Dangerous Games Intégrale
2. Occasions manquées…
16. Occasions manquées…
Dès que je suis dans ma voiture, j’appelle Eva. Toujours bouleversée d’avoir appris si soudainement la situation familiale d’Alistair. Essoufflée d’avoir couru. Paniquée de ne pas savoir ce qu’il se passe autour de Sahelle. Elle a 94 ans, et toutes sortes d’idées (négatives) me traversent l’esprit. Je refuse d’imaginer quoi que ce soit tant que je n’ai pas eu ma belle-sœur au téléphone. Malheureusement, la sonnerie résonne dans le vide. Je laisse un message pour lui demander de m’expliquer au plus vite et conduis jusque chez le garagiste, qui tient son petit commerce tout en bas du village d’Elgol, face à l’immensité de l’océan. Son garage fait un peu boui-boui, avec un nombre incalculable de carcasses de voitures devant, des pneus empilés sur un côté et – miracle – des places de parking sur un espace gravillonné. Un homme, différent de celui qui m’a ramené ma voiture sur le plateau, apparaît.
– Bonjour ma p’tite dame ! J’espère que ce n’est pas une urgence, on va fermer !
– Bonjour, dis-je, souriante, malgré le stress qui me noue le plexus, en sortant de ma voiture. Je viens juste régler une facture.
– Ah ! Dans ce cas, entrez ! s’amuse-t-il en me gratifiant d’un clin d’œil. J’ai tout mon temps pour ça !
L’homme en question n’est pas très grand, habillé d’un vêtement de travail bleu marine, taché de graisse. Ses joues rebondies sont rouges, ses cheveux, quasi inexistants, et il me paraît très cordial.
– Alors, alors, commence-t-il en feuilletant un carnet aussi noir que ses mains, derrière un semblant de bureau en métal. C’est quoi votre petit nom ?
– Amy Thunder.
– Ah. Je vois, dit-il en se grattant le menton, son sourire effacé. Les pneus…
Il me regarde, les yeux un peu dans le vague. J’attends qu’il me donne le montant que je dois régler, mais non, il marque une pause.
– Euh, oui, les pneus, répété-je.
– Oui, oui, les pneus… C’est bizarre, non ?
Je fronce les sourcils, secoue la tête, trépigne. Je suis fatiguée, je n’ai pas envie d’épiloguer sur le pourquoi du comment de mes pneus crevés, dans un garage vétuste qui sent l’huile et le cramé.
Je suis énervée, trahie, blessée, et super inquiète, surtout !
– Qu’est-ce qui est bizarre ? demandé-je quand même, par politesse.
– Deux pneus crevés. Ça fait beaucoup, vous ne trouvez pas ? demande-t-il en baissant la voix, comme s’il me parlait d’un truc hyper secret.
– J’ai dû rouler sur quelque chose. Il y a peut-être des travaux sur la route, je ne sais pas, il faisait nuit.
Super. Je suis juste en train de lui dire que je roule sans regarder, en gros…
Le garagiste secoue la tête, l’air de contredire mon raisonnement.
– Je vais aller chercher les clous, dit-il très sérieusement. Peut-être que ça nous donnera un début de piste.
Mais je ne veux pas enquêter, moi ! OK, c’est bizarre, je veux bien l’admettre. Crever deux pneus en même temps ne paraît pas très ordinaire. Mais entre tout le matériel utilisé pour le décor, la maison de Duncan, et la route, il est fort probable que j’ai roulé dessus !
– Vous insinuez quoi ? m’impatienté-je.
L’homme suspend son geste d’aller chercher les clous, me faisant regretter de lui avoir demandé des explications. Il revient vers moi, la tête baissée, les yeux plissés.
– Quelqu’un aurait pu les planter dans vos pneus, affirme-t-il en hochant la tête comme s’il émettait une vérité.
Je retiens un soupir.
– Vous travaillez sur un tournage, n’est-ce pas ?
– Oui, acquiescé-je en hochant la tête.
– Ça doit être ça, alors. Dans ce monde-là, il faut se méfier de tout. Et de tout le monde. Vous êtes actrice, non ?
– Pas le moins du monde. Je fais juste partie de l’équipe des réalisateurs.
– Ça ne change rien ! énonce-t-il après une seconde de réflexion. Vous savez, l’Écosse est très prisée pour les films. Vous connaissez « Harry Potter » ? Il a été tourné ici, aussi.
– Oui, je sais, oui, soupiré-je.
– « Highlander », aussi ! « Da Vinci Code ». « Mission impossible » ! Et même « Blanche-Neige et le chasseur » ! clame-t-il comme s’il m’apprenait quelque chose, un air victorieux sur le visage.
Sortez-moi d’ici !
– L’Écosse est magnifique, dis-je, espérant mettre un terme à cette conversation sans queue ni tête.
– Vous savez que j’aurais pu être acteur ? rigole-t-il. Vrai de vrai ! J’étais jeune, et un peu plus mince, mais j’aurais pu.
Je lève les sourcils, crispe mon sourire.
– Mais bon, ça ne s’est pas fait. Mon père tenait ce garage, il voulait absolument que je prenne sa suite. Il était vieux, à l’époque. Un peu malade, me raconte-t-il en s’appuyant sur son bureau, semblant avoir oublié la raison de ma venue. Et vous savez ce que c’est, on ne peut rien refuser à ses parents. Je suis fils unique, ils attendaient beaucoup de moi. Un garage, ça ne semble pas grand-chose, mais c’est tout le contraire ! Je ne répare pas seulement des voitures, je répare beaucoup plus ! C’est important, un moyen de locomotion, vous savez ! Surtout ici, où rien ne se fait à pied ! Et on peut apprendre beaucoup sur les personnes qui viennent, rien qu’en regardant leur voiture. Vous, par exemple, avec votre petite Clio…
– Ce n’est pas la mienne, le stoppé-je net, en brandissant ma main devant lui. C’est une voiture louée par la production.
– Ah, s’exclame-t-il. Ça change tout alors. Je trouvais aussi qu’il n’y avait rien de personnel à l’intérieur. Dans certaines, si vous saviez ce qu’on y trouve ! Impressionnant ! Les gens ne se rendent pas compte qu’on peut lire leur vie avec tout ce qu’ils laissent traîner dans leur véhicule. Heureusement que je sais garder les secrets, hein ! se marre-t-il en me faisant de nouveau un clin d’œil. Tiens, l’épicière, vous voyez ? Eh bien, je me demande si elle n’a pas un amant. Ouais, hoche-t-il la tête. Carrément. Bon, d’un autre côté, son mari est mort l’année passée, alors ce ne serait pas une mauvaise chose. Moi, je crois pas que l’être humain est fait pour vivre seul. Vous êtes mariée ?
– Euh… Non.
– Ah. Bon. Mais vous êtes jeune, aussi, vous avez le temps ! Moi, j’aurais pu me marier, vous savez ? Ouais, vrai de vrai ! Mais ça ne s’est pas fait. Le destin, comme on dit. Elle en a préféré un autre. Pourtant, il était pas bien intelligent, je vous le dis, moi ! Mais bon, on n’y peut rien, hein ?
– Tout à fait… acquiescé-je d’une voix empreinte de sollicitude.
– Bon, revenons à nos moutons ! Les clous !
Le garagiste part farfouiller dans son atelier. J’entends des bruits de tiroirs qu’on ouvre, qu’on referme brusquement, des jurons. J’hésite à me pencher par-dessus le bureau pour voir le montant de la facture, poser l’argent sur la table et partir en douce… Mais à la place, je me contente de regarder la décoration de ce lieu tenu par une personne… étonnante. Sur les murs peints en gris, des photos de l’Écosse, dont certaines un peu floues. Et mal cadrées. Un calendrier d’il y a dix ans, avec des femmes dans des poses suggestives. Des affiches de tarifs, sales.
Le garagiste revient, alors que je suis toujours dans la contemplation des œuvres d’art sur les murs.
– C’est beau, non ? me fait sursauter sa voix.
– Euh…
Instant on ne peut plus gênant.
À moins que la pose de la femme en string soit savamment étudiée…
– Les photos ! C’est moi qui les ai prises. J’aurais pu être photographe, vous savez. Vrai de vrai ! J’étais très doué. D’autant plus qu’ici, les paysages sont magnifiques. Mais ça ne s’est pas fait. La…
…
Je ne l’écoute que d’une oreille, hoche la tête de temps en temps. Mon téléphone vient de vibrer dans ma poche, et je ne peux pas décrocher.
– Il faut que j’y aille, dis-je au bout d’un moment. Je suis attendue.
– Mais bien sûr ! Tenez, voilà les clous. Je les ai gardés précieusement. Ne les jetez surtout pas.
– Merci. Combien je vous dois ? demandé-je en fourrant les clous dans mon sac.
Je paie le montant demandé. Attends que Mister « occasion manquée » tamponne la facture. Souris bêtement en espérant que ça accélérera sa cadence. Prie pour qu’il n’ait pas une autre anecdote à me raconter.
J’attrape la feuille de papier, le remercie encore.
– Dites, vous qui êtes dans l’équipe du tournage, dit-il pour m’achever. Vous n’auriez pas une petite place pour moi ? Je peux tout faire vous savez, et je sais très bien jouer la comédie. Oui, vrai de vrai ! Non, parce que je me suis dit que ce serait quand même dommage de ne pas essayer, vous voyez. Le talent gâché, il n’y a rien de pire. Et même à mon âge, je peux toujours percer.
– Oh… balbutié-je après un instant de réflexion. Je vois, oui. Seulement, l’équipe est au complet. Les acteurs sont déjà recrutés depuis un bon moment. Par contre, vous pouvez essayer au niveau des figurants. Qui sait, il y a peut-être encore de la place. Tenez, envoyez un mail à cette adresse, en précisant vos coordonnées, votre âge, votre taille, si vous possédez un costume d’époque, et vos disponibilités. Ajoutez une ou deux photos, récentes, et la responsable des figurants vous contactera s’il y a besoin de quelqu’un.
– Un mail ?
– Oui, tout se fait par mail, maintenant.
– Bon… Je peux dire que je viens de votre part ?
– Si vous voulez.
– Ah super, super. Mais vous pensez que j’ai ma chance ? Non, parce que je ne voudrais pas faire tout ça pour rien, vous comprenez. La paperasse, c’est pas trop mon truc !
– Bien sûr que vous avez votre chance !
– D’accord, d’accord. C’est gentil de votre part, alors. Bon, et cherchez qui a planté les clous dans vos pneus, ma p’tite dame, ils ne sont pas venus là tout seuls, je vous le dis, moi ! Ils étaient bien trop droits pour que ce soit naturel !
– Oui, promis, dis-je en mentant dans l’espoir de pouvoir enfin partir.
– J’aurais fait un bon détective, vous ne trouvez pas ? rit-il, en se donnant un coup sur la poitrine.
– Parfaitement, acquiescé-je.
– Allez, je vous laisse, vous devez être débordée avec ce film. Mais sinon, ça vous dirait qu’on se boive un verre, un de ces soirs ? Vous m’avez l’air bien sympathique pour une fille qui n’est pas d’ici. Je pourrais vous parler de l’Écosse, vous dire quoi visiter. Et il faut absolument que vous goûtiez le whisky !
Ah. Merci, mais non merci.
C’est déjà fait…
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