Dangerous Games Intégrale

Clara Oz · Chapitre 9 sur 79

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Dangerous Games Intégrale

9. Il ne faut jamais dire jamais...

 

 

La journée a été harassante. Peut-être que si j’avais dormi quelques heures de plus – et moins bu d’alcool, surtout – cela se serait mieux passé. Quoique, j’en doute. Je n’ai pas eu une minute à moi. J’ai navigué entre les demandes d’Alan, les remarques désagréables de Stuart, un Chouchou surexcité – et son soupirant d’équidé – le silence et l’indifférence de Bonnie, la présence entêtante d’Alistair, qui n’a pas fait étalage de son humour après ma phrase hyper philosophique sur l’amour.

Pas que j’apprécie ses blagues, non, loin de là, mais il s’est fermé quand j’ai fait cette remarque – censée être drôle – et ne s’est pas rouvert par la suite. Je ne sais pas ce que j’ai dit de mal, mais j’ai bien senti son changement d’humeur. Je ne devrais pas m’en inquiéter. Ça ne devrait rien me faire. Pas me perturber. Et pourtant, c’est bel et bien le cas.

Si tout le monde se met à me faire la gueule, ça va être génial…

Heureusement, les figurants sont – à peu près – restés tranquilles. Et Carolyn, elle, a été ravie de me voir à chaque fois que l’on s’est croisé. D’ailleurs, je la cherche. Elle était là il y a une minute, mais je ne la trouve plus. Il faut qu’elle me dépose au bar afin que je récupère ma voiture. Je ne peux pas y aller à pied, c’est loin, et je suis fatiguée. J’ai envie d’un bain, d’un livre, ou d’un peu de musique. Voire de silence. De tranquillité, quoi. Sans un petit chien qu’il faut surveiller comme le lait sur le feu, parce qu’il s’est épris d’un cheval. N’importe quoi ! On ne craque pas pour son parfait opposé, c’est totalement stupide, non ?

Je cherche tous les endroits où elle serait susceptible d’être : la tente où est stockée la nourriture – je crois que c’est son endroit préféré – les loges, la pièce où on pose nos micros pour les recharger, et même les toilettes ! Mais non, Carolyn est aux abonnées absentes. J’attrape mon téléphone portable, l’appelle : pas de réponse. Je retourne donc à l’extérieur, en espérant trouver quelqu’un qui pourrait me ramener. Mais le plateau est quasi désert, les deux seules personnes qui restent sont : Stuart, à qui je ne demanderais rien même s’il ne restait que cette personne vivante sur une terre dévastée par un astéroïde, et… Alistair.

Alistair, en jean brut et tee-shirt noir à manches longues près du corps. Encore plus sexy que dans sa tenue d’époque. Il est de dos, et regarde un van s’éloigner. J’hésite quelques secondes – je n’ai pas vraiment envie de lui demander un service – mais mon corps me rappelle vivement à quel point il a besoin d’aller se reposer. Alors, je fais un pas vers lui pendant que Stuart lui fait un signe de la main tout en montant dans une grosse berline noire.

– Amy, se retourne-t-il tout à coup, comme s’il avait perçu ma présence. On fait des heures sup ?

– Très drôle, marmonné-je. Mon amie devait me ramener au bar d’Elgol, mais je ne la trouve pas. Ça vous embêterait de me déposer ?

Et là, je vois tout son visage s’illuminer. Bon, ce n’est pas aussi flagrant, j’exagère un peu, mais je vois clairement quelque chose changer, sur ses traits et dans ses yeux. L’éclat ensorcelant revient, cette lueur incroyable que je ne pourrais pas définir, et un petit sourire en coin étire ses lèvres charnues, si sensuelles, qui me fait sourire aussi. Sauf que c’est louche. Je ne sais pas pourquoi, mais je jurerais qu’il y a anguille sous roche. Soit il a une idée derrière la tête, soit quelque chose cloche.

– Avec plaisir, me dit-il en élargissant son sourire. Au Cavern, c’est ça ?

– Oui, réponds-je hésitante.

– Bien. Attends-moi deux minutes, j’arrive.

Je ne peux m’empêcher de me ronger les ongles en l’attendant. Et de faire mille suppositions. Va-t-il me laisser là, à attendre trois plombes ? OK, je suis un peu parano, ce soir. Ça doit être la fatigue. Est-il venu à vélo ? En tandem ? Compte-t-il encore me faire une blague ? Je ne sais pas pourquoi je me pose toutes ces questions, c’est une sensation vague, une intuition, mais son attitude, ou plutôt son changement d’attitude me paraît vraiment étrange. Comme s’il préparait un mauvais coup.

Puis, j’entends des bruits de sabots résonner sur l’herbe. Un bruit très léger mais qui ne laisse aucune place au doute.

L’enfoiré…

Il sait ! Il sait que j’ai une trouille bleue des chevaux. Il l’a forcément constaté. Toute personne aimant bien ces bêtes énormes les a approchées, les a câlinées, s’est extasiée sur leur beauté. Sauf moi. Moi, je les ai évitées. Enfin, sauf lorsque je n’avais pas d’autre choix…

Je me retourne, au ralenti, le cœur au galop. Pour voir Alistair-le-traître et sa monture. La même qui a voulu nous avaler tout à l’heure avec ce pauvre Chouchou…

– Euh… C’est quoi, ça ? demandé-je.

– Notre moyen de locomotion. Les autres sont repartis en van, et je pensais ramener celui-ci au ranch en faisant une balade. Tu vas venir avec nous !

– Je ne crois pas, non, ricané-je. C’est encore une de vos blagues ?

– Absolument pas, dit-il de sa voix implacable.

– On ne va pas rentrer à cheval ? m’étouffé-je.

– C’est comme tu veux, mademoiselle Tout Court. Si tu préfères rentrer à pied…

Je le déteste ! Vraiment, je le déteste ! De tout mon corps, de tout mon cœur, de toute mon âme ! Et jamais, jamais, je ne monterai sur ce truc ! Hors de question !

– Oui, merci, ça va aller, je vais y aller à pied. J’ai envie de marcher, finalement, dis-je en mentant piteusement.

Son rire, plus si enchanteur que ça, retentit. Nos regards s’aimantent un instant, se défient. Et sa voix chaude et amusée s’élève.

– Cinq kilomètres dans la nuit, tu as raison, c’est vite fait.

Il n’a pas tort. Pour la nuit. Elle est en train de tomber sur le paysage, l’engloutissant rapidement. Je ne vois déjà plus les montagnes au loin, la brume a pris une teinte bleutée, magnifique, créant une aura féerique au-dessus de l’océan.

– Mon portable fait lampe de poche, dis-je en le brandissant comme un trophée.

Et en constatant qu’il ne me reste que deux pour cent de batterie !

Je relâche mes épaules, fourre rageusement mon téléphone dans ma poche, réfléchis à cent à l’heure pour tenter de trouver une autre solution. Mais aucune ne me vient à l’esprit. Parce qu’à part effectuer le trajet à pied, je ne vois pas comment faire. Du stop ? La ferme où nous tournons est paumée au sommet d’une colline. Un taxi ? Mon téléphone va me lâcher avant même avoir pu prononcer un mot. Dormir ici ? Pitié, je veux mon lit !

– Bien, dit Alistair d’un ton nonchalant. Bonne soirée, Amy, à demain.

Sur ce, il pose une main sur l’encolure de la grosse bête noire, l’autre sur son dos, s’élance, saute sur son Clydesdale même pas sellé, et s’installe. Tout ça sans effort. À l’intérieur de moi, c’est la panique. Je n’ai aucune envie de rentrer dans la nuit noire toute seule. Mais je n’ai aucune envie de monter – à cru, en plus ! – sur ce cheval qui doit faire deux mètres !

– Non ! Attendez ! Je… euh…

L’arrogant me regarde de toute sa hauteur. Beau, sexy en diable, fier. Terriblement séduisant. Terriblement énervant. Il hausse un sourcil, sourit encore en coin.

– Je ne suis jamais montée sur un cheval, avoué-je finalement, vaincue.

L’étonnement se lit sur ses traits. L’agacement augmente sur les miens.

– Vraiment ?

– Oui, bon, ce n’est pas la peine d’en rajouter, réponds-je, blasée. Je ne dois pas être la seule fille au monde dans ce cas !

– Pas de problème, dit-il en sautant lestement de son cheval. Viens, je vais t’aider.

Ah oui ? Comme ça, sans moquerie ?

Alistair se tient devant moi, la main tendue. Son visage n’exprime aucune ironie. Il est là, force brute et tranquille, attendant que je fasse un geste pour qu’il me hisse sur ce satané canasson. Mon pouls s’accélère, mon cœur aussi, ma température corporelle augmente de quelques degrés. Un geste. Dans sa direction. Ce n’est pas grand-chose. Presque rien, même. En tout cas, rien d’extraordinaire. Juste poser ma main dans la sienne, et me laisser guider. Moi, « la fille de », qui se bat pour ne plus l’être, qui se cache de la célèbre identité de sa mère, qui a vécu des années sans savoir l’identité de son père, je dois seulement accepter l’aide qu’il me propose. Mon indépendance sacrée n’est pas mise en jeu. Ma dignité, peut-être un peu. Mais c’est un détail. Alors, pourquoi j’hésite ? Pourquoi je cherche encore s’il n’y a pas une autre solution ? La peur ? Foutaise ! Près de lui, je n’ai peur de rien. Et ça non plus, je ne me l’explique pas. Comme si ce qu’il dégageait, cette prestance à toute épreuve, ce magnétisme rare des gagnants, de ceux qui ne reculent devant rien, était contagieux.

– Amy ? m’interroge sa voix de velours.

– Oui, oui, j’arrive, murmuré-je.

La nuit est là. Épaisse, sombre, comme un rideau massif sur cette journée de folie. Et Alistair m’attend. Il ne me presse pas. Il ne m’oblige pas.

– OK, soufflé-je. On y va.

Je glisse ma main dans la sienne. Frissonne. Oublie de respirer. Alistair, délicatement, pose ma main sur le flanc de la bête pour m’inviter à la caresser. À l’apprivoiser, peut-être. À me rassurer, en tout cas. Le poil de Mister Swing est doux. Chaud. Mon cœur cogne intempestivement dans ma poitrine, mais je gère. J’essaie. Je ne me défile pas, déjà. Quand Alistair estime que je suis un peu plus à l’aise, il m’attrape par la taille me hisse sur le cheval qui ne bouge pas d’un millimètre. Sentir la musculature massive de l’animal qui m’effraie tant sous mes jambes est étrange. Nouveau. Pas si désagréable, finalement. Et la vue d’en haut n’est pas si mal, même si je n’irais pas jusqu’à dire que j’apprécie. Pas encore… Je ferme les yeux lorsqu’Alistair grimpe à son tour. Retient un hoquet quand son corps brûlant se colle contre le mien. Son torse et mon dos, imbriqués. Toutes mes inquiétudes, volatilisées. Et sa voix s’infiltre dans tous les pores de ma peau.

– Tiens-toi à sa crinière. Ça ne lui fera pas mal, il est habitué. Tes jambes doivent être fermes mais ne pas trop le serrer non plus. Et évite les coups de talons, sinon il partira au trot. Laisse ton corps suivre le mouvement. Si ça ne va pas, tu me le dis, d’accord ? Mais ne t’inquiète pas, tout va bien.

Suis pas aussi sûre que ça, moi…

Je ne saurais dire ce qui est le plus flippant. Le cheval qui avance ou la présence d’Alistair derrière moi. Le vertige qui me saisit, même s’il n’y a pas vraiment un gros vide sous moi. Non, le vertige est intérieur. Montagnes russes de sensations. Sa chaleur, sa voix, son souffle contre mes cheveux, ses bras autour de moi. Son odeur. Celle qui m’envahit au-delà de celle du cheval, j’entends. Mélange de bois, peut-être, avec une touche d’acidité. Fruitée ? Je ne saurais dire. Piquante, ça oui, sans hésiter…

Je n’arrive pas à me détendre. D’une, c’est la première fois que je monte sur un animal pareil. Même un poney, je n’ai jamais essayé. Ma mère en avait loué pour l’un de mes anniversaires, petite, et j’avais fait un esclandre, parce que j’étais déjà terrorisée. J’avais ruiné ma fête, alors qu’elle s’était donné du mal pour être originale et présente dans son emploi du temps surchargé. Mes copines – et leurs mères – m’avaient sans doute prise pour une enfant gâtée. C’est après qu’elle a voulu me donner des cours d’équitation. Que j’ai toujours refusés.

La main d’Alistair glisse sur ma hanche. Mon cœur suit le mouvement, en apnée. Il se loge là où ses doigts posés me brûlent. Je m’accroche comme si ma vie en dépendait – ce qui n’est pas tout à fait faux – à la crinière. Sous mes fesses, les muscles de l’équidé roulent tranquillement. Derrière mon dos, le torse ferme d’Alistair, rassurant, qui me tient et me protège. Je ne risque rien, a priori. Mais je ne me suis jamais sentie aussi vulnérable qu’aujourd’hui. Prise au piège. À sa merci. À la merci d’un homme qui joue, rit, comme un adolescent et fuit la minute d’après, se ferme tel un coquillage sentant le danger. D’un homme qui m’attire autant qu’il m’exaspère.

– Tout va bien, BlueBird ? susurre sa voix douce contre mon cou.

– Arrête de m’appeler comme ça ! riposté-je.

– Tiens, tu me tutoies, maintenant. Rien de tel que la proximité.

– J’ai oublié, dis-je pour justifier pourquoi je ne le vouvoie plus.

– Oublié quoi ?

– Rien.

Oublié de garder la distance que je souhaite mettre entre nous. Parce que je suis censée le diriger sur les scènes, parce que je ne le connais pas, parce que je n’arrive pas à le cerner. Parce que cet homme est un mystère à lui tout seul, tête brûlée selon les rumeurs, talentueux selon les professionnels, énervant selon moi. Mais surtout, surtout, cet homme fait naître en moi tout un tas d’émotions et de sensations dont j’ignorais jusqu’à l’existence…

Alistair lâche ma hanche et pose sa main sur les rênes. Ses bras m’entourent, comme une barrière protectrice. Le vent s’engouffre dans mes cheveux, les fait virevolter, et mes mèches courtes teintes en bleu se collent devant mes yeux. Je ne peux pas lâcher la crinière du cheval, malgré la pression du corps masculin qui me maintient fermement. Alors, j’abaisse mes paupières. Juste quelques instants. Quelques secondes. Quelques secondes volées à la vie, au temps, à la pression que je m’inflige afin d’obtenir une place dans le cinéma, au stress qui me motive autant qu’il m’épuise. Quelques secondes où j’ai l’impression de vivre pleinement, sans chercher à cacher quelque chose, à me démarquer, à faire oublier qui je suis. Et c’est bon. Enivrant. Excitant.

Jusqu’à ce qu’Alistair lâche, joueur :

– On peut aller au galop maintenant ?

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