Dangerous Games Intégrale

Clara Oz · Chapitre 58 sur 79

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Dangerous Games Intégrale

4. À cœur ouvert

58. À cœur ouvert

 

 

Alistair m’apporte ma tasse de thé alors que j’ai pris place devant la cheminée, assise en tailleur sur le sol recouvert d’une épaisse moquette, pour sécher mes vêtements et me réchauffer.

Même si la visite de la chambre a diffusé un feu dans mon corps…

– Tu ne veux pas t’installer sur le canapé ? demande-t-il, prévenant.

– Non, ça va, dis-je. J’aime bien regarder les flammes.

Ça me permet surtout de me concentrer sur la façon d’amener la conversation sur ce qui le préoccupe…

– Tu vas faire quoi pour Catriona ? demandé-je finalement, sans détour, après un silence.

Un long soupir me répond. Puis Alistair prend place à côté de moi, ses longues jambes allongées devant lui. Sa main hâlée frotte son menton, son regard ébène se perd dans les flammes qui dansent devant nous. Spectacle hypnotisant.

– Je suis en colère, souffle-t-il si bas que je l’entends à peine. Tellement en colère.

– Je comprends, réponds-je d’un ton doux.

– Elle est partie sans états d’âme il y a cinq ans. Cinq années pendant lesquelles j’ai dû faire face à l’éducation d’une petite fille. Je n’y connaissais rien. J’étais à mille lieues de ça. Les repas, les câlins, les pleurs, les angoisses. Jouer, ça, ce n’était pas un problème, ajoute-t-il avec un sourire tendre. Mais… j’ai dû tout apprendre. J’étais tellement désemparé devant ce petit être qui allait grandir sans mère, ma vie qui changeait du tout au tout. Fini l’insouciance, même si j’en avais déjà laissé une grande partie en chemin. Daisy m’a beaucoup aidé, c’est elle qui a fait face au départ. C’est elle qui m’a tout appris. Comment la nourrir, la changer, la cajoler. Je ne lui ai jamais laissé ma place, elle me déchargeait juste quand j’étais épuisé et dépassé, mais j’ai tenu à tout apprendre, à tout faire par moi-même…

Il laisse passer un nouveau silence. Lourd. Précieux. Je reste là, muette, à l’observer, à le voir partir dans ses souvenirs, se remémorer ses premières années avec sa fille, émue de l’entendre parler de ces premiers instants et de son sens des responsabilités qui lui vaut toute mon admiration.

– Puis, plus tard, répondre aux questions de Catriona. Pourquoi elle n’avait pas de maman, pourquoi ses copines en avaient une. J’ai tout fait pour qu’elle devienne une petite fille équilibrée et heureuse. Je ne supportais pas de lire la tristesse dans ses yeux. Je ne voulais pas qu’elle souffre de l’irresponsabilité de cette femme. Elle qui n’avait rien demandé.

Nouveau silence. Le bois crépite dans la cheminée. À l’extérieur, la lune continue sa lente montée en plein ciel, accompagnée de milliers d’étoiles. Alistair saisit le tisonnier, fait bouger le bois. Des cendres volent et des braises virevoltent dans l’air. Il s’approche, remet une bûche, se rassied.

– Maintenant que Moira est revenue, reprend-il, je ne sais pas quoi faire. Je… Je pourrais la payer pour qu’elle disparaisse, elle semble bien de ce genre-là…

– Si tu fais référence à sa phrase, le coupé-je, lorsqu’elle a dit « meilleur arrangement », je ne pense pas qu’elle parlait d’argent.

– Non, moi non plus, tu as raison, concède-t-il dans un rire sans joie, mais je n’éprouve absolument rien pour cette femme. Si ce n’est de la colère. Et du dégoût. Je pourrais trouver un moyen de la faire repartir illico mais…

– C’est sa mère… continué-je à sa place.

– Exactement, affirme-t-il en plantant un regard torturé dans le mien. C’est sa mère.

J’ai envie de le serrer dans mes bras. De l’étreindre, fort, pour amenuiser sa peine. Mais je préfère rester là sans bouger, sans esquisser un geste dans sa direction. Il parle. Il me parle. Se confie. Un faux pas et tout serait brisé.

– Et elle va devoir se justifier, dis-je, souhaitant retirer cette once de culpabilité que je lis sur ses traits.

– Ouais… Sauf que… Ce n’est pas aussi simple.

– À elle de prendre ses responsabilités, non ? Toi, tu as été là. Toujours. C’est elle qui devra affronter les foudres de sa fille.

– Je lui ai menti, avoue-t-il d’une voix coupable.

– À Moira ?

– Non. À Catriona.

Un silence tendu s’installe. Je plisse les yeux, pas certaine de tout comprendre, penche la tête sur le côté en attendant qu’il m’explique. Il prend encore le temps d’attiser le feu avec le tisonnier, change de position et laisse son regard se perdre loin dans les flammes.

– Avant qu’elle ne parle, c’était facile, commence-t-il d’une voix enrouée. Enfin, je me comprends. Mais c’était simple dans le sens où elle ne posait pas de questions. Mais quand elle a commencé à me demander où était sa mère, j’étais complètement perdu. Au départ, je lui disais juste qu’elle était partie et elle n’en demandait pas plus. Mais un jour, elle a voulu savoir si « partir » signifiait « au ciel ». Et là, j’ai su qu’il fallait que je lui donne plus d’explications. Mais que pouvais-je lui dire ? s’écrie-t-il tout à coup en se relevant.

Je pivote sur les fesses, le regarde faire des allées et venues dans le salon empli de la présence de Catriona. De l’amour si fort qui les unit.

– Comment pouvais-je expliquer à une petite fille de 3 ans que sa maman était partie parce qu’elle ne se sentait pas capable d’élever un enfant ? Lorsqu’elle est née, elle l’a à peine prise dans ses bras ! À peine regardée ! Tu te rends compte ? Je ne sais pas ce que ça fait de mettre un enfant au monde, de le porter pendant neuf mois, de sentir ses coups, de se sentir deux, et je ne le saurai jamais, ajoute-t-il d’une voix plus basse, mais ce que je sais, c’est qu’au moment où mes yeux se sont posés sur elle, je l’ai aimée d’une manière que je ne pensais pas possible. Je n’étais même pas certain que c’était ma fille. Après tout, nous n’avions couché ensemble qu’une fois, rapidement, avec toute la maladresse de notre jeunesse, et cette naissance n’était peut-être pas de ma responsabilité. Mais quand je l’ai vue, j’ai su. J’ai su qu’elle était ma fille. C’est… difficilement descriptible, mais c’est ce que j’ai ressenti. Une certitude que je ne m’expliquais pas.

Alistair marque une pause, son esprit encore reparti se battre avec ses démons. J’en profite pour lui poser la question qui me brûle les lèvres.

– Tu as vérifié que c’était bien ta fille ? demandé-je d’une toute petite voix pour ne pas le blesser.

– Oui, bien sûr. Il fallait que j’en sois certain. Même si je le savais, je préférais ne pas me voiler la face et éloigner cette possibilité. Et quand bien même elle n’aurait pas été de moi, je me demande si j’aurais pu la laisser partir avec des inconnus… Ça m’aurait un peu arrangé, je n’aurais pas été obligé de bousculer toute ma vie, de tout changer… Mais non, elle était bien le sang de mon sang. Et comme je t’ai dit, j’ai senti un truc impossible à expliquer, à décrire… Un lien invisible mais tellement présent. Et son regard… Ses yeux… Il y avait une telle profondeur lorsqu’elle les a plongés dans les miens, juste à sa naissance, comme si elle savait déjà que j’allais être le seul à m’occuper d’elle. Dans ses yeux, j’ai lu tout l’amour qu’elle pouvait m’apporter. Et tout l’amour qu’elle attendait de moi. Un amour si pur que j’ai cru que j’allais m’effondrer. Depuis… Depuis la mort de mes parents et de ma sœur, je n’avais pas pleuré. Je m’étais juré de ne plus jamais le faire. Mais là, j’ai été totalement submergé par l’émotion.

Des frissons me couvrent le corps. Ce que me raconte Alistair est à la fois si triste et si beau, si intense que des larmes me montent aux yeux.

– Donc, reprend-il après une large inspiration, j’ai menti à Catriona. Je lui ai dit que sa mère était en voyage. Ce qui n’était pas si faux, puisqu’elle était partie. Mais le problème ne se situe pas là. Parce qu’au départ, elle n’a rien dit. Puis elle est revenue pour me demander pourquoi sa mère ne lui écrivait pas. Ne lui envoyait pas des cartes de ses voyages. Alors…

Alistair se poste près de la fenêtre et laisse encore son regard se perdre vers le paysage devant lui. Je me lève, me rapproche, mais garde une distance nécessaire pour lui laisser l’espace de continuer son récit, puis m’assieds finalement sur le canapé, ma tasse serrée entre les mains, le thé devenu froid à l’intérieur.

– J’ai inventé une vie à sa mère. Journaliste avec pour vocation la protection de l’environnement. Catriona a toujours été étrangement proche de la nature. Instinctivement, déjà toute petite, elle ramassait les papiers par terre lorsqu’on se promenait, affirmant avec une assurance désarmante que les fées et autres esprits de la nature souffraient de la pollution. Alors j’ai voulu lui créer une mère « héroïne ». Le genre de mère portée par une mission plus grande qu’elle : protéger la nature. Comme si elle n’avait pas le choix. Et je lui ai envoyé des cartes postales. Catriona pense donc que sa mère lui a donné des nouvelles régulièrement, s’est toujours inquiétée de son bien-être, mais qu’elle ne pouvait pas faire autrement que de rester loin d’elle. Sauf que c’est faux. Entièrement faux. Sa mère n’a jamais pris de nouvelles. Jamais.

Je reste sans voix devant sa révélation. Il s’est tourné face à moi et me fixe, les bras ballants, le visage défait. D’un bond, je me lève et me place devant lui.

– Ça partait d’une bonne intention, dis-je tout bas.

– Ouais. On peut dire ça… avoue-t-il dans un rire jaune étouffé. Mais peut-être n’était-ce que de la lâcheté de ma part pour ne pas avoir à lui révéler la vérité. Que sa mère se sentait trop jeune pour l’élever et qu’elle a préféré l’abandonner.

– Tu as voulu la protéger, Alistair.

– En lui mentant, oui.

– Et sa mère ne l’a pas complètement abandonnée. Elle te l’a laissée à toi. Son père, osé-je, sachant pertinemment que cette phrase pourrait provoquer une dispute. Peut-être que si tu n’avais pas été là, elle aurait agi autrement.

Il pourrait penser que je défends Moira. Ce qui n’est pas du tout mon intention.

– Non. Elle l’aurait fait si je ne l’avais pas prise avec moi. Elle l’aurait placée dans une famille.

– Mais tu étais là…

– Oui… Et elle n’a pas le droit de revenir la bouche en cœur pour la réclamer ! Putain, c’est moi qui ai fait de cette petite fille ce qu’elle est aujourd’hui ! Je ne veux pas qu’elle détruise tout avec son retour ! Et je vais dire quoi à Catriona ? Que je lui ai menti ? Que sa mère n’était pas journaliste œuvrant pour une cause admirable ? Elle va m’en vouloir ! Me détester, même !

Je reste moi aussi les bras ballants, sans savoir quoi lui dire. Alistair se passe encore la main dans les cheveux, puis sur le menton, dans un geste diablement sexy même si je ne devrais pas remarquer ça maintenant. Mais cet homme est un concentré de sensualité, je n’y peux rien.

Il avance jusqu’à la cheminée, reprend sa place devant. Je le rejoins après quelques minutes de silence.

– Il y aura forcément une solution, dis-je d’une voix douce. Ta fille t’aime. Et je pense que ce n’est pas près de changer…

– Et si elle était venue pour l’embarquer loin de moi ? Je ne sais même pas quel métier elle fait, ni où elle vit. Je ne sais rien d’elle. Et si elle tentait de me l’enlever ?

– Elle m’a dit avoir fini ses études avant que tu n’arrives. Elle vivait où avant ?

– À Broadford.

– Peut-être qu’elle compte de nouveau s’installer ici.

– Elle semblait… tellement calculatrice tout à l’heure… lâche Alistair sur un ton qui me fait froid dans le dos.

Je ne peux pas dire le contraire. À moi non plus, elle n’a pas fait bonne impression. Elle aurait dû se jeter sur Alistair pour lui demander des informations sur sa fille, non ? Plutôt que d’exiger de la voir sans rien connaître sur elle, ses habitudes, ses goûts ou je ne sais quoi encore.

– Oui, elle était très froide, confirmé-je. Mais elle ne doit pas savoir comment t’aborder après tout ce temps…

Je donne encore l’impression de la défendre. Alors que je déteste cette femme !

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