Dangerous Games Intégrale
3. Au chaud
57. Au chaud
J’effectue les quelques kilomètres jusqu’au ranch dans un état second. En roulant lentement. Transie de froid et totalement dans mes pensées. Pensées toutes tournées vers Alistair, évidemment. Et, un peu égoïstement aussi, je l’avoue, vers moi.
Ma relation – ou mon semblant de relation – avec Alistair n’est déjà pas simple. Mais maintenant que la mère de sa fille, même s’il m’a assuré ne rien éprouver pour elle, est revenue, je gage que tout va voler en éclats. Le peu que j’avais va se résumer à… plus rien du tout.
Et cette pensée me fait monter les larmes aux yeux.
Alistair m’attend comme prévu au ranch. Devant le portail, plus exactement, et sans cheval. Encore une fois, je m’interroge. Comment a-t-il pu faire aussi vite ? Je ne l’ai pas vu me doubler sur la route, il a donc forcément pris un raccourci.
Dans le pré, sans aucune lumière autour pour l’éclairer…
Je stoppe mon super engin tout-terrain pour ne pas affoler George ou Daisy, puis constate les dégâts. Sale, sans aucun doute. De la boue partout.
– Il faut que je la nettoie, dis-je à Alistair alors qu’il s’approche de moi pour rentrer la mobylette dans la cour.
– Il y a un jet, là-bas. Donne, je vais m’en charger.
J’ai l’intention de refuser, ce n’est pas à lui de le faire, mais il s’est déjà emparé du deux-roues. Je le suis en silence. Confuse. Désemparée. Je le regarde passer succinctement le jet dessus. Ses gestes sont rapides et précis. Presque sensuels, comme toujours. Le visage indifférent, les yeux braqués sur la mobylette, il semble totalement accaparé par ce qu’il effectue. En quelques minutes, l’engin étincelle. Je ne me souviens pas dans quel état il était avant, mais je jurerais qu’il est bien plus propre maintenant. Puis il disparaît deux secondes, revient avec un gros chiffon déjà taché et essuie le plus gros.
– Comme neuf, dit-il finalement, une fois qu’il a terminé.
– Merci, réponds-je, soulagée. J’espère que George n’en saura rien.
– Trop tard, lâche-t-il sans sourire, il était dehors lorsque je suis rentré. Il est au courant.
– Merde ! Il faut que j’aille m’excuser ! C’est…
– Ça va, BlueBird, ce n’est rien. Laisse tomber. Il est occupé, de toute façon.
J’inspire un grand coup. Regarde autour de moi pour retarder le moment où je vais devoir partir, même si je n’en ai aucune envie. Aucune envie de le laisser seul. Seul avec ses démons. Si je n’y connais rien en garde d’enfant, en mère qui réapparaît après cinq ans d’absence, les fantômes du passé, je connais.
– Tu veux… parler ? demandé-je finalement d’une toute petite voix dans un sursaut de courage.
Alistair prend le temps de me dévisager. Ses yeux, toujours aussi sombres, me passent au peigne fin. Je reste paralysée, sans bouger d’un millimètre, sans même battre d’un cil en attendant son verdict.
– Pas ici, accepte-t-il enfin. Allons chez moi.
Je réprime un sourire. Puis je le suis. J’imaginais, sans réellement savoir pourquoi, qu’Alistair vivait dans le ranch. Mais manifestement, non. Il m’entraîne sur le côté du gros bâtiment, puis sur un petit chemin, le même qui nous a menés vers la falaise, l’autre soir, après mon repas avec Catriona.
Et vers la grange où nous avons fait l’amour…
Un pincement au cœur me saisit alors que je pense à la petite fille, tellement joyeuse et innocente, probablement en train de jouer avec sa copine à cet instant même, ne se doutant pas du séisme qui va venir bouleverser sa vie d’ici peu.
Je continue de m’interroger sur notre destination quand Alistair bifurque à gauche. Nous traversons un semblant de forêt composée de gros arbres qui délimitent l’espace, dont les branches viennent me caresser les cheveux, ressemblant à une haie immense tellement ils sont bien alignés. Puis, soudain, devant moi, des dizaines de petites lampes solaires invisibles depuis le chemin apparaissent, plantées dans le sol pour nous indiquer où marcher, répandant une faible lumière bleutée. J’ai encore une pensée pour Catriona et son adoration pour les fées, tellement cet endroit est magique.
Alistair s’arrête une seconde, sentant peut-être ma surprise, et me précise :
– Catriona adore tout ce qui brille, dit-il d’une voix empreinte de tendresse.
– Et elle a raison, assuré-je. C’est magnifique.
Nous avançons ensuite en silence jusqu’à ce qu’une immense maison toute blanche se dresse devant nous. Je distingue quelques arbres autour, un grand jardin, et, au bruit, je devine l’océan en contrebas. Alistair sort une clé de sa poche, l’insère dans la serrure, ouvre la porte, la tient pour me permettre d’entrer.
– Bienvenue chez moi, BlueBird, dit-il avec un sourire imperceptible.
– Merci, réponds-je d’une voix feutrée.
Merci de m’inviter chez toi. De me faire confiance pour ça. De me parler, aussi, je l’espère…
De se confier, surtout. Je tiens à ce qu’Alistair sache que je suis capable d’être l’épaule sur laquelle il peut se reposer. S’il le souhaite. Même si je ne connais rien à sa peine, si je ne peux que l’imaginer, pas la comprendre entièrement puisque je n’ai pas d’enfant et que je n’ai pas de solution à portée de main, pour le moment. Mais je veux qu’il sache qu’il n’est pas seul. Je sais le lien qu’il entretient avec sa fille, il suffit de les voir tous les deux pour le saisir. Cette complicité, cette tendresse, cet amour unique. C’est tellement beau et fort que je ne peux me résoudre à le laisser seul pour affronter ça. Même si c’est ce qu’il voulait au départ…
L’entrée de la maison est un grand espace immaculé où traîne tout de même une paire de bottes de petite fille, aussitôt rejointe par les chaussures d’Alistair, puis les miennes. Des photos de Catriona sont accrochées au mur. Pas beaucoup, juste trois, mais très grandes et magnifiques. La petite fille sourit de toutes ses dents, dans un champ fleuri, devant l’océan. Il y en a une avec son arrière-grand-mère au ranch. Tout au fond, un escalier majestueux qui monte au premier étage. Des photos de Catriona, encore, avec Alistair cette fois. Un Alistair plus jeune, mais tout aussi sexy. Je marque un temps d’arrêt pour observer ses traits, son sourire qui étire son visage alors qu’il tient sa fille dans les bras, ses cheveux plus courts, légèrement bouclés, dorés par les rayons du soleil qui se reflètent sur ses mèches.
Un raclement de gorge me signale qu’Alistair m’attend. Je lui lance un sourire contrit et me hâte de monter les dernières marches.
– Mets-toi à l’aise, je vais faire du thé, dit-il alors que nous pénétrons dans la pièce principale de sa maison.
Un immense salon ouvert sur une cuisine américaine moderne, gris et rose. Je souris devant cette touche de féminité. Le frigo est recouvert de dizaines de dessins d’enfant, de magnets et de post-it. Dans le salon, un canapé beige, recouvert de plaids et de coussins dans les tons pastel, prend une bonne partie de la largeur de la pièce. Une cheminée contre un mur où flambe un feu réconfortant, une table basse recouverte de livres d’enfant, d’une ou deux feuilles de coloriage, de crayons, de quelques jouets. Des photos de la fillette au mur, certaines avec Daisy, d’autres avec George, et aussi avec son père, ainsi que des paysages enchanteurs de l’Écosse. Montagnes, océan, lumière incroyable.
Alistair fourre une bûche dans la cheminée puis va préparer du thé pendant que je m’approche de la baie vitrée qui me coupe le souffle. Elle occupe deux murs, si bien qu’on a l’impression d’être à l’extérieur. Il fait nuit, je ne distingue pas tout, mais ce que je vois – l’océan, un petit peu, le ciel et ses nombreuses étoiles, la lune qui forme un croissant lumineux, laiteux – me laisse sans voix, éblouie par cette beauté.
Je suis tellement accaparée par la magie de cet endroit, avec les petites lampes dans le jardin qui marquent le chemin, que je ne sens pas Alistair se rapprocher de moi. C’est son souffle dans ma nuque qui me fait presque sursauter. Et me retourner.
– Du thé bien chaud, BlueBird… résonne sa voix basse.
– Merci, dis-je, troublée par sa présence si près de moi.
Il hoche la tête et se positionne juste à mes côtés, le regard fixé sur le même paysage que moi, qu’il doit connaître par cœur.
– C’est magnifique, dis-je, envoûtée par la vue.
– Oui, c’est un endroit très apaisant, confirme-t-il, posant son regard brûlant sur mon visage. Tu veux visiter la maison ?
Non. Je veux que tu me parles…
– Oui.
– Viens.
Alistair s’empare de ma tasse, la pose sur l’îlot qui sépare le salon de la cuisine, là où trônent des fruits dans un immense saladier transparent, une peluche en forme d’éléphant, rose vif avec des paillettes, et le téléphone portable d’Alistair.
– Mais tu es trempée, Amy, tu veux des vêtements ? réagit subitement Alistair. Je… devrais dénicher quelque chose qui pourrait t’aller…
J’ai aussitôt une pensée pour le tee-shirt qu’il m’a déjà prêté. Et que j’ai soigneusement gardé. Peut-être pourrais-je commencer une collection de ses vêtements ?
– Ça va, refusé-je, je n’ai pas froid. J’irai me sécher près de la cheminée.
Alistair hoche la tête, sourit et m’entraîne à sa suite.
– Ici, c’est mon bureau, dit-il en me montrant une pièce composée d’une grande table en bois, sur laquelle est posé un ordinateur portable, des feuilles, des stylos.
Derrière, se trouve un fauteuil de gamer en cuir noir qui a l’air très confortable. Contre un mur, un gros placard. Et, bien sûr, une immense baie vitrée qui donne de l’autre côté de la maison.
Et des photos de Catriona partout…
– C’est ici que tu signes tes contrats de cascadeur ? demandé-je, curieuse.
– C’est ici que je les lis, explique-t-il. Je les signe devant les réalisateurs parce que je trouve toujours quelque chose à modifier. Cela dit, j’en signe de moins en moins. J’avais déjà réduit à la naissance de Catriona. En fait, après mon fameux… saut dans l’océan, dit-il avec une grimace, j’ai eu des demandes à la pelle. Des intéressantes et des farfelues. Tellement que je ne pouvais pas toutes les honorer. Même si j’aurais bien voulu. Alors rapidement, j’ai fait monter les prix, ça m’a permis de trier. Maintenant, je vaux cher et je n’en accepte que très peu.
– Par rapport à Catriona ?
– Oui… Je ne veux pas la laisser seule trop longtemps, même si elle adore rester avec son arrière-grand-mère. Au début, lorsqu’elle était toute petite, je l’emmenais, mais ensuite, elle a préféré rester au ranch. C’est drôle, cette petite fille a toujours su très vite ce qu’elle voulait. Ou ne voulait pas, dit-il avec un sourire tendre.
– Tu emmenais une baby-sitter ?
– Les tournages m’en fournissaient, c’était une de mes conditions. Mais rapidement, je me suis rendu compte que ce n’était pas très évident pour Catriona. Même si elle a toujours été très sociable, adorable, même, elle devenait de plus en plus réticente à se trouver dans les bras d’inconnus. Ce qui se comprend…
– Oui, affirmé-je.
– Ici, c’est la salle de télévision, dit-il en changeant soudainement de conversation.
Ah oui, en effet…
Quand Alistair dit « salle de télévision », en réalité c’est un home cinéma avec un canapé matelassé qui pourrait aussi faire office de lit.
– Catriona avait tendance à allumer la télé dès son réveil et à la laisser tourner en boucle, m’explique-t-il. Maintenant, elle a compris que le moment télévision n’était pas automatique. Et elle préfère lire et dessiner, même si nous regardons beaucoup de films.
Mon cœur émet de drôles de battements parce que j’entre dans l’univers secret de cet homme énigmatique pour la première fois, mais aussi parce qu’il me confie des pans de sa vie, de ses habitudes avec sa fille. J’en suis très touchée… et d’autant plus peinée que tout son quotidien va voler en éclats, maintenant que la mère de Catriona a réapparu.
Il me montre ensuite les toilettes, rapidement, puis nous montons à un nouvel étage.
– La chambre de Catriona, m’indique-t-il.
Il pousse la porte et je découvre un univers enchanteur, à l’image du monde que se crée Catriona dans ses pensées lorsqu’elle me parle de ses amies les fées. Le plafond est illuminé de fausses étoiles, d’une aurore boréale dans un coin, d’une lune pleine et ronde, également à l’image de sa cabane au ranch. Tout un pan de mur recrée une forêt. Si je le touchais, je suis sûre qu’il aurait la texture de la mousse. Dans les tons verts, roses, violet clair, la chambre est un véritable paradis de conte de fées. Son lit est à baldaquin, recouvert d’un voile rose poudré. Des petits fauteuils, une table, une dînette. Des livres dans une immense bibliothèque. Des jouets partout. Des peluches colorées. Et, pour couronner le tout, l’ouverture sur le paysage alentour à travers une baie vitrée, la même que celle du salon.
– Wow. Impressionnant, soufflé-je.
– Oui, confirme Alistair, c’est ce que toutes ses copines disent. Elle a aussi sa salle de bains et un dressing à côté. Viens, je te montre ma chambre.
Là, des papillons se réveillent dans mon ventre. Violemment. L’atmosphère enchanteresse due à la décoration de la chambre de la petite fille n’est qu’un lointain souvenir. Elle est maintenant sensuelle. Lourde. Chargée d’électricité.
Je suis Alistair dans la pièce d’à côté, d’un pas raide, respirant par à-coups, comme si je ne savais plus comment faire. Comme si j’avais 15 ans et que je vivais ma première rencontre avec un garçon. Même si, pour être honnête, je n’en ai pas des souvenirs impérissables. Mon corps pèse une tonne.
Je me suis demandé mille fois à quoi pouvait bien ressembler son chez-lui, et surtout, l’endroit où il dormait. Je vais enfin le découvrir.
– Voilà, dit Alistair en poussant la porte en grand, il y a aussi une salle de bains et un dressing. D’ailleurs, mon dressing donne sur celui de Catriona, c’est beaucoup plus pratique que d’emprunter le couloir. Si elle sait bien ce qu’elle veut dans la vie, le moment de s’habiller est une tout autre histoire. À son âge, elle prend déjà un soin particulier à bien coordonner ses vêtements et perd des heures à se regarder dans le miroir, à hésiter, à se changer.
– C’est une fille, dis-je en souriant.
– Ah ça, c’est certain ! répond Alistair, amusé. Mais c’est parfois un casse-tête pour moi. Quand je dois lui dire quel haut va mieux avec quel bas, mais que ma réponse ne lui plaît pas parce qu’elle a déjà décidé ce qu’elle voulait porter et qu’elle attend seulement une confirmation de ma part, je t’avoue que je suis souvent perdu. Mais j’ai appris à la connaître et je vois dans ses yeux la réponse qu’elle attend, maintenant.
Je souris encore. Émue de ce lien si fort. Est-ce que je le connaîtrais aussi, un jour ? Je me suis souvent demandé quelle mère je serais… Protectrice ? Envahissante ? Stressée ? Serais-je une bonne mère, d’ailleurs ?
Je me concentre sur la chambre d’Alistair pour faire fuir ces questions. Elle donne sur l’océan aussi, grâce à sa grande baie vitrée, mais paraît vide en comparaison de celle de sa fille. Un grand lit recouvert d’une couette blanche, deux tables de nuit, un fauteuil tourné vers le paysage, un bureau avec un autre ordinateur portable. Minimaliste. Masculine. Sobre mais apaisante.
– Là-bas, il y a deux chambres d’amis, m’indique-t-il. Sur le toit, une terrasse, mais je fais refaire le sol alors c’est un peu le bazar.
– Pas de salle de sport ? demandé-je pour le taquiner, sa maison ressemblant tellement à celle d’une gravure de mode.
– Et si ! Mais elle est en bas. Viens, on redescend.
Euh… Et le lit, il ne fait pas partie de la visite ?
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