Sharakhaï T5 : La Porte vers l'au-delà
Chapitre 49
Il faisait nuit quand Rümayesh arriva dans les champs en fleur. Rhia, gibbeuse, descendait vers l’est. Tulathan dessinait un mince croissant lustré à l’ouest. Distantes, elles semblaient en colère l’une contre l’autre.
Des générations plus tôt, Rümayesh avait développé une obsession envers les champs en fleur. Elle errait entre les bosquets pendant des semaines. Elle observait les fleurs en train de s’ouvrir et de suivre les lunes. Elle les regardait s’animer pendant la sainte nuit de Beht Zha’ir. Elle posait le doigt sur les épines empoisonnées en se délectant de la douleur et de l’infime saveur du sang humain, le parfum des âmes perdues.
Elle avait étudié les asirim. Elle avait écouté leurs hurlements lancinants et partagé leurs rêves torturés. Elle les avait vus émerger de leurs tombes sableuses et gagner la cité d’un pas lourd pour rassembler les offrandes marquées par le Roi Moissonneur. Elle s’était tenue parmi eux tandis qu’ils jetaient les malheureuses victimes, mortes ou vivantes, vers les adicharas impatients. Elle les avait regardées mourir, étranglées par les branches. Elle en avait sauvé certaines et avait savouré leur chaude gratitude avant de les voir regagner la cité à toutes jambes.
Au cours de ces années, elle n’avait jamais vu les branches s’animer en dehors de la sainte nuit de Beht Zha’ir. Elle avait pensé qu’il s’agissait là d’une règle immuable, et pourtant… Il s’était écoulé plus de trois semaines depuis Beht Ihman et il en restait à peu près autant avant la nouvelle sainte nuit, mais les adicharas ondulaient légèrement. Les épines cliquetaient, les branches claquaient les unes contre les autres. C’était un bruit agréable qui évoquait des forêts sans feuilles balayées par le vent d’hiver.
Le fait que les branches ondulent indiquait clairement que les choses changeaient. Seule une poignée de personnes savait ce qui se préparait. Les dieux en faisaient partie. Rümayesh également. Et Brama. Et les Rois. Et quelques autres. Une tempête allait bientôt s’abattre sur le désert. Et changer la Grande Mère à jamais.
Comment pouvez-vous souhaiter une telle chose ? demanda Brama, quelque part au fond d’elle.
Elle se déchaîna contre lui, le poussa plus profond encore, étouffant sa présence jusqu’à ce qu’elle cesse d’être perceptible.
Il essayait d’émerger de plus en plus souvent ces derniers temps. Elle savait qu’il finirait par y parvenir – ils partageaient le même corps après tout, et leurs âmes étaient intimement liées. Pas plus que Brama quand il dominait leur symbiose, elle ne pouvait rester vigilante éternellement, et, moins elle se reposait, plus il lui était difficile de le tenir à l’écart.
Eh bien ! songea-t-elle. Je ne suis pas encore assez fatiguée pour lui laisser la place ce soir.
Après sa rencontre avec la Reine Meryam dans la caverne au cristal, Rümayesh était retournée errer dans les champs en fleur et les avait observés avec plus d’attention que jamais. Meryam avait besoin d’un ultime ingrédient pour achever son grand sortilège, un sigil ancien très complexe qu’elle avait peu de chances de trouver toute seule.
Brama s’agita de nouveau.
— Ne crains rien, lui dit-elle en baissant la tête pour éviter une branche tordue. Lorsque nous aurons atteint l’autre rive, tout cela ne sera plus qu’un vague souvenir.
Brama resta silencieux. Elle se demanda si c’était parce qu’elle l’avait traité avec brutalité ou parce qu’il était las de cette discussion. Elle arriva à la conclusion qu’elle s’en contrefichait.
Elle s’arrêta devant un arbre en piteux état. Ses fleurs n’étaient pas tout à fait ouvertes et étaient moins brillantes que celles de ses voisins. Ses branches étaient raides et figées. La clé était là, Rümayesh en était convaincue. Ces adicharas sur le point de mourir. Il fallait impérativement trouver les sigils qui permettraient à Meryam de diriger les offrandes vers eux plutôt que vers les arbres sains. Le cristal avait besoin de leur maladie.
L’ehrekh s’assit en tailleur, appuya la pointe acérée de son ongle sur son poignet – le poignet de Brama – et fit couler un peu de sang. Elle utilisa ce sang pour tracer des sigils sur l’écorce de l’adichara. Des mots rédigés dans la langue maternelle du désert. Elle essaya plusieurs combinaisons de lien, recherche, compassion, unité et consolidation. Puis elle ajouta une forme très particulière d’invocation, un sigil qu’elle avait appris une éternité plus tôt quand son compagnon, Belosh, l’avait utilisé sur elle.
Il lui arriva à plusieurs reprises d’en tracer trop sur le même arbre et de devoir passer à un autre pour recommencer l’intégralité du processus. C’était une tâche harassante, mais elle sentait qu’elle approchait, qu’elle était à deux doigts de trouver la solution.
Elle essaya encore et encore. Ayant couvert les troncs de six arbres de sigils, elle se dirigea vers un septième.
« Sept par sept, ils sont arrivés des cieux », disait une vieille comptine. C’était une référence au nombre des anciens dieux qui avaient créé le monde. Il y en avait eu un de plus en fait. Une divinité oubliée qui habitait toujours le désert.
Ce n’est pas la bonne nuit pour penser à Ashael. « Sept » est un chiffre porte-bonheur. Le septième arbre me fournira la réponse.
Elle ne se trompait pas. Quand elle traça le symbole qu’elle avait perfectionné tout au long de la nuit, elle les sentit soudain. Les arbres malades éparpillés dans les champs en fleur. Ils brillaient comme des étoiles prêtes à s’abattre sur la Terre.
Elle savoura le sentiment d’anticipation que cette découverte lui procura. Ces arbres permettraient aux dieux de s’échapper de ce monde. Ils lui permettraient de s’échapper de ce monde. Elle bouillonnait d’impatience. La liberté était à portée de main. Elle la sentait déjà.
— Brama ?
Rümayesh pivota et scruta les ténèbres qui se préparaient à céder la place à la lumière de l’aube.
Il y avait bien longtemps qu’on ne l’avait pas surprise ainsi.
— Qui est là ? demanda-t-elle avec une certaine inquiétude.
S’agissait-il d’un dieu ? S’agissait-il de quelque étrange créature du désert venue l’arrêter ?
— C’est moi, Mae.
Rümayesh sentit la peur de Brama tandis que la Miréenne émergeait entre deux arbres. Elle portait peut-être une armure. Rümayesh était incapable de le dire. Cette femme était étrangement difficile à regarder. L’ehrekh avait l’impression de voir une image rémanente, le fragment qui reste imprimé sur la rétine après qu’on a observé quelque chose trop longtemps.
De la magie. Sans doute un cadeau de sa reine.
Rümayesh sentit la nausée monter en elle et se dépêcha de tourner la tête.
— Que viens-tu faire ici ?
Mae ne répondit pas tout de suite.
— Je suis venue pour mon ami. (La guerrière était devenue très douée pour sentir qui était maître du corps de Brama.) Je n’ai pas le souhait de blesser vous. J’ai juste le souhait de vous le laissez tranquille.
Ce fut seulement à ce moment que Rümayesh s’aperçut que la guerrière bandait un arc. Elle plissa les paupières et distingua le vague reflet d’une pointe en diamant, mais dut aussitôt détourner les yeux. Le sortilège de la reine Alansal était d’une efficacité redoutable.
Rümayesh fit un pas vers elle sur le sol rocailleux.
Mae avait du courage à revendre, mais elle recula.
— Brama ? Est-ce que tu entends moi ? (Une branche d’adichara grinça à quelques mètres de là.) Bats-toi contre elle. Bats-toi contre Rümayesh. Tu peux gagner !
— Dois-je la tuer ? demanda Rümayesh à haute voix. Dois-je l’envoyer vers le prochain monde afin qu’elle soit prête à te recevoir quand tu franchiras le voile ?
Une terreur sans nom s’empara de Brama.
Laissez-la. Laissez-la partir !
Rümayesh avança d’un autre pas.
— Et pourquoi donc ?
Mae recula de nouveau et la main qui tenait la corde de son arc effleura son oreille.
— Brama, écoute-moi. Je sais que tu peux trouver toi encore.
Elle ne vous a rien fait ! hurla Brama.
— Elle pointe une arme sur moi.
Elle essaie simplement de me sauver. Laissez-moi lui parler. Je lui dirai de partir.
La terreur des deux jeunes gens était un spectacle si savoureux que Rümayesh n’avait aucune envie d’y mettre un terme, mais la pointe en diamant avait une certaine efficacité contre la peau de…
Rümayesh vit la flèche partir. Elle la vit scintiller dans l’espace qui la séparait de la guerrière. Elle la vit approcher, devenir plus grande, plus lumineuse. Elle leva une main et lança un sort pour l’arrêter, mais la flèche n’était pas où elle aurait dû être. Elle était protégée par une sorte d’illusion.
Le trait perfora son bouclier magique et s’enfonça entre ses côtes. Rapide comme l’éclair, Mae en encocha un nouveau. Qui se planta dans la cuisse de Rümayesh.
Mae en tirait un troisième quand Rümayesh découvrit enfin les limites du sort qui cachait les flèches. Elle leva aussitôt les bras, et le projectile passa au-dessus de sa tête. Il alla se perdre dans le bosquet et se planta dans un tronc avec un claquement sec. L’ehrekh entrevit Mae qui tirait son sabre. Elle bondit en arrière et évita le coup de justesse. Elle s’accroupit, ramassa une poignée de sable et la jeta vers la guerrière en y infusant une certaine quantité de pouvoir.
Elle esquiva une nouvelle attaque et entendit le grésillement du sable incandescent sur l’armure de la jeune femme. Mae hurla et se jeta en arrière en levant un bras devant son visage.
Elle avait espéré mettre un peu de distance entre elle et l’ehrekh, mais Rümayesh s’élança. Elle lui arracha son sabre d’un revers de main et l’arme tournoya comme une toupie avant de disparaître dans les ténèbres.
— Brama ! cria Mae avec l’intensité du désespoir.
Rümayesh cligna des yeux avec énergie pour chasser le vertige qui menaçait de la terrasser. Elle se jeta sur la jeune femme et la plaqua au sol, une main sur sa gorge. Elle glissa l’autre vers le col de la cuirasse et trouva ce qu’elle cherchait. Une amulette.
Elle l’arracha d’un geste sec et la jeta au loin. Elle put alors regarder la guerrière en face. Elle vit une Miréenne portant une armure laquée et un casque avec un masque figurant un démon souriant.
Sans relâcher sa prise sur la gorge de la jeune femme, l’ehrekh arracha son masque et plongea son regard dans ses yeux verts et brillants. Des filets de salive coulaient aux coins de sa bouche et elle laissait échapper des hoquets étranglés. Sa peau claire s’assombrit et vira au violet tandis qu’elle s’efforçait de respirer. Ses yeux rougirent. Elle était à bout de forces, mais elle n’avait pas encore renoncé. Brama pouvait la sauver.
Comme c’est amusant, songea Rümayesh.
Brama sentait la douleur qui montait de la blessure au flanc aussi bien que l’ehrekh. Il sentait le sang couler sur la peau qu’ils partageaient. Il sentait combien Rümayesh était furieuse d’avoir été surprise et blessée.
— Elle n’aurait pas dû venir ici, lui dit l’ehrekh.
Et, à cet instant, Brama émergea comme une créature des profondeurs d’un lac noir et ancien. Et il passa à l’attaque. Rümayesh réagit aussitôt et essaya de le repousser, mais il était bien plus fort qu’elle l’avait imaginé. Comment avait-il pu rassembler tant d’énergie ? Elle l’ignorait.
Tu m’as appris bien des choses, Rümayesh.
Elle le savait, mais elle ne l’avait pas cru capable de la vaincre. Elle comprit alors que, si elle tuait Mae, elle le rendrait encore plus puissant. Et que, si elle le rendait encore plus puissant, elle ne pourrait pas reprendre le contrôle avant une éternité.
C’était hors de question. Cela risquait de compromettre ses projets concernant Meryam. La seule idée de ne pas pouvoir suivre les dieux le jour où ils gagneraient les champs lointains la glaça de terreur. Mai le doute bouillonnait déjà à la surface de l’esprit de Brama. Il était partagé entre ses désirs et la sécurité de son amie.
S’il se comportait comme elle le prévoyait, elle ne tarderait pas à reprendre le contrôle de son corps, alors mieux valait se retirer. Et lui laisser sa précieuse Mae.
Elle était impatiente de goûter à son désespoir.
Brama redevint maître de son corps. Il trembla, perdit l’équilibre et tomba en travers des jambes de Mae. Il se leva tant bien que mal et réussit à rester debout. Sa peau le démangeait. Ses doigts étaient engourdis, mais des vagues de picotements les réveillaient petit à petit. Le monde tanguait comme s’il avait fumé du lotus noir. Sa blessure au flanc lui faisait souffrir le martyre et il crut qu’il allait perdre connaissance. Il reprit cependant le contrôle de son être et refoula la douleur.
Il s’aperçut alors que Mae s’était levée. Elle bandait son arc dont la corde effleurait son oreille. La flèche à pointe de diamant était braquée sur sa poitrine. Elle tremblait de tout son corps.
Il ne sut quoi dire. Une partie de lui aurait voulu qu’elle lui perce le cœur. Une autre était juste effrayée. Alors il resta figé tandis que les échos de sa respiration résonnaient dans ses oreilles. Il espéra que la jeune femme finirait par baisser son arme.
— Brama ?
— Mae, il faut que tu partes.
La Miréenne jeta un coup d’œil sur sa gauche. Son qirin, Angfua, était sans doute caché un peu plus loin.
— Mae, il faut que tu partes ! Je ne pourrai pas contenir Rümayesh éternellement. Et quand elle reviendra elle terminera ce qu’elle a commencé. Elle te tuera.
Une lueur de tristesse passa dans les yeux de la jeune femme. Elle était venue dans les champs en fleur pour libérer Brama et par tous les dieux ! comme il lui en était reconnaissant ! Mais elle commençait à entrevoir la vérité. Elle ne parviendrait jamais à le sauver. Pas vraiment. Elle fit donc la dernière chose qu’elle avait envie de faire. L’ultime recours. Alors que Brama avançait d’un pas, elle décocha sa flèche.
Avec une précision parfaite, Brama tendit la main et saisit le projectile alors que la pointe n’était qu’à un doigt de sa poitrine. Puis il le brisa en deux et jeta les morceaux sur le côté. Mae resta pétrifiée, les yeux écarquillés.
— Je t’ai dit de partir !
Brama glissa une dose de son pouvoir dans sa voix pour l’amplifier. Et cela fonctionna. Mae pivota sur les talons et partit en courant. Il la regarda disparaître entre les arbres et le poids de ce qu’il venait de faire s’abattit sur ses épaules. La dernière personne qui se souciait tant soit peu de lui venait de le quitter. Il n’avait pas eu le choix. Il fallait qu’il lui fasse peur. Pour la protéger. Il ne voulait pas que l’ehrekh la tue quand elle reprendrait le contrôle de son corps, mais par tous les dieux ! comme c’était douloureux !
Il se tourna et se dirigea vers le pendentif que Rümayesh avait arraché au cou de la jeune femme. Une perle, rose et pas très ronde, dans un écrin doré. Il aurait voulu le glisser autour de son cou et disparaître comme Mae avait disparu. C’était impossible. Sa vie ne lui appartenait plus.
— Je suis désolé, Mae, dit-il en laissant le bijou glisser de ses doigts.
Il marcha pendant un long moment entre les adicharas. Et, quand il n’en put plus, il se dirigea vers l’arbre le plus tordu qu’il ait vu de sa vie et s’allongea à son pied. Et il pleura tandis qu’au-dessus de lui les branches se balançaient dans un bruit de fin du monde.
Il sentit Rümayesh émerger des profondeurs. Et il ne fit rien pour l’en empêcher.
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