plus tôt. Une bataille aurait encore fait rage si les combattants ne s’étaient pas arrêtés pour contempler le dôme lumineux qui avalait les murs, les colonnades et les portiques du palais du soleil. Des cris résonnèrent, et tous reculèrent devant le rempart aveuglant – à l’exception d’une poignée d’individus qui, comme Ihsan, restèrent pétrifiés et regardèrent leur destin approcher sans réagir.

Çeda prit la main d’Emre et ils s’élancèrent sur les pelouses, le souffle court.

La jeune femme sentit les doigts d’Emre se contracter tandis que la lumière les enveloppait. Un vent glacé souffla sur sa peau. Une caresse à la fois tendre et répugnante, comme le baiser d’un amant revenu d’entre les morts. Et ce n’était pas le pire. Lorsque la lumière l’avala, elle eut l’impression qu’un gouffre s’ouvrait sous ses pieds. Elle existait désormais dans les deux mondes et elle n’était pas certaine de pouvoir regagner celui des vivants. Elle n’était même pas certaine d’en avoir envie.

L’appel des champs lointains était si fort qu’elle ralentit, puis s’arrêta et se tourna. Près de la grande entrée du palais, elle aperçut une femme avec de longs cheveux noirs et une robe bleue qui flottait autour d’elle. Son visage était caché par la lumière blanche, mais elle reconnut la silhouette, cette posture avec une hanche légèrement en avant.

Memma, souffla une voix dans sa tête.

Comme elle avait envie de la rejoindre. De lui parler. De la prendre dans ses bras et de retourner voir les bleus étincelants avec elle. Elle fit un pas en avant et se rendit compte qu’Emre faisait la même chose.

Elle tourna la tête et vit qu’il regardait une autre silhouette qui se tenait à moins de dix mètres.

— Rafa ? souffla-t-il.

Çeda se rappela alors la vision dans le bassin de Yusam : Emre marchant vers Rafa sans écouter ses supplications. Ce souvenir l’ébranla tellement qu’elle se détourna de sa mère et s’interposa entre Emre et son frère. Elle saisit son ami par les épaules et le poussa pour qu’il recule. Il tituba comme s’il était englué dans une mare de mélasse.

— Ne regarde pas, Emre !

Elle le saisit par les mains et tira, encore et encore, jusqu’à ce qu’ils se remettent à courir. Elle se concentra sur ce qui se trouvait devant elle. Les jardins dévastés par la guerre, les murailles, la cité qui s’étendait au-delà.

Encore quelques pas, supplia-t-elle. Juste quelques pas.

Une traînée de brume blanche fendait le ciel en deux. Un vent froid jouait avec les cheveux et les vêtements de la jeune femme. Il apportait une odeur de miel brûlé à laquelle se mêlait une pointe acide qui faisait songer à une forge. Comme si les anciens dieux étaient revenus pour remodeler ce monde.

Une terrible bataille faisait rage autour du palais. Des cadavres jonchaient les jardins, les places, les chemins et les patios. Des cadavres portant les uniformes de cinq royaumes : Sharakhaï, Qaimir, Kundhun, Miréa et Malasan. De nombreux corps étaient dans un état effroyable : membres tranchés, crânes broyés, flèches plantées dans la gorge… Personne ne pouvait survivre à de telles blessures, mais plusieurs soldats frémirent et s’agitèrent tandis que les âmes regagnaient leurs enveloppes charnelles dans cet endroit prisonnier entre deux mondes. Les corps se redressèrent, se levèrent et regardèrent autour d’eux avec des yeux vides.

— Çeda !

La jeune femme n’avait pas entendu Davud approcher.

L’affolement qu’elle sentit dans sa voix lui fit tourner la tête. Plusieurs Lances d’argent du groupe s’étaient arrêtées. Certaines semblaient terrifiées, d’autres étrangement calmes, mais toutes finirent par adopter une expression de paix et de renoncement. Elles s’effondrèrent et restèrent immobiles tandis que leurs âmes abandonnaient leurs enveloppes mortelles comme de vieux manteaux encombrants.

Le Roi Cahil s’était arrêté, lui aussi, comme Çeda et Emre quelques instants plus tôt. Il porta la main droite à sa poitrine tandis que les doigts de la gauche se serraient et se desserraient à intervalles réguliers. Il regardait quelque chose, quelque chose que Çeda ne découvrit qu’en approchant. Des âmes dont on distinguait à peine les silhouettes s’étaient rassemblées en cercle autour du Roi Confesseur. Certaines étaient penchées en avant dans une posture agressive, d’autres étaient roulées sur elles-mêmes comme si elles souffraient le martyre. Beaucoup avaient le bras tendu et un doigt accusateur pointé sur Cahil.

Le Roi Confesseur tourna avec lenteur sur lui-même pour les regarder. C’étaient les âmes de ceux qu’il avait torturés, comprit Çeda. Elles étaient des centaines à s’être rassemblées autour de lui afin de le juger. À cet instant, le règne brutal de Cahil prit fin et il ne resta plus que le jeune homme irascible qui était monté sur le trône quatre siècles plus tôt, juste avant Beht Ihman. Un être fragile et apeuré. Il savait ce qui l’attendait.

— Père ! appela Yndris.

Il se tourna, mais pas vers sa fille. Vers Çeda. Son arrogance avait disparu. Il semblait vulnérable. Il regarda la jeune femme d’un air implorant, mais celle-ci était incapable de dire ce qu’il voulait qu’elle fasse. Et quand bien même ! il était hors de question qu’elle lève le petit doigt pour l’aider.

« Qui sème le vent récolte la tempête », affirme l’Al’Ambra.

Les âmes se rapprochèrent et les yeux de Cahil s’écarquillèrent. Le Roi Confesseur leva la main droite et la pressa contre son cœur. Sa bouche articula des mots silencieux, puis il s’effondra face contre terre. Une silhouette translucide se pencha sur lui, un spectre qui avait jadis été un homme. Cahil se retourna brusquement, le visage déformé par la peur. Les âmes ne perdirent pas de temps. Elles s’abattirent sur lui et le déchiquetèrent tandis que ses hurlements faisaient trembler l’air froid.

— Père ! cria Yndris.

Elle voulut s’élancer vers lui, mais Husamettín la saisit par le poignet.

Çeda, Emre et Davud contournèrent la horde de spectres déchaînés et regardèrent avec un mélange d’horreur et de fascination le dôme de lumière s’étendre au-delà du palais du soleil, de la Maison des Rois et de Tauriyat pour avaler les premiers bâtiments de la cité. Çeda aperçut un char de guerre malasanien tiré par deux chevaux. Le conducteur était affalé sur la partie avant, une flèche plantée dans la poitrine. Emre bondit à côté de lui et le tira en arrière avec un grognement.

Çeda et Davud se pressèrent derrière lui et il fit claquer les rênes.

— Yah !

Les chevaux s’élancèrent et le véhicule rattrapa vite les guerriers qui s’étaient enfuis de la caverne. Certains avaient trouvé un moyen de transport, eux aussi : des chevaux, des chariots ou des chars de guerre. Emre contourna les dernières zones de combat et le véhicule franchit les portes brisées de la Maison des Vierges avant de s’enfoncer dans la ville. Le chaos régnait le long de l’étroite avenue appelée la Lance. Des soldats battaient en retraite, des gens sortaient de chez eux, intrigués par la vague de silence qui avait succédé au vacarme des affrontements. En apercevant le dôme de lumière, certains levèrent les mains vers le ciel et versèrent des larmes de joie en croyant qu’il s’agissait d’un signe annonçant la défaite de l’ennemi, un signe des dieux du désert. C’était bien la preuve qu’ils avaient une profonde affection pour Sharakhaï et ses habitants, non ?

Tandis qu’ils se dirigeaient vers la Roue, le carrefour le plus important de la ville où la Lance rejoignait l’Abreuvoir, ils rattrapèrent la paroi du dôme en expansion et la franchirent. À l’instant où ils émergèrent de la lumière, la sensation de froid et l’attraction exercée par la caverne diminuèrent brusquement, sans toutefois disparaître. Ils atteignirent la fontaine centrale de la Roue et Emre tira sur les rênes pour arrêter le char. Il y avait du monde. Une étrange mosaïque de soldats et de civils occupait le carrefour.

Depuis la Roue, on avait une vue dégagée sur la Maison des Rois, les palais, la voie royale qui serpentait sur les pentes de Tauriyat, les casernes massives et les archives courtaudes de la Maison des Vierges. À l’extérieur des remparts se trouvait le quartier des temples avec ses grands édifices à la gloire des dieux. Les bâtiments – récents et anciens – qui s’étendaient au-delà devenaient plus petits et plus ordinaires au fur et à mesure qu’on s’éloignait de la Maison des Rois.

Tout ce qui se trouvait à l’intérieur du dôme – Tauriyat, la Maison des Rois et un bon quart de la cité – était nimbé d’un halo doré. Il était désormais si large qu’il englobait le port royal, les champs fertiles et une grande bande de désert.

Pendant un long moment, personne ne parla.

— Ils ont réussi ou pas ? demanda Emre sur un ton neutre.

— Oui et non, répondit Davud. Je pense que nous sommes arrivés trop tard. Ou que le sortilège était si puissant que nous n’avons pas pu le neutraliser entièrement. Ou les deux. Mais ils ont quand même réussi à le circonscrire.

— Pour combien de temps ? demanda Çeda.

Personne ne répondit, car à cet instant quelque chose d’inattendu se passa. Quelque chose de stupéfiant. Quelque chose que le désert n’avait pas vu depuis une éternité.

La brume blanche suspendue au-dessus de la ville se fit plus dense et plus sombre. Et de minuscules flocons de neige se mirent à tomber. Ils virevoltaient en tourbillons joyeux avant de plonger brusquement vers la cité. Dès qu’ils touchaient le sol, ils fondaient en laissant une petite marque sombre qui s’évaporait en un instant.

Çeda cligna des paupières et leva les yeux, abasourdie.

Comme un enfant, Davud tendit la main, inclina la tête en arrière et ouvrit la bouche pour que des flocons se posent sur sa langue. Autour de lui, les gens regardaient le manteau de neige s’épaissir avec des yeux écarquillés. Bientôt, Tauriyat, ses remparts et les bâtiments au-delà disparurent dans une tempête de tourbillons blancs.

— Où va-t-on maintenant ? demanda Emre.

— Dans le désert, répondit Çeda. (Cette chute de neige était une aubaine et il fallait en profiter.) Nous ne pouvons pas courir le risque de nous retrouver coincés dans la cité.

Emre hocha la tête et fit claquer les rênes. Le chariot s’engagea dans une avenue et remonta vers le nord. Vers le port et le désert infini.

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