Dangerous Games Intégrale
11. Cauchemar
65. Cauchemar
Dire que cette matinée est difficile est un euphémisme. Le réveil était un cauchemar. Je me suis endormie très tard – pour ne pas dire très tôt ce matin – et, depuis que j’ai ouvert les yeux, je n’ai jamais eu autant conscience que j’avais un estomac et une tête. Douloureuse, la tête. Retourné, l’estomac.
Ce qui me console, c’est que je ne suis pas la seule dans cet état. Ni la pire. Carolyn a vraiment une tête à faire peur. Et je ne parle même pas de son humeur…
Alistair non plus n’a pas un visage très avenant quand je le vois sur le plateau. Ses traits sont tirés, des cernes ombrent ses yeux, et je ne lui ai pas encore aperçu un sourire sur les lèvres. J’imagine qu’il n’a pas eu la chance de partager ses soucis et de s’évader grâce à un feu sauvage non prémédité et un rituel tout aussi imprévu…
Ce qui m’inquiète, c’est qu’il a une grosse cascade à réaliser aujourd’hui. En général, elles ne sont pas trop dangereuses, d’après lui. Mais là, je ne suis pas rassurée. Et je ne sais pas si c’est parce que je n’ai pas assez dormi ou mal supporté le whisky, mais je n’arrête pas d’imaginer le pire. Des dizaines de scénarios catastrophes s’enchaînent dans mon esprit. Et je n’arrive pas à les chasser.
– Pourquoi les gens parlent-ils si fort ? me demande Carolyn en se massant les tempes. C’est dingue, ils sont obligés de hurler ? Et ce brouhaha derrière aussi, qu’est-ce que c’est pénible. Je crois que le prochain qui me hurle un truc dans l’oreille, je lui rentre dedans.
– Une nuit de sommeil et ça ira mieux, dis-je, aussi compatissante qu’amusée.
– Une nuit… Ouais, pas avant ce soir. Ce qui veut dire qu’il va falloir que je supporte tout le monde pendant de longues heures. Et, franchement, la seule chose dont j’ai envie, c’est dormir. Ou, au moins, un peu de silence…
– Moi aussi, dormir me plairait bien, dis-je. Parce que je ne voudrais pas dire, mais c’était difficile de trouver le sommeil, hier soir.
– Moi, je suis tombée comme une mouche.
– Oui, nous avons remarqué. Tiens, Bonnie ne t’a pas montré sa vidéo, au fait ? demandé-je, un petit sourire mystérieux sur les lèvres.
– Quelle vidéo ? m’interroge-t-elle en se tenant le front.
– Carolyn, il faut que je te dise quelque chose, commencé-je en prenant un air sérieux, presque dramatique.
Elle est assise sur une chaise en plastique, sous le chapiteau du petit déjeuner. Je m’accroupis devant elle et pose mes mains sur ses cuisses.
– Je crois que ça va te faire un choc, mais il faut que tu le saches… continué-je, luttant pour ne pas rire.
– Arrête, tu me fais flipper, s’agace-t-elle d’une voix peu rassurée. Qu’est-ce qu’il y a ?
Je baisse la tête devant elle pour lui donner l’impression que je cherche mes mots. En réalité, je me retiens de rire.
– Tu ronfles, Carolyn, dis-je finalement, faisant tout pour garder mon sérieux. Tu ronfles comme un cochon. Un truc de fou. Super flippant. Il fallait que quelqu’un te le dise.
Elle se lève d’un bond de sa chaise, me repousse avec un air horrifié.
– Mais n’importe quoi ! objecte-t-elle. C’est faux ! Je ne ronfle pas.
Je hoche plusieurs fois la tête avec un air totalement désolé sur le visage.
– Oh si, tu ronfles. Et d’ailleurs, on a une preuve avec Bonnie.
– Quoi ? Non ! C’est…
– La vidéo. Celle dont je te parlais. Bonnie t’a filmée. Désolée.
Et je pars en courant. Pour éviter le coup qu’elle voulait me donner sur le bras. Et je ris encore.
Jusqu’à ce que je me retrouve face à Alan, Stuart et Alistair. Qui ne rient pas, eux…
– Bonjour, lancé-je d’une voix joyeuse pour contrecarrer leur mine patibulaire.
– Bonjour Amy, dit Alan. Voici les fiches. Et il faudrait aller voir si le décor est prêt.
Et il tourne les talons. Stuart attend un instant, juste assez pour me lancer :
– La maternelle, ce n’est pas ici, lâche-t-il, pince-sans-rire, avant de rejoindre le réalisateur.
Ah, il a de l’humour, finalement, ce mec…
– BlueBird… dit seulement Alistair en hochant imperceptiblement la tête.
– Alistair, réponds-je sur le même ton que lui. Tout va bien ?
Il me regarde comme si je venais de lui demander la lune, alors que je lui demande juste comment il se sent. Son regard me détaille. Sombre.
Comme son humeur, visiblement…
Ses yeux me caressent le visage, lentement. Je me liquéfie littéralement devant lui, ne pouvant plus prononcer une parole, plus esquisser un geste. Je reste là, bête, paralysée par son regard. Qui plonge si profondément en moi que je jurerais qu’il peut deviner tout ce que je ressens pour lui. Même s’il le sait déjà puisque je le lui ai dit. Je lui ai avoué que je l’aimais. C’est fait. Et, finalement, je crois que je suis contente qu’il le sache. Parce que ça devenait trop difficile de garder ça pour moi. Il n’a pas eu la réaction que j’espérais, mais au moins je suis tranquille avec ma conscience. Et lui, il en fera ce qu’il en voudra, de ma déclaration, mais il ne pourra pas dire qu’il l’ignorait.
Je redresse les épaules, inspire lentement et me détache de l’emprise de son regard.
– Je vais aller voir si le décor est prêt, dis-je avec un demi-sourire. Ça va bientôt être à toi.
Et je le laisse là, fière de ne plus m’en vouloir de lui avoir ouvert mon cœur. Je ne sais pas si c’est le rituel de Carolyn, ou ma soirée revigorante et amusante de la veille, ou encore le whisky, mais je me sens plus sereine, ce matin.
Enfin, excepté ce petit sentiment qui me noue le plexus et qui m’indique que quelque chose plane dans l’air…
***
Le décor est prêt. Mais pas rassurant. Calum va se prendre une balle dans l’épaule. Enfin, Alistair. Sur son cheval lancé au galop, il va sauter par-dessus une barrière, chuter, puis rouler dans le pré sur une bonne vingtaine de mètres. Ah, détail important, le pré est une pente abrupte qui se termine dans les rochers.
Engageant, non ?
Le pré a été dégagé. On n’a pas laissé le moindre caillou qui pourrait blesser la cascadeur pendant sa descente spectaculaire. Les roches en contrebas sont fausses, en mousse, installées juste pour donner l’impression de chute. Puis Calum ira véritablement s’allonger dans les vraies, là où les vagues de l’océan viennent se fracasser.
Je suis nerveuse. Alan aussi. Et l’expert des assurances également. Lors de cascades dangereuses comme celle que va réaliser Alistair aujourd’hui, un représentant doit être présent pour s’assurer que toutes les règles de sécurité sont respectées. Si elles ne le sont pas, c’est la production qui paierait, le cas échéant.
Et personne ne veut prendre ce risque…
Le dénommé Johnson, l’expert en assurance-vie, a ratissé le pré à la loupe. Avec Alan, Stuart et moi sur les talons.
Quatre vérifications valent mieux qu’une, non ?
Malgré tout, je ne suis pas à l’aise. Alan n’a même pas pensé à me refiler Chouchou. Il le malaxe entre ses doigts comme un antistress. La boule de poils ne bronche pas, calfeutrée dans ses bras, gesticulant de temps en temps seulement. Il doit être habitué, j’imagine. Pour une fois, j’aurais bien aimé qu’il me le confie. Ça m’aurait occupé les mains. Prise d’un dernier doute, je me rapproche de Johnson, impeccable dans son costume trois pièces déjà maculé de boue sur le bas et dans ses chaussures cirées noires qui tendent vers le marron, maintenant. Ses cheveux sont gominés, ce qui lui donne un air de voyou italien.
– Et l’arme, dis-je, l’air de rien, elle est vérifiée aussi avant les scènes ?
Je souris bêtement, semblant lui faire croire que je suis naïve et curieuse, mais l’appréhension me gagne de plus en plus alors que le tournage approche.
– L’arme ? s’étonne-t-il en levant un sourcil.
– Oui. Le pistolet. Le cascadeur va se faire tirer dessus, alors je me demandais si ça faisait aussi partie des vérifications d’usage…
– Non… répond-il après une seconde de réflexion. Pourquoi, vous pensez que le cascadeur pourrait avoir des ennemis, ici ? demande-t-il en plissant les yeux. Nous sommes sur un tournage, pas au milieu d’un gang !
– Oh, non, non, répliqué-je, rouge comme une tomate. Juste que je suis curieuse, c’est tout.
– Hum… réfléchit-il. Je peux toujours y jeter un œil, oui…
Je souris, fière de moi. Un peu ridicule, aussi, mais j’aimerais enlever le nœud qui me broie la poitrine. De loin, je l’observe en train d’aller voir le réalisateur pour lui demander de regarder le pistolet. Alan s’étonne, puis lui indique où aller. Je me rapproche de Carolyn.
– Tu vas mieux ? demandé-je même si elle n’en a pas l’air.
– Ça ira mieux ce soir dans mon lit, grommelle-t-elle. Bon, on fout quoi, là ? Pourquoi on ne tourne pas ?
– Je ne sais pas, dis-je, l’air de rien. Dernière vérification, je suppose…
L’expert revient. Satisfait, mais en me jetant un regard étrange quand même.
Comme si j’étais une psychopathe avec des idées bizarres. Ce que je suis peut-être, finalement…
Et Alan lance l’action. Le silence règne. Bonnie est près de moi, elle ne joue pas dans cette scène. Alistair est sur son cheval, fier, droit, le regard au loin, concentré. Beau comme un cow-boy.
Pour faire court…
Puis un bruit de pas derrière moi attire mon attention. Je me retourne et découvre Moira. Emmitouflée dans un manteau bleu ciel, ses cheveux blonds lissés impeccablement tombant sur ses épaules. Un sourire totalement horripilant sur les lèvres.
– Mais qu’est-ce qu’elle fout là, bordel ? murmuré-je entre mes dents.
– Quoi ? demande Bonnie.
– Non, rien, marmonné-je en regardant de nouveau la scène.
Mais la détestable femme vient se poster juste à mes côtés. Son parfum, trop fort, trop fleuri, trop écœurant parvient jusqu’à moi.
– Pourquoi êtes-vous là ? lui demandé-je, les dents serrées.
– J’ai des comptes à vous rendre ? siffle-t-elle sur un ton bas, sans se départir de son horrible sourire.
Je hausse les épaules sans lui répondre. Je préfère surveiller la scène. Je me décale pour ne plus être à côté d’elle. Alistair vient de partir au galop. Concentré. Le nœud dans mon plexus est toujours là. Mais je sais pourquoi je l’avais, maintenant. À cause de cette sorcière qui vient là où elle n’est absolument pas attendue.
Et pas la bienvenue…
Mais Moira se déplace également et me rejoint. Juste avant, elle croise le regard de Bonnie. Toutes les deux marquent un temps d’arrêt, comme si elles se connaissaient. Je fronce les sourcils, étonnée. Les deux femmes se regardent de longues secondes. Puis un murmure me fait détourner les yeux. J’ai juste le temps d’apercevoir Alistair en train de chuter. Sa selle semble s’être décrochée et pend sur le côté, alors qu’il s’accroche comme il peut à la crinière de Mister Swing. Qui vient de prendre son élan pour franchir la barrière. Et saute. Le corps d’Alistair voltige dans les airs avant de rebondir sur la barrière et de s’effondrer sur le sol.
Ensuite, tout est flou. Des cris, de l’agitation, toute l’équipe rassemblée autour d’Alistair. Je n’arrive pas à me rapprocher. Mon cœur cogne si fort dans ma poitrine que je peine à respirer. Je retiens mes larmes, je n’arrive pas à savoir ce que je dois faire. Il faut que je le voie. Mais il y a trop de monde autour, malgré les paroles qui me parviennent, celles qui disent de lui laisser de l’air.
– Putain, il n’arrive plus à bouger les jambes, crie quelqu’un.
Mon sang se glace dans mes veines. Des mots comme « paralysé », « colonne vertébrale », « chute fatale », « pompier », « urgence » continuent d’être prononcés autour de moi. Et je ne parviens toujours pas à l’approcher. Moira tente aussi de se frayer un chemin, sans succès. Puis j’entends une sirène, et tout s’enchaîne. J’arrive finalement à rejoindre Alan.
– Où l’emmène-t-on ? demandé-je.
– Inverness, c’est l’hôpital le plus proche ! m’indique-t-il, la voix blanche, tout aussi choqué que moi.
– OK, dis-je avant d’attraper Bonnie par le bras. Viens, on y va !
Bonnie n’a pas le temps de réagir, je cours déjà vers ma voiture.
– Regarde à combien de kilomètres est Inverness, s’il te plaît, lui demandé-je, priant pour que je puisse m’y rendre en voiture.
– Une heure trente, voire deux heures s’il y a de la circulation, répond à sa place Moira.
– Je ne vous ai rien demandé ! m’énervé-je, même si je suis contente d’avoir ma réponse.
– Peut-être pas, mais vous allez quand même m’emmener, répond-elle du tac au tac, sûre d’elle.
Je marque un temps d’arrêt alors que nous sommes à quelques mètres de ma voiture. Me tourne vers Moira, luttant pour ne pas lui cracher ma haine au visage.
– Hors de question ! objecté-je, tentant de me contenir. Vous n’avez rien à faire là !
– Ah oui ? Parce que c’est à vous d’en juger, peut-être ?
– Moira… Je ne suis pas là pour me mettre entre Catriona et vous, sachez-le. Mais si vous faites du mal à cette famille, je vous jure que vous aurez affaire à moi !
Je ne sais même pas pourquoi je lui dis ça. C’est sorti tout seul. Je suis paniquée, j’ai peur, et s’il y a une personne que je n’ai pas envie de voir, c’est bien elle. Mais j’imagine que je ne veux pas m’en faire une ennemie.
– Oh, ne vous inquiétez pas pour ça, vous n’êtes pas un problème pour moi. Ou plus pour longtemps, du moins…
Je la dévisage, pas certaine d’avoir bien entendu. Qu’est-ce qu’elle vient de dire exactement ? Mais je n’ai pas le temps de lui poser la question, Bonnie m’interpelle.
– Amy, regarde… dit-elle en me tendant un bout de papier, livide. C’était sur ton pare-brise.
J’attrape le petit bout de papier, le lis.
Soit tu dégages, soit la vérité éclatera…
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